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On peut rire de tout… mais avec un micro décalage !
© Manuel Peris Tirado

On peut rire de tout… mais avec un micro décalage !

Alexandre Kouchner
Le 20 avr. 2020

En confinement, l’humour a la même viralité que les fake news. Pour comprendre le rôle de ce rire et se marrer un peu, nous avons voulu savoir comment Camille Chamoux vivait ce moment.

Chaque semaine durant le confinement, L’ADN Le Shift vous propose de passer 30 minutes avec un.e invité.e pour penser, dépasser ou égayer ces moments suspendus. C’est « À la fenêtre », une émission pour décaler un moment les murs, saisir le présent et respirer une pensée.

Le 16 avril, nous accueillions Camille Chamoux, comédienne, humoriste et scénariste pour parler du rire en période de crise. Nous partageons vannes, mèmes et montages comme des preuves d’amour, pour faire du lien, pour se faire du bien. Mais peut-on rire de cette crise ?

Interview (et rires, un peu, aussi).

Retrouvez le podcast sur d'autres plateformes d'écoute : AushaSpotifyDeezer ou Apple.

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Jeudi 23 avril à 18h30, nous vous invitons au balcon avec Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, spécialiste de la résilience et de nos rapports aux nouvelles technologies. Alors que les heures de ce deuxième mois de confinement semblent plus lourdes, comment affronter cette épreuve ? Alors que le numérique permet désormais nos interactions humaines et professionnelles, allons nous vers une cyber-société ?

Pour vous inscrire et participer à cet échange, il vous suffit de cliquer sur ce lien.

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Depuis le début du confinement, l’humour a la même viralité que les fake news. Est-ce un rire de résistance ou juste le signe que l’on s’emmerde ?

Camille Chamoux : C'est le signe que l'humour est le truc qui défie le mieux la solitude et l'isolement. Dès qu'on rit, on a l'impression qu'il y a 100 personnes qui rient avec nous. C'est l'intérêt des vidéos virales. Je suis vraiment fan de certaines, comme Les Caractères de Lison Daniel. Même les vidéos que t'envoie ta vieille tante et qui, d'habitude, te saoulent, maintenant tu les regardes avec plaisir. Les gens ont besoin de crier et de raconter des trucs, de faire des blagues et de se retrouver. Je suis hyper contente que ma mère m'appelle et je n'ai jamais autant connecté avec ma belle-mère. Ça change : on était tellement habitué à se méfier les uns des autres. C'est génial de se rendre compte que les autres vous manquent.

Ces vidéos se diffusent sur les réseaux sociaux. Est-ce que vous tournez et diffusez du contenu sur ces plateformes ou est-ce un temps plus calme de création ?

C.C. : Il y a plein de créations en ce moment. Ça me procure une sensation que j'adore : je trouve les gens géniaux. Même si c'est dur, qu'on est isolés, il y a du génie partout. De mon côté, les réseaux sociaux ne sont pas mon moyen d'expression artistique. Je m'en imprègne, mais ce n’est pas mon vecteur. Je vais quand même m'y mettre parce ça peut être un nouveau mode d'expression nécessaire. Le rapport au public va forcément passer par là pendant un temps.

En revanche, la période est extrêmement propice à l'inspiration. Il a fallu digérer ce qu’il se passe. Les artistes, comme tout le monde, se sont pris une claque. Il y a eu un petit temps de sidération qui, pour moi, a duré dix jours où rien ne sortait. Les autres me faisaient un peu rire, mais moi, j'étais vraiment sèche. Maintenant, le rapport au temps qu'implique le confinement me fait beaucoup réfléchir et travailler – j'étais justement en train d'écrire un spectacle sur ce thème qui s’appelle Éloge du minuteur.

Vous êtes davantage une artiste de scène. Comment envisagez-vous votre retour ?

C.C. : Je crois qu'il va y avoir un besoin de contact réel. Je pense que dans les arts, celui qui va ressortir très fort, c'est la scène. On aura tellement consommé de choses virtuelles, de fictions, de séries... On sera content de retrouver des gens en vrai qui font des blagues en inter-réaction, en inter-intelligence. On a besoin de ça. Ce n'est pas pour tout de suite, mais ça va revenir quand même.

Allez-vous intégrer ce qui nous arrive à vos travaux ?

C.C. : Cette expérience brute, très forte, c'est de l'expérience intime, mais c'est aussi de l'expérience collective. Le confinement, on pourra en parler dans six mois, dans un an, dans vingt ans... ce sera un référent commun. Et l'humour est fondé en majorité sur nos références communes. Ce ne sera pas le thème de mes spectacles ou des films que j'écris mais il faudra l’intégrer. Ça fait partie de notre vie pour toute notre vie. Personne n'oubliera jamais.

Y a-t-il quelque chose de spécifique dans ce socle, une habitude collective qui dit fondamentalement quelque chose de nous et qui vous inspire ?

C.C. : Il y a cette routine émouvante d'applaudir les soignants à 20 heures, à la fenêtre un peu partout. Ça permet de se réunir malgré la distance. Les gens se parlent à la fenêtre, s'interpellent vers le bas, vers le haut. Du coup, ce n’est plus du tout déprimant, c'est hyper marrant. La voisine de ma belle-mère, qui visiblement s'emmerde copieusement toute seule, fait semblant d'arroser ses plantes pour pouvoir parler aux voisins. Elle sort au moins cinq fois par jour ! Ce genre de moments de communion, qu'on n’a pas du tout dans un quotidien qui n'est pas marqué par une épreuve collective, est assez inspirant.

Si on rit pendant la crise, est ce qu'on peut rire de la crise ? Est-ce qu'il est trop tôt ou est ce qu'il est trop dur d'essayer de tourner en dérision ce qui nous arrive ?

C.C. : J'adorerais dire qu’on peut rire de tout. Cette phrase qu'on aime beaucoup et à laquelle on a envie de croire. Mais il faut parfois se laisser du temps pour ne pas basculer dans la cruauté. J’avais prévu pour mon prochain "seule en scène" de parler de la génération de mes parents, et des boomers qui m'exaspéraient. J'avais écrit, pour rire, « On rêverait d'une bonne maladie qui décimerait les boomers »... Sauf que ce n'est vraiment pas drôle au moment où ils meurent vraiment. Je ne me sens pas de dire en spectacle « merci le Covid, c'est la seule solution qu'on a trouvée pour qu'ils libèrent des places aux Césars » ! Il faut de l’empathie, même pour les gens que tu étais prête à vanner. On peut rire de tout, mais avec un micro décalage. C'est léger quand c'est un peu moins brûlant.

En tant qu'humoriste êtes-vous obligée d’essayer d’en rire ?

C.C. : Il n’y a pas de moments sans humour dans ma vie. C'est un rapport existentiel. Même les trucs vraiment super chiants que je peux traverser, je vais toujours chercher à les exprimer de manière comique. Il y a un aspect cathartique dans le récit, comme si c'était une autre personne que toi qui le vivait.

Dans ce confinement j'ai, comme tout le monde, des instants d'hébétude et de déprime mais je ne le vis pas de manière tragique. En fait, c'est une situation anormale : c'est l'éclosion permanente de l'absurde et donc de l'humour au milieu du quotidien. C’est une source d’inspiration puisque ça bouscule nos habitudes et nous permet le petit interstice où va se loger l'écriture comique.

En parlant d’absurde, les politiques aussi sont assez comiques en ce moment…

C.C. : Les propos de Donald Trump, Boris Johnson et les ironies de la vie sont autant d’aberrations qui montrent qu’en ce moment, on s'en fout d'être complètement incohérents ! Ce n’est pas que la réalité a dépassé la fiction, c’est qu’elle caracole en tête des hit parades de l’ironie ! C'est aussi pour ça qu'on a besoin de divertissement. L'humour a deux vertus : celle de faire réfléchir sans en avoir l'air et celle de divertir. Et on a aussi besoin de détourner, de changer notre attention.

Les marques ne pourront plus communiquer comme avant, elles devront défendre une cause. En sera t-il de même pour la comédie ?

C.C. : Je ne veux plus qu'on me demande mon avis hors circonstances, dans des émissions où tout est brassé. En promo, en tant qu’artiste, on te pose en permanence des questions complètement sorties de ton contexte ou de ton métier sur l'état du monde. En revanche, dans le cadre de mes spectacles et films, je ne peux plus faire de choses qui ne soient pas, à mon sens, engagées. Je ne mets pas de côté mes révoltes. Je raconte déjà de manière sous-jacente dans mes spectacles plein de choses qui me choquent dans la société, mais les gens choisissent de venir me voir donc ça ne les agresse pas. Je peux libérer ma rage en essayant d'être drôle.

Est-ce qu’on pourra rire comme avant ?

C.C. : Quand quelque chose est drôle, tu ne peux pas t’empêcher d’en rire. En revanche, la crise sert la nécessité humoristique au quotidien, y compris dans le militantisme qui est trop privé d'humour. La zone de la vie engagée, de la vie citoyenne, est trop sérieuse, trop premier degré. On doit intégrer l'humour pour mieux faire passer les messages. C'est ce que font d'ailleurs plusieurs humoristes sur France Inter. Je pense qu'on rira toujours autant. Par contre, j'espère et je crois vraiment que la société est en train de changer. Il y a des cycles. Ces derniers temps, ce qui montait, c'était une colère : les Gilets jaunes, les grèves... Je pense que cette colère va s’exprimer dans la faisabilité d'une nouvelle société. On est obligé de se poser la question, même Macron l'a fait à la fin de son discours ! Et je pense qu'il faut intégrer un rire frondeur à l'engagement citoyen. Bientôt, on pourra se marrer en changeant le monde. Mais je suis extrêmement optimiste !

Alexandre Kouchner - Le 20 avr. 2020
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