Un homme se prépare à sauter à l'élastique

Dépenses yolo : ils claquent leur argent en sauts à l'élastique et cocktails hors de prix

© Carlos Ruiz

Pourquoi investir dans un livret A alors que l'on peut dépenser 450 dollars en brunch et cours de Pilates ?

Il y a les adeptes du mouvement FIRE, qui embrassent un mode de vie frugal et économisent sur tout pour arrêter de travailler au plus tôt, ceux qui investissent dans les NFT, et ceux qui suivent scrupuleusement les indications de money gourous pour administrer au mieux leur pécule. Et ceux aussi qui préfèrent tout flamber en cours de plongée dans la Mer Rouge ou autres expériences dites insolites. Yolo quoi, comme on disait en 2012.

« Vous pourrez toujours gagner de l'argent, mais vous n'aurez jamais plus 22 ans à Bali »

Plongée en eau turquoise, trek dans le désert, saut en parachute, randonnée le long de falaises ocre au coucher de soleil... Entre deux séances de relaxation près de piscines à débordements en Asie du sud-est, le jeune « créateur de contenus » Eric Sierra enchaîne les voyages et activités coûteuses soigneusement mis en scène sur son compte TikTok. Chaque vidéo est assortie d'une citation aussi cringe que sentencieuse : « Vous devez absolument vous rendre à ce coin du Machu Picchu », « Si pas MAINTENANT, alors quand ?  » , « Faire tout ce que je peux dans cette vie ✨🖤 », « Tout ce qui me tue… me fait me sentir plus fort », ou plus pénible encore : « Êtes-vous vivant ou vous contentez-vous d'exister ?  » Et surtout, cette formule récurrente qui se propage comme une trainée de poudre sur les réseaux : « Je pourrai toujours regagner de l'argent mais je n'aurai plus jamais la vingtaine, suspendu au-dessus d'un avion. »

Une affirmation qui se décline à l'infini sur TikTok : « Je pourrai toujours regagner de l'argent mais je n'aurai jamais plus 26 ans, à boire un café sur un balcon parisien avec ma meilleure amie avant de parcourir la ville » déclare Danielle Glanz, secondée par Ann-Marie, qui renchérit : « Je pourrai toujours regagner de l'argent mais je n'aurai plus jamais 25 ans à flotter en bikini dans la Mer Méditerranée. »

De son côté, Han 💁🏽‍♀️ pose la question : « Pourquoi est-ce que j'économise ? La maison que je ne pourrai jamais me payer ? La retraite dont je ne profiterai pas ? (...) La plupart des expériences que je veux vivre ne seront pas possibles, je pense, dans 5, 10, 30 ans. Vous pensez que la Grande Barrière de corail sera là dans 20 ans ? Ou la Mer Morte ? Ou Venise ? Notre planète meurt et j'essaie d'en voir le plus possible avant de mourir, parce que le futur n'est en aucun cas garanti. »

Où trouver ses vidéos : en suivant l'expression moneyback sur TikTok, qui cumule à ce jour quelque 90 millions de vues.

« 450 dollars : ce que je dépense en un week-end en tant que personne irresponsable »

Autre tendance à la popularité croissante : les vidéos « what I spend in a day as a irresponsable ... » (ce que je dépense en une journée en tant que...). À compléter, aux choix, par « fille de 23 ans à New-York » / « mannequin de 22 ans à Singapour » / « publiciste à San Francisco ». En général, des villes attractives et cinématographiques où l'achat d'un mètre carré permettrait de financer la construction d'une tiny house.) Dans l'une de ses vidéos, Tyla 💕, 23 ans, habitante de Los Angeles, fait le décompte de ses dépenses de fin de semaine : 27 dollars d'Uber, 14 dollars de boissons Starbucks, 70 dollars de brunch, 44 dollars de livres, 36 dollars de produits Sephora, 25 dollars pour une Margarita etc... Montant total : 450 dollars. Les lattes à 5 euros et les toasts à l'avocat des millennials font pâle figure à côté. D'où cette « multifaceted hot girl » (belle gosse multifacette) sort-elle son argent ? La réponse n'est pas claire.

Où trouver ses vidéos : sous les #whatispendinaday (431,7 millions de vues) et #whatispendinaweekend (5,2 millions de vues).

Quand le nihilisme produit un hédonisme marchand

En filigrane, une philosophie érigée en style de vie : investir dans des expériences plutôt que des produits. Alors que notre société tente tant bien que mal de se dépêtrer de son indigestion de gadgets et d'excès pléthoriques, délaisser le matériel ne peut que sembler raisonnable et alléchant. Petit bémol : la surconsommation demeure bel et bien, sous la forme d'un hédonisme documenté en permanence bien loin des préconisations originelles : étendre ses horizons, créer des connexions profondes, se transformer durablement. « Pour moi, c'est l'ultime bâtardisation de la proposition initiale (...) que l'on a apparemment étendue au brunch extrêmement médiocre à 70 dollars », analyse Chelsea Fagan, autrice et youtubeuse américaine spécialiste des questions d'argent. Le nihilisme serait-il devenu lui aussi marchand ? Oui, dès lors qu'il est photogénique.

Évidemment, l'éco-anxiété qui nous traverse bon nombre d'entre nous enflamme le sentiment d'urgence à vivre. Cela n'empêche pas Chelsea Fagan de porter sur cette profusion de contenus un regard circonspect : « Il règne un état d'esprit yolo : c'est dans une certaine mesure compréhensible puisque les utilisateurs de la plateforme sont plutôt jeunes (…) et se sentent à juste titre dépossédés du marché économique dans lequel ils s'apprêtent à entrer, et amputés de la perspective d'accumulation de richesse. Je trouve néanmoins inquiétant d'embrasser complètement cette forme de nihilisme et de concevoir vos finances dans l'idée que vous ne serez de toute façon jamais fonctionnels à ce niveau (…) Cela ne peut être que nuisible à moyen et long terme. » Et pas que pour nos porte-monnaies : la Grande Barrière de corail aura sans doute aussi du mal à se remettre des 25 voyages annuels des Eric Sierra de ce monde censés reconnecter à la nature et à l'authentique.

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