Elon Musk en statue de la liberté

Elon Musk à la tête de Twitter : le troll qui veut "libérer la liberté d'expression"

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Le réseau aux 436 millions d'utilisateurs a été racheté par son plus grand troll. Objectif avoué : en faire le terrain de la liberté d'expression... telle qu'il la conçoit. Franchement, comment les choses pourraient mal tourner ?

Ça y est, c’est fait ! Après deux mois de manœuvres et d’intrigues, Elon Musk a finalement racheté Twitter pour la coquette somme (estimée) de 44 milliards de dollars. Mais pour quoi faire ? Le milliardaire aux 83 millions d’abonnés a énuméré différents projets qu’il compte mettre en œuvre pour changer la plateforme, mais ses premiers mots se focalisent surtout sur sa conception de la liberté d’expression. « La liberté d'expression est le socle d'une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où les sujets vitaux pour le futur de l'humanité sont débattus », a-t-il indiqué, dans un communiqué publié sur la plateforme.

Quelques heures avant l’achat, Elon Musk avait twitté « J’espère que mes pires critiques vont rester sur la plateforme, car c’est la définition de la liberté de parole ». Venant de la part d’un personnage connu pour ses positions hiératiques et son usage immodéré du réseau à des fins de manipulation boursière notamment, ces signaux sont loin d’être anodins.

L’agenda politique d’Elon Musk

Plus qu’un projet économique, il semblerait que l'acquisition de Twitter soit pour Musk, un projet politique. C’est en tout cas l’avis d’Asma Mhalla, enseignante à Sciences Po Paris et experte sur les enjeux politiques et géopolitiques de l'économie numérique. « Musk a une idéologie libertarienne claire et assumée depuis toujours, explique-t-elle. Le projet qui se cache derrière ce rachat consiste à appliquer à la lettre une liberté d’expression allant dans le sens du premier amendement de la constitution américaine. C’est une conviction qu’il a profondément ancrée et qui s’est vérifiée dans beaucoup de situations. Au début de la guerre en Ukraine par exemple, le gouvernement de Zelensky lui avait demandé de couper l’accès à certains sites gouvernementaux russes. Il a tout de suite répondu, et de manière presque agressive, qu’il ne le ferait pas quel que soit le niveau de crise ». De manière plus précise, il semble tout à fait envisageable que Twitter puisse se rapprocher du « laisser faire » et de la liberté de ton que l’on peut déjà observer sur les plateformes préférées de l'extrême droite américaine comme Parler ou Rumble qui forment ce qu’on appelle la « alt-tech » . Ces réseaux avaient connu un coup d'accélérateur au début de l’année 2021 après qu’une grande partie des supporters les plus radicaux de Donald Trump a été dégagée des plateformes comme Twitter et Facebook.

Danger sur la démocratie

À la manière d’un Peter Thiel qui avait utilisé Facebook dont il était l’un des premiers investisseurs, comme plateforme de soutien à Trump, Twitter pourrait donc servir les ambitions politiques d’Elon Musk. Asma Mhalla rappelle d’ailleurs que le réseau social est bien un outil de pouvoir. « C’est un espace public qui est privé et c’est cette hybridation entre les deux qui fait sa force, précise-t-elle. C’est un média qui peut toucher un nombre de cibles phénoménales avec sa capacité à produire de la viralité et à capter l’attention. Comme le réseau est très horizontal, il a la capacité à refonder une certaine approche démocratique. Mais sa gouvernance peut aussi mener à une verticalisation du Web. Aux États-Unis, il y a une inquiétude extrême de voir ces hommes avec une idéologie particulière utiliser les grandes plateformes pour signer la fin du modèle démocratique. » Cette inquiétude est d’autant plus exacerbée que la personnalité d’Elon Musk est extrêmement clivante. Réputé pour être bipolaire, le milliardaire s’est déjà illustré sur ce réseau par des déclarations totalement hors sol comme la fois où il a traité le plongeur et sauveteur britannique Vern Unsworth de pédophile, ce dernier ayant refusé d’utiliser son sous-marin pour sauver des enfants emprisonnés dans une grotte inondée en Thaïlande.

« Contrairement à Mark Zuckerberg, Tim Cook ou bien Sundar Pichai, Elon Musk présente, une personnalité erratique et instable poursuit Asma Mhalla. Twitter a toujours été une plateforme appartenant à des internets privés. Mais quand c’était Jack Dorsey qui était à sa tête, c’était moins effrayant. On le rangeait dans la catégorie des libertariens gentils qui réfléchissaient sur les communs. Avec Musk, une forme d’instabilité et d’arbitraire va prendre le pouvoir. »

L’Europe et la France plus à l’abri ?

Alors qu’Elon Musk va sans doute élargir la liberté d’expression de Twitter, faut-il craindre en France une forme de dérégulation de la modération qui est, rappelons-le, encore fort peu efficace ? Pour Asma Mhalla, il faut différencier les conséquences américaines et européennes. « Les impacts aux États-Unis ne seront pas les mêmes qu’en Europe, car le cadre réglementaire n’est pas le même, rappelle-t-elle. Nous avons des régulateurs et des décideurs publics qui sont bien plus sensibles aux questions de désinformations et d’appel à la haine. L’affaire Mila et l’assassinat de Samuel Paty ont laissé des traces indélébiles. Au niveau européen, le DSA pour digital service act qui sera en application d’ici 2024 devrait aussi offrir de la protection. » Pour rappel, le DSA est un nouveau règlement qui devrait obliger les plateformes à retirer « promptement » tout contenu jugé illicite par les lois nationales et européennes et à suspendre les utilisateurs violant fréquemment la loi.

Des conséquences imprévisibles

Reste que les autres projets prévus par Elon Musk pour la plateforme risquent bien de changer les choses en profondeur. Le milliardaire avait évoqué il y a quelques semaines la mise en place d’un bouton « edit » permettant de corriger ses tweets après publication. La mesure est très attendue par les utilisateurs, mais pourrait être utilisée comme arme au même titre que le bouton RT qui, en favorisant la viralité des messages, sert souvent à jeter une cible en pâture à sa communauté. Dans son communiqué, le nouveau patron de Twitter a aussi prévu de rendre les algorithmes open source pour augmenter le niveau de confiance ( « il s’agit plus d’une posture qu’une véritable mesure » pour Asma Mhalla), interdire l’usage de bots, et surtout authentifier tous les utilisateurs humains. Cette dernière partie peut avoir de quoi inquiéter, car elle pourrait signer la fin du pseudonyme sur ce réseau. Enfin cerise sur le gâteau, Musk promet de sortir Twitter de la Bourse pour ne plus avoir à dépendre du marché… Mais aussi pour éviter d’avoir à rendre des comptes à qui que ce soit. Accrochez-vous, la saison 2 ne fait que commencer.

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commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Pourquoi évoquer simplement le refus de Musk d'interdire les sites gouvernementaux russes en Ukraine alors qu'il a mis aussi ses satellites à la disposition des Ukrainiens pour que ces derniers puissent continuer leurs échanges en ligne ? Twitter a changé de propriétaire et a les mêmes avantages et inconvénients qu'avant, la liberté d'expression n'est pas que celle des progressistes et des woke qui ne pensent qu'à censurer tout le monde désormais.

  2. Olivier dit :

    "Au début de la guerre en Ukraine par exemple, le gouvernement de Zelensky lui avait demandé de couper l’accès à certains sites gouvernementaux russes. Il a tout de suite répondu, et de manière presque agressive, qu’il ne le ferait pas quel que soit le niveau de crise »
    Je ne comprends pas ce point : Musk ne possédait pas Twitter à ce moment. Comment (et pourquoi) l'Ukraine aurait pu lui demander de couper l'accès à des sites Russes ?
    Et d'ailleurs, plus globalement, certains analystes recommandent de ne pas couper l'accès aux sites Russes car c'est ce qui permet aussi de s'informer sur les discours diffusés en Russie et de combattre la désinformation à l'oeuvre dans ce pays et de ce pays vers l'étranger.

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