Fruits sur fond vert

Sauver le monde ? Et si la solution était dans notre nourriture ?

© Trang Doan

Convaincue que la façon dont nous mangeons est étroitement liée aux structures sociales, politiques et économiques qui encadrent nos vies, Carolyn Steel affirme que solutionner les problèmes liés à l’alimentation reviendrait à résoudre les principaux enjeux auxquels notre espèce fait face.

Dans son ouvrage Sitopia : comment la nourriture sauvera le monde (septembre 2021 aux Éditions Rue de l'échiquier), l'architecte Carolyn Steel observe que la nourriture, qui influe et infuse tous les aspects de notre existence, pourrait non seulement être utilisée comme levier pour instaurer un système plus juste et raisonné, mais aussi comme outil pour repenser notre définition de ce qu'est une « bonne vie. »

Pour cela, elle a développé le concept de Sitopia, « le lieu de la nourriture », néologisme tiré du grec (sitos, « nourriture », et topos, « lieu »), décrivant un paradigme où la nourriture est placée au centre de toutes les questions. Citant pêle-mêle John Ruskin, Hésiode, Jean-Jacques Rousseau, Oscar Wilde, Kate Moss, Adam Smith et Tyler Durden de Fight Club (La classique : « On fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui ne servent à rien » ), Carolyn Steel observe en riant que : « fix food, and you fix life !  » ( « Résoudre la nourriture, c'est résoudre la vie !  » )

Interview de Carolyn Steel, architecte londonienne passée par Cambridge, et petite-fille d’un couple d'hôteliers qui lui a transmis son amour de la bonne cuisine.  

Carolyn Steel, comment Sitopia peut sauver le monde
Crédit photo : Carolyn Steel

Pourquoi en tant qu’architecte accorder cette place centrale à la nourriture, et au rapport qu'on entretient avec elle ?

Carolyn Steel : J’ai souhaité décrire la ville par le prisme de la nourriture car cela permet de battre en brèche l’une des affabulations les plus dangereuses de notre époque, à savoir le fait que la nourriture peut (et doit ! ) être bon marché. Mais l'expression « cheap food » (la nourriture bon marché), c'est un oxymore ! Concrètement, la nourriture est constituée de choses vivantes que l’on tue pour vivre. Une fois que l’on regarde les choses comme ça, il est clair que la nourriture ne peut être bon marché, sous peine de signifier que la vie elle-même est peu coûteuse. Nos sociétés modernes ont créé l’illusion que la nourriture pouvait être obtenue à bas prix, c’est le paradigme néfaste sur lequel on a construit nos vies. Or, toutes les externalités négatives liées à la production alimentaire (la perte de la biodiversité, l’élevage intensif, la souffrance animale, l’esclavage...) sont exclues du sandwich qu’on achète en supermarché ou du curry qu’on se fait livrer comme par magie à deux heures du matin entre deux séries Netflix. L’idée qu’une vie agréable est une vie dans laquelle on doit pouvoir manger ce qu’on veut, quand on veut et dans la quantité qu’on veut, comme des rois médiévaux, est tellement engrainée dans nos mentalités qu’on ne remarque même plus que notre système de valeur est sens dessus dessous. Il faut donc réévaluer notre rapport à la nourriture et définir un nouvel objectif cardinal de société : faire en sorte que tout le monde mange bien. C'est simple, mais primordial, car manger bien, c’est vivre bien. Si l'on suit cette boussole morale, tout le reste suivra. Placer la nourriture au centre de nos préoccupations permet mécaniquement de réévaluer la nature, les gens, les aliments, les sols, les microbes… et le système politique tout entier. Tout système politique qui ne place pas la question de l’alimentation au centre devrait selon moi être remplacé !

Concrètement, qu'est-ce qu'implique l'élaboration de Sitopia ?

C. S. : Je ne sais pas vous, mais chaque fois que j’ouvre le frigo, je suis assaillie par une tornade de dilemmes philosophiques et moraux : « ai-je vraiment le droit de manger ça ? Qui-est ce que je blesse en consommant ce produit ?  » C’est compliqué et fatigant, et je n’aime pas ça ! Il faut tendre vers la création de lieux où l’on n’aura pas besoin de se poser ce genre de questions, c’est-à-dire des villes autonomes en nourriture, alignées sur le rythme des saisons et sur une nature environnante riche et vivante. Avec l’industrialisation de la production alimentaire, on a détruit ce rapport : notre nourriture vient de partout et nulle part, on est dépourvu de vision à long terme, on ne gère pas nos déchets... et on s’attend par-dessus le marché à ce que tout soit peu cher. Mais non ! Un paquet de crevettes doit être coûteux ! L’idée n’est pas bien sûr que seuls les riches puissent s’offrir ce type de produits, mais qu’on donne à tous l'accès à des aliments de qualité : cela implique la hausse des minima sociaux et une plus juste redistribution de la richesse. À chaque étape de la construction d’une ville, il faut s’interroger : comment utiliser le prisme de la nourriture pour définir ce qu’est « une bonne vie ?  »

Et justement, dans le contexte de Sitopia, qu’est-ce qu’une bonne vie ? Vous citez plusieurs fois dans votre livre la notion d’oikonomia ? Quelle est-elle, et comment est-ce qu'elle s’emboîte avec Sitopia ?

C. S. : Aujourd’hui, on fonctionne encore selon un paradigme très ancré dans le 20ème siècle, basé sur l’idée que l’exploitation de la nature peut être infinie, qu’il est désirable de posséder 2 voitures et de prendre l'avion à tout bout de champ, et que la ville doit être organisée autour de centres d’hyperactivité vrombissant de restaurants, de bureaux et de taxis, quelque chose d’assez artificiel en somme... Il faudrait plutôt appréhender la ville plus comme « un nid humain », comme quelque chose d’organique et de plus connecté à sa région. Le concept d'oikonomia remonte aux philosophes Platon et Aristote, qui étaient obsédés à l’idée de concevoir la cité-État parfaite et de définir la façon dont celle-ci se nourrirait. Selon eux, l’arrangement idéal résidait en un savant partage entre ville et campagne, où chaque citadin posséderait une ferme responsable de nourrir la ville, et dont l'organisation résulterait de l’engagement citoyen de chacun. C’est un paradigme que l’on retrouve assez fréquemment chez les penseurs au cours de l'Histoire, notamment chez l’auteur de L'Utopie, Thomas Moore, et vers lequel il faudrait selon moi se tourner. Certes, ce modèle impliquerait que la ville soit restreinte en termes de taille, mais il permettrait notamment d’être autonome et indépendant politiquement.

À lire : Le ventre des villes : comment l’alimentation façonne nos vies, (2016, Éditions Rue de l'échiquier), le premier ouvrage de Carolyn Steel, qui décrypte comment l’alimentation des villes a façonné les civilisations et comment la nourriture modèle la ville et la campagne qui l’alimente.

À voir : à partir du 15 octobre, visiter la Villa M à Paris. Conçue par deux brésiliens sous la direction de Philippe Starck, Olivier Raffaëlli (architecte de l'agence Tryptique) et Guillaume Sibaud (urbaniste), la Villa M répond au concept de « Tropicalisation » de la métropole, concept développé au Brésil il y a une dizaine d’années pour faire face au changement climatique et à la perte de biodiversité en milieu urbain.

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