Sur fond jaune, une mère et ses deux enfants et un couple en sac à dos

All inclusive vs backpackers : sommes-nous tous des touristes comme les autres ?

Si toi aussi tu penses que si « c'est plein de touristes » , ce n'est pas assez bien pour toi, c'est peut-être que tu crois au mythe du « vrai voyageur. » Or, le vrai voyage n'existerait plus que dans les romans. Interview de Thomas Firh.

De Wild (Cheryl Strayed) à L'Usage du monde (Nicolas Bouvier) en passant par des romans comme Promenons-nous dans les bois (Bill Bryson) ou Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson), l’imaginaire du voyage est omniprésent dans la culture occidentale. Aujourd'hui, cet imaginaire irrigue toute une économie (trek en Bolivie, stage de surf à Essaouira, yoga et coworking à Bali…) bien décidée à nous faire croire que « le vrai voyage » est à portée de main, et parfois pour une somme dérisoire. Difficile donc de tourner le dos à cette invitation alléchante, et plus difficile encore de ne pas se rêver en aventurier et voyageur affranchi du tourisme de masse. D'autant plus qu'un mythe perdure : il existerait des touristes (les autres, le plus souvent un Hollandais rougeaud brûlé par le soleil...) et des voyageurs (en général, nous, esthète et chic), l'action de ces derniers n'étant pas préjudiciable à la planète.

Interview de Thomas Firh, cofondateur et rédacteur en chef du magazine d'aventure Les Others, qui nous explique pourquoi il faut en finir avec ce mythe délétère.

Dans l'imaginaire collectif, on distingue le touriste et le voyageur... C'est-à-dire ?

Thomas Firh : Le touriste est souvent présenté comme une âme errante, dénuée de tout sens critique. Quelqu’un qui suit un guide aveuglément, qui s’assoit dans un bus climatisé pour aller s’entasser sur une plage bondée, se fait arnaquer par les taxis et mange dans des restos trop chers et mauvais. Évidemment, il prend des photos de tout et n’importe quoi et s’attend à garder un confort maximal en toutes situations. S’il a des lunettes de soleil de mauvaise qualité, un bon coup de soleil dans la nuque et des chaussettes dans ses tongs, on obtient le profil type. Le vrai voyageur est son contraire : quelqu’un de malin, qui déjoue les pièges, mange dans un petit bouiboui délicieux pour quelques sous, voyage plus longtemps et s’est même fait un ami sur place. Pour moi, ce sont juste deux opposés du spectre du tourisme, avec au milieu d’eux, plein de gens qui sortent de ces clichés. Mais selon moi, à quelques exceptions près, tout ce petit monde se ressemble.

Pourquoi aime-t-on à penser qu'on ne fait pas partie des touristes ?

T. F. : Ce qui est étonnant avec le terme « touriste » , c’est que comme « bobo » ou « beauf » ou même « woke » , il n’est utilisé que pour désigner l’autre. De manière péjorative dans la plupart des cas. Personne ne se qualifie lui-même de touriste. Les gens vont décrier un lieu en disant qu’il est « plein de touristes » , se considérant comme différent, souvent au-dessus de cette masse. Pourtant, si tu te retrouves sur une plage de Thaïlande avec d’autres gens en maillot de bain, il y a zéro chance que tu ne fasses pas partie de cette « masse » justement. Qu’est-ce qui te différencie des autres, hormis que c’est toi qui parles ? Le fait que tu sois venu plus longtemps, ou que tu ne tombes pas dans les « pièges à touristes » ne change pas grand-chose. Or, cette distorsion fait qu'on a du mal à prendre conscience des problèmes liés au tourisme, car on ne fait pas partie du problème, on a toujours l’impression d’être à part et que pour nous c’est différent. « Voyager hors des sentiers battus » , c’est bien beau, mais globalement ce n’est qu’une autre forme de tourisme. À quelques exceptions près, la différence entre tourisme et voyage n'existe plus.

C'est quoi le problème avec le vocabulaire que l'on emploie aujourd'hui ?

T. F. : Cette distinction voyageur contre touriste n’est qu’un symptôme cachant le véritable problème. À mon sens, l'enjeu est plus global, et il remonte à la source de l'imaginaire lié au voyage. La promesse est simple : voyager va vous ouvrir l’esprit, faire de vous un citoyen du monde, vous allez découvrir des cultures incroyables, vivre des expériences intenses dans des endroits magnifiques. C’est très valorisé socialement. On trouve d’ailleurs écrit « voyage » dans la rubrique passion de la grande majorité des CV. Et depuis 20 ans, ce rêve est accessible à toutes et à tous, pour quelques dizaines d’euros. Quelle aubaine !  Pourtant cette promesse est fausse depuis le départ, elle ne sert qu’à enrichir des tour-opérateurs. Au fond, dans le voyage comme 99,9 % des gens le pratiquent, on ne découvre rien ou pas grand-chose, on emprunte tous les mêmes chemins, on fait tous la même chose. On part sur des périodes courtes, on n’est souvent pas capable de prononcer un mot de la langue locale en partant comme en rentrant, et on a parfois suivi une to do list plus détaillée qu’au boulot. Finalement, on n’a fait que se déplacer. À quoi bon ? Deux précisions me paraissent importantes. D’abord, je ne m’exclue pas de la réflexion, car tout le monde est concerné comme je le disais dans ma première réponse. Et surtout, je ne jette pas la pierre aux personnes les plus modestes qui prennent un avion à 30 euros pour aller passer trois jours à Barcelone. On nous dit dans toutes les pubs depuis 20 ans que c’est le but de la vie. On a fini par y croire. Selon moi, il est grand temps de réécrire le récit du voyage, et d’y attacher de nouvelles valeurs.

Le vrai voyage existe-t-il encore ?

T. F. : Quand j’entends le « vrai voyage » , je pense directement aux aventures de Jack London ou de Nicolas Bouvier, et je pense que ce genre de voyage n’existe plus vraiment. Avec les milliards de personnes qui se déplacent sur la planète, la majorité des endroits ont déjà été visités. Une grande partie d'entre eux sont devenus des parcs d’attraction pour touristes, c’est-à-dire qu’on y a maintenu une fausse authenticité sur place, justement pour plaire aux touristes, comme mettre des populations en habits traditionnels à l’aéroport par exemple. Le reste a été aménagé ou encadré par des normes sanitaires ou sécuritaires… Et se ruer sur les derniers espaces sauvages ou aller en Antarctique n’est pas la solution. Pourtant, je pense qu’on peut encore trouver de vrais espaces de liberté dans quelque chose qu’on pourrait appeler le « voyage » . Pour moi qui aime beaucoup me retrouver dans la nature, 3 éléments me semblent importants. Il s'agit premièrement de développer un rapport sain à la nature, un rapport de respect et non de domination. La nature est là, notre rôle est de nous laisser entourer, de ne rien dégrader, d’en profiter en se faisant le plus petit possible. Deuxièmement : laisser de la place à l’inconnu. C’est finalement là que se trouve la liberté qu’on cherche tant en voyage. Bien évidemment, il ne faut pas se mettre en danger (donc être préparé en fonction des conditions, être bien équipé, etc.), mais laisser entrer l’imprévu, se mettre dans le bon état d’esprit. Laisser la météo, une rencontre, une odeur, guider notre chemin. Gérer son voyage comme une to do list n’a aucun intérêt. Et trois, je pense qu’il est important d’être le propre créateur de son aventure. Chercher où partir, tracer son propre itinéraire, apprendre à lire une carte, se renseigner sur les lieux, les régions.

Comment peut-on renouer avec une forme de voyage saine ?

T. F : Une phrase très connue dit : « L’important, ce n’est pas la destination, c’est le voyage. » J'aime mieux encore la formule de Kessel qui dit : « Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… » . À partir de là, tout est possible, ce n’est qu’une question de créativité : relier Paris à Milan à vélo par les sommets, traverser la France horizontalement le long d’un méridien, partir en Angleterre en voilier, grimper le plus haut sommet de chaque région française, aller jusqu’au bout de l’Europe en stop, descendre des fleuves en dormant sur les rives, ou même simplement partir deux jours bivouaquer au fond de la forêt du coin. Je ne peux pas croire qu’un dîner dans un hôtel all inclusive à Marrakech puisse égaler la saveur d’une plâtrée de nouilles sur le réchaud après une longue journée de marche en montagne.

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