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portrait de Christopher Wylie
© Christopher Wylie

Christopher Wylie : « Tout est en germe pour une nouvelle affaire Cambridge Analytica »

Le 17 sept. 2020

Le lanceur d’alerte à l’origine du scandale Cambridge Analytica passe en revue les menaces qui pèsent sur le débat public et nos démocraties, à l’heure de l’hégémonie des GAFAM.

Qui n’a pas entendu parler de l’affaire Cambridge Analytica ? Le lanceur d’alerte Christopher Wylie n’avait que 27 ans à l’époque où il a révélé l’ampleur du scandale de vol de données, de profilage d’électeurs et d’ingérence politique auquel il avait contribué en tant qu’ancien directeur de la recherche de l’entreprise britannique.

En mars 2020, il a publié Mindfuck. Le complot Cambridge Analytica pour s’emparer de nos cerveaux (Grasset). Un ouvrage qui dissèque par le menu les coulisses d'une entreprise globale de déstabilisation politique, menée par un entrepreneur aussi ambitieux que cupide, Alexander Nix ; un homme d’affaires américain mué en agent du chaos, Steve Bannon ; et un groupe de jeunes chercheurs en data science et en psychologie sociale, recrutés dans les meilleures université britanniques et canadiennes. Une équipe bigarrée qui accoucha d’un monstre, capable de semer la discorde et d’alimenter les haines en tous genres, en murmurant directement à l’oreille des foules par l’entremise de plateformes comme Facebook ou Twitter.

couverture de Mindfuck l'essai de Christopher Wyluie

Deux ans après l’affaire qui a conduit plusieurs des grands patrons de la Silicon Valley devant le Congrès américain, et a valu à Facebook l’amende record de 5 milliards de dollars, Christopher Wylie poursuit inlassablement son parcours de lanceur d’alerte. À distance, depuis sa chambre d’hôtel de Dubaï, il s’adressait lundi 14 septembre à l’assemblée de professionnels de la donnée réunie à l’occasion du salon Big Data & AI Paris.

Une parole publique confisquée

Hyper-segmentation, profilage psychologique, exploitation des biais cognitifs des individus pour activer les recoins les plus sombres de la psyché. Les techniques imaginées et mises en œuvre par Cambridge Analytica continuent d’être appliquées, autant par des entreprises que des gouvernements. Pour Christopher Wylie, elles ont très largement contribué à fragmenter durablement les groupes sociaux. « Ces méthodes sont essentiellement de la ségrégation. Les individus deviennent incapables d’éprouver le sentiment de cohésion, d’identité commune partagée qui est le propre de toute nation », prévient-il. À moins de cinquante jours de la prochaine élection présidentielle américaine, et alors que d’autres élections majeures se déroulent en Bolivie, au Chili ou au Burkina Faso cet automne, le lanceur d’alerte estime que les menaces qui pèsent sur les démocraties sont importantes.

Plus encore, cette affaire a permis de révéler le phénomène très inquiétant de la privatisation du discours politique et de la parole publique. Lorsqu’une entreprise est capable de s’immiscer dans la vie quotidienne des gens, en agrégeant des centaines de kilos octets de données à leur sujet, et qu’elle est aussi en mesure de les écouter en temps réel via la somme d’objets connectés qui compose désormais notre environnement quotidien, alors le débat public perd de sa vigueur pour ne devenir qu’une somme de conversations privées. « La parole et le débat public sont des piliers des démocraties », rappelle le lanceur d’alerte. Mais on le voit aujourd’hui : la majorité des discussions qui ont trait à des sujets publics, comme la gestion de la pandémie, se tiennent sur des plateformes privées comme Facebook. « A-t-on vraiment envie de confier la gestion de la parole publique à un milliardaire de la Silicon Valley ? A-t-on vraiment envie de faire de Mark Zuckerberg le seul arbitre de nos prises de décisions politiques, et donc in fine de notre processus électoral ? La fonction publique est trop importante pour qu’on la confie à une entreprise privée. »

Des législateurs en queue de peloton

« Ce que mon parcours de lanceur d’alerte, aux prises avec l’administration publique m’a appris, c’est qu’il existe décalage phénoménal entre la sophistication des technologies, les méthodes employées par les Big Tech et la prise de conscience des régulateurs. Ces derniers sont loin derrière, à la fois en termes de compréhension des enjeux mais aussi en termes d’outils pour y faire face. » De fait, la politique de Facebook en matière de régulation de la parole politique sur sa plateforme n’a quasiment pas évolué depuis l’audition de Mark Zuckerberg devant le Congrès en avril 2018. L’amende record infligée à l’entreprise par la FTC (Federal Trade Commission) américaine n’a eu aucune incidence sur la capitalisation boursière de l’entreprise, qui continue son ascension stratosphérique. Pire, Sophie Zhang, une ancienne ingénieure employée par la plateforme, l'accuse d’avoir sciemment ignoré plusieurs tentatives de manipulations politiques au cours de la période récente.

Pour Christopher Wylie, la bataille face aux GAFAM est donc autant juridique que politique. Face à des entreprises d’une taille inédite, dont les intérêts sont à ce point mêlés à d’autres enjeux comme les infrastructures du numérique ou l’équilibre géopolitique, les lois en vigueur sont au mieux insuffisantes, au pire inefficaces. Le lanceur d’alerte appelle donc les régulateurs à mettre en place un cadre légal radicalement nouveau, adapté à ces multinationales pharaoniques. « Plutôt qu’une réflexion sur le fait de démanteler Google ou Facebook, je pense qu’il faut faire évoluer nos législations, mais surtout en créer de nouvelles qui sont adaptées aux enjeux de l’époque. »

Ethique : aucun standard pour les ingénieurs

Pour résoudre l’équation qui consiste à encadrer les GAFAM, sans renoncer pour autant aux produits et services qu’ils proposent, Christopher Wylie propose de renverser la perspective. Plutôt que de s’attaquer à la structure, il propose de repartir des produits, et de ceux qui les conçoivent. « Les produits Facebook sont conçus par des ingénieurs, des designers-produit, des data scientist. Or, à l’inverse de leurs collègues d’autres secteurs, comme l’aéronautique ou la construction, ces derniers n’ont aucun cadre éthique auquel se référer. La construction d’un avion ou d’un bâtiment repose sur des cahiers des charges précis, il doit en être de même pour les produits des plateformes digitales ».

Qu’est-ce qu’un code sûr et respectueux des utilisateurs ? Quels sont les standards minimums de sécurité ? Quel encadrement éthique pour les architectes de ces plateformes ? Autant de questions qui ne trouvent pas de traduction dans les chartes d’entreprise des géants du numérique. « Si un ou une employé·e se rend compte que son employeur lui demande de construire un produit qui n’est pas conforme aux standards éthiques, son droit d’opposition doit être sanctuarisé », rajoute le lanceur d’alerte, qui a lui-même du ferrailler contre Cambridge Analytica dans les premiers moments de son parcours de lanceur d’alerte. « Les décideurs et les ingénieurs des grandes entreprises du numérique étant majoritairement blancs et privilégiés, il est indispensable d’avoir des équipes les plus diverses possible pour réfléchir à ce cadre éthique. L’inclusivité permet d’envisager les risques et les failles sous des perspectives plus riches et complémentaires ».

Propagande 3.0 : une jeune génération « mindfucked » ?

Interrogé sur les perspectives futures en matière de propagande politique, notamment vis-à-vis des plus jeunes générations de citoyens, Christopher Wylie se montre alarmiste. Les jeunes de 13 ou 14 ans aujourd’hui sont la première génération qui vivra demain dans un environnement actif, où chaque objet est conçu pour monitorer leur consommation, mais également leurs opinions. « Imaginez une maison qui intègre directement le flux d’information de Fox News, du matin au soir. Un monde où des hackers russes peuvent s'immiscer à tout moment dans votre voiture. Vous aurez là une idée du type d’environnement que préfigure notre monde d’objets connectés. Je me pose de sérieuse questions sur l’autonomie et le libre-arbitre des plus jeunes face à cet environnement. Sur leur capacité à prendre des décisions conscientes et informées ».

La perspective d’un écosystème entier dédié à l’espionnage et à la manipulation de l’information a de quoi faire frémir. Mais à l’heure où les appels à reprendre le contrôle se multiplient, sans produire de réels effets dans les pratiques, tous les éléments sont réunis pour qu’un nouveau scandale d’ampleur éclate. De l’aveu même du lanceur d’alerte : « Je ne serais pas surpris que l’on découvre dans les mois à venir des tentatives de manipulation politique, sous des formes inédites. Tout est en germe pour une nouvelle affaire Cambride Analytica. »

Pourtant, il semblerait que la prise de conscience déborde progressivement les milieux techno-critiques. Le hashtag #StopHateForProfit qui invite à boycotter les plateformes Facebook et Instagram a été abondamment relayé par des célébrités comme Kim Kardashian, Kim Perry ou Leonardo DiCaprio. Cette campagne cible directement les pratiques de désinformation et accuse les plateformes d'encourager les discours haineux. Un signe que le vent se lève au pays de la pop culture ?

Nastasia Hadjadji - Le 17 sept. 2020
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