habillage
premium
premium
salamandre dans la main d'un homme
© Andy Køgl via Unsplash

Pourquoi il est urgent de repenser nos relations au monde vivant et aux non-humains

Le 15 mai 2020

Inédite et brutale, la pandémie de Covid-19 nous oblige à repenser nos modes de vie et à questionner nos représentations. Et si cette crise était aussi celle de nos relations au monde vivant et à l’ensemble des non-humains ?

La pandémie mondiale que nous traversons serait la conséquence d’une réaction en chaîne dont l’une des composantes serait notre rapport au « vivant ». À force de saccager notre environnement, nous aurions favorisé la transmission de certains virus des animaux vers l’homme. À la lumière de ce constat accablant, il apparaît alors urgent de réfléchir sur le rapport que nous entretenons avec nos milieux de vie. Dans les pas de l’anthropologue Philippe Descola, Alessandro Pignocchi raconte en BD un monde dans lequel nous aurions complètement repensé notre rapport au non-humain, en nous affranchissant de la division entre nature et culture. En mettant en scène des mésanges zadistes qui nous parlent d’animisme et des individus qui nouent des relations affectives avec les non-humains, il nous projette dans un « monde d’après » affranchi du rapport brutal avec le vivant. Un monde du « vivre avec » où s’épanouissent des relations d’entraide et de solidarité. À l’heure où les appels à former des alternatives à nos modes de vie et de relation se multiplient, il nous est apparu pertinent de republier cet entretien, initialement paru dans la revue 21 de L’ADN, Retour vers le vivant. Car c’est en prenant conscience de la relativité des représentations qui façonnent l’Occident moderne que nous pourrons inventer de nouvelles manières d’habiter le monde.

Pour nous permettre de prendre conscience que nos représentations occidentales sont relatives vous faites un détour par l’Amazonie. Que nous apprend le lien que ces peuples autochtones entretiennent avec leurs milieux de vie ?

ALESSANDRO PIGNOCCHI : En Amazonie, plantes et animaux se voient crédités d’une vie intellectuelle et sentimentale similaire à celles des humains, dont ils ne diffèrent que par leurs spécificités corporelles. Les normes adoptées à leur égard ne sont pas significativement différentes de celles en vigueur entre les humains. De ce fait, ils sont considérés comme des sujets et participent pleinement à la vie sociale du collectif.

En Occident, au contraire, la distinction entre nature et culture conduit à ce que l’on rejette les plantes, les animaux et les milieux de vie dans une sphère autonome où ils se voient attribuer un statut d’objet. Leur valeur ne dépend que des fonctions que nous leur attribuons, et des services qu’ils nous rendent. C’est la raison pour laquelle les questions écologiques sont d’abord et avant tout présenté sous forme de chiffres (degré de réchauffement, pourcentage d’oiseaux ou d’insectes qui disparaissent...). La notion de « service écologique » est également symptomatique de ce rapport au monde : une espèce ou un milieu ne sera protégé que s’il ou elle nous rend des services – fussent-ils des services liés à la récréation ou à la contemplation. Dans un collectif animiste, comme il en existe encore en Amazonie, en Amérique du Nord ou en Sibérie, les plantes, les animaux et les milieux de vie rendent certes des services, mais comme le font les voisins, les amis ou les parents, et non comme des objets que l’on exploite ou protège.

portrait d'Alessandro Pignocchi

Vos séjours sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ont largement nourri votre réflexion. Que nous apprennent les ZAD sur les manières d’expérimenter ces nouveaux modes de relation ?

A. P. : À Notre-Dame-des-Landes, personne n’aurait l’idée de faire appel à la notion de service écologique pour justifier la protection d’une mare ou d’une prairie. Les concepts même de « social » et d’ « environnemental » n’y ont plus de pertinence. Les relations aux non-humains sont repensées sous une forme existentielle : on se demande comment habiter au mieux un monde commun que l’on partage avec une foule bigarrée de non-humains, dotés chacun d’un tempérament, d’intérêts et de motivations propres. Ainsi, sur une ZAD, le registre du social est largement étendu. Les plantes, les animaux et les milieux de vie ne sont pas des objets que l’on gère, exploite ou protège mais des êtres avec lesquels on vit.

Multiplier et étendre les territoires où s’est stabilisé et institué un rapport au monde de ce type devrait être l’enjeu fondamental de la lutte écologique. Rester dans un monde où les non-humains ont un statut d’objet exclut en effet toute issue un tant soit peu joyeuse à la crise écologique. Ensuite, et surtout, parce qu’un monde où les non-humains sont des sujets permet de déployer avec eux des relations infiniment plus riches et colorées émotionnellement que la relation utilitariste qu’impose le statut d’objet. Un monde de ce type est donc, du moins dans le domaine des relations aux non-humains, nettement plus désirable et agréable à habiter que celui qu’a progressivement choisi de composer l’Occident moderne.

Peut-on espérer un jour se défaire d’une opposition aussi structurante en Occident ?

A. P. : Les travaux des anthropologues et des philosophes, comme Philippe Descola, Nastassja Martin, Catherine et Raphaël Larrère ou encore Bruno Latour sont essentiels pour entrevoir à quoi pourrait ressembler un tel monde. L’anthropologie offre notamment des exemples de sociétés qui se sont bâties en faisant l’économie de la distinction entre nature et culture et qui permettent ainsi de relativiser un certain nombre de concepts qui sinon pourraient nous paraître immuables, comme ceux de travail ou de progrès.

Prenons le cas de la chasse chez les Indiens jivaros par exemple. Dans un collectif animiste, la chasse est vécue comme une confrontation et un échange avec des alter ego animaux. Cette confrontation est organisée selon de complexes structures symboliques, et elle n’est pas perçue comme un travail où une activité pensée en termes de rentabilité et d’efficacité. De la même manière, les initiatives grâce auxquelles un milieu de vie, comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, se voit attribuer une personnalité juridique sont très intéressantes. Comme le note Philippe Descola, il ne s’agit pas ici de se battre pour un lac ou une montagne au nom d’un principe abstrait de préservation de la biodiversité, mais contre « la mise en péril d’un élément non-humain conçu comme un membre du collectif (…) ». S’intéresser à des peuples qui composent le monde à l’aide de systèmes cosmologiques différents du nôtre nous permet de commencer à penser sans la notion de nature. Mais il faut tout de même garder à l’esprit que la clarification conceptuelle et le droit ne sont que des outils. Parvenir à un monde où les non-humains seraient spontanément considérés comme des sujets demande en premier lieu de s’attaquer à l’emprise exercée sur nos vies par la sphère économique.

Pourquoi ?

A. P. : Le monde économisé qui est le nôtre ne peut tolérer que des objets. Chaque être, humain ou non-humain, chaque relation, doit pouvoir se voir attribuer une valeur marchande précisément chiffrable. Or les sujets, eux, échappent à la quantification. Lorsqu’elle rencontre un sujet, la sphère économique ne peut donc que nier son existence – ou le transformer en objet. Lorsqu’elle touche à l’écologie, l’économie accouche du mythe de la croissance verte et des énergies renouvelables, un mythe qu’il est vital de combattre. D’un point de vue anthropologique, ce mythe joue chez nous le même rôle que le climatoscepticisme aux Etats-Unis : l’un et l’autre visent à maintenir en place les règles actuelles du jeu économique, en faisant croire qu’elles sont compatibles avec un futur désirable pour notre planète.

Alessandro Pignocchi Petit traité d'écologie sauvage

Que pensez-vous de la notion de « communs » ? Est-elle appropriée, souhaitable dans la perspective d’une  recomposition des mondes » ?

A. P. : La notion de « commun » est un outil intéressant, qui permet d’affaiblir, tant localement qu’à plus grande échelle, le rôle joué par la propriété privée. Les moyens de production, l’ensemble des relations entre humains et avec les non-humains ne se trouvent alors plus soumis à des logiques de profit mais à ce qui est collectivement éprouvé comme désirable. C’est précisément ce qui se produit sur les ZAD. C’est là une des clés de la révolution cosmologique qu’elles annoncent, comme l’illustre l’un des slogans qui a germé à Notre-Dame-des-Landes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». En démantelant la distinction nature/culture il devient possible de faire passer au premier plan les liens de toutes sortes, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent entre les différentes facettes de chaque être, humain et non-humain.

On parle beaucoup en ce moment de la pensée de Bruno Latour, et de son ouvrage « Où atterrir » (La Découverte, 2017). Êtes-vous optimiste quand à la perspective de cet atterrissage ?

A. P. : Je ne sais pas si je suis optimiste quant à l’issue de ce « retour sur terre », pour reprendre les termes de Bruno Latour. Mais je sais que les luttes en cours et celles qui s’annoncent, sur les ZAD, les ronds-points, dans les squats et les maisons du peuple, portent en elles des moments de joie et d’intensité d’existence que le monde économisé nous avait fait oublier.

À lire :

Alessandro Pignocchi, Mythopoïèse, Steinkis (2020), La recomposition des mondes, Seuil (2019)

Mythopoiese Alessandro Pignocchi

 

Nastasia Hadjadji - Le 15 mai 2020
À lire aussi
premium2
premium1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.