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Une série de portraits interprétés par Lison Daniel

Comment le confinement a créé ses propres célébrités

Le 1 sept. 2020

Il existe bel et bien une mécanique du succès par temps de pandémie. On vous explique à quoi elle ressemble.

Pendant le confinement, notre monde s’est divisé en deux catégories. D’un côté, ceux qui ont regardé des écrans et de l’autre, ceux qui ont réussi à se produire dedans. On ne parle évidemment pas des célébrités comme Matthieu Chedid ou Fabrice Lucchini qui ont cumulé des centaines de milliers de vues, mais de parfaits inconnus qui ont accédé à la célébrité en quelques semaines. N’imaginez pas que les émergents du confinement aient séduit leur audience sur un coup de chance. Il existe bien une formule qui fonctionne et elle est loin d’être magique.

Une surconsommation des réseaux sociaux

Quel meilleur moment pour ramasser de l’audience que le passage de la vague ? Privés de sorties, de spectacles et de cinéma, les Français ont pendant le confinement décuplé leur consommation de contenus online. Pendant le mois d’avril, plus de 3 milliards d’internautes ont utilisé Facebook, Instagram WhatsApp ou Messenger, soit les trois quarts du nombre total d’internautes dans le monde. Sur YouTube, 41,7 millions de Français ont regardé une vidéo en mars, soit un million d’utilisateurs de plus qu’au mois de février. Face à cette consommation inédite ont afflué des contenus produits par une multitude d’anonymes. Rien que sur Facebook et Instagram, près de 800 millions de personnes dans le monde ont réalisé des vidéos live.

Ce que demande le peuple

Pour émerger, il fallait donc produire ce dont les gens avaient besoin. Sur YouTube, les confinés se sont massivement tournés vers les mêmes centres d'intérêt : la pratique du sport à la maison (+ 200% de demande), du jardinage (+ 140%), et même de l’élevage de poules (+ 130%). L’éducation et la vulgarisation scientifique ont aussi réalisé de grosses audiences. L’émission La maîtresse part en live est devenue le rendez-vous pédagogique quotidien de plus de 98 000 abonnés. Marie-Solène Letoqueux, institutrice bretonne, n’avait pourtant jamais produit de vidéos avant de se lancer avec son mari. Elle explique, modeste : « Je voulais garder le lien avec mes élèves de maternelle, continuer nos petits rituels, leur lire des livres, afin qu’ils ne perdent pas ces habitudes pendant le confinement. »

Les enfants plus âgés ont pu se tourner vers les productions de Jamy Gourmaud, l’ex-présentateur de l’émission C’est pas sorcier. Il a mis en ligne des vidéos de vulgarisation scientifique pour expliquer, en moins de deux minutes, « comment les abeilles repèrent les fleurs qu’elles butinent » ou « comment la boîte de conserve a été inventée ? ». Il a d’abord posté ses vidéos sur Instagram et Twitter, où il cumulait près de 100 000 abonnés, mais c’est quand il les a partagées sur YouTube que son audience a tout de suite triplé. Et ses motivations de pro de la TV n’étaient pas bien différentes de celles de l’institutrice : « Pendant le confinement, nous indique-t-il, je pense qu’on a été nombreux à avoir eu envie de partager ce moment avec les autres. Pour moi, il s’agissait surtout de faire ce que je sais faire de mieux. »

Rire pendant la crise

Les contenus humoristiques aussi ont été largement plébiscités sur les réseaux, et tout particulièrement ceux qui nous parlaient de la pandémie. Créé sur Instagram, le compte Creustel a connu une ascension fulgurante, pour atteindre en moins de deux mois plus de 340 000 abonnés. Son concept était simple : des scènes de films détournées via des dialogues hilarants, parodiant nos pires manies de confinés.

Cet engouement a aussi touché Les Caractères de Lison Daniel. Depuis 2017, elle interprète une galerie de portraits d’une douzaine de personnages. En utilisant des filtres visuels, elle devient, tour à tour, Jérôme le coach hypersportif, Yvan le psy lacanien qui ne ménage pas ses patients, ou Séverine la collaboratrice débordée. Le compte existait déjà, donc, avec environ 15 000 abonnés. Mais, au tout début du confinement, il a vraiment décollé pour atteindre près de 180 000 abonnés. « Je pense que c’est parce que j’ai placé mes personnages dans la même situation que tout le monde. Dès que j’ai commencé à faire des blagues sur le confinement, c’était parti. Dans l’un des sketchs, je jouais le personnage d’Isabelle, une bourgeoise qui était allée vivre sa quarantaine dans sa résidence en Bretagne, raconte-t-elle. Je pense que c’est arrivé au bon moment, nous avions tous besoin de parler de cette situation, où certaines personnes travaillent comme des chiens dans les hôpitaux ou au ramassage de nos ordures, pendant que d’autres ont d’autres préoccupations. »

Pourquoi eux et pas les autres ?

Des créateurs de contenu qui se lancent dans l’humour, la food ou la vulgarisation, il y en a eu pléthore. Mais pourquoi certains ont émergé, et d'autres pas ? Pourquoi certaines « bonnes idées » rencontrent un public plus avide que d’autres ? Qu’on se rassure, par ces temps de crise, ceux qui ont vraiment décollé n’ont pas découvert leur talent. Ils ont prolongé ce qu’ils savaient déjà faire avant le choc de la pandémie. D’une manière ou d’une autre, ils avaient déjà les compétences qu’ils mettaient en scène. « Ils sont arrivés avec une pratique, un savoir-faire, qu’ils ont libérés au moment du confinement, explique Fabrice Cavarretta, professeur associé à l’ESSEC qui a bien étudié les phénomènes d’émergence appliqués aux startups. Ils ont fait sur le Web ce qu’ils savaient faire par ailleurs. Quand il y a eu cette vague énorme d’audience, sans qu’ils ne le sachent parfois, ils étaient déjà prêts. »

Lison Daniel est comédienne et scénariste, tout comme le couple à l’origine du compte Creustel, Marion Creusvaux et Julien Pestel, lesquels sont des anciens de la bande du Palmashow et s’amusaient déjà à faire des détournements pour leurs amis il y a une dizaine d’années. Quant à Marie-Solène Letoqueux, la maîtresse, elle a surtout dû travailler son aisance à faire son cours face caméra. « Je suis beaucoup plus expressive dans les vidéos que je ne le suis en classe, confie-t-elle. C’est un peu comme si je faisais du  théâtre, et apparemment ça captive les enfants. C’est une technique que je pense réutiliser quand je reviendrai à l’école. »

Après le confinement

Avec le déconfinement, la majorité de ces nouvelles stars des réseaux sociaux ont baissé le nombre de leurs productions. Toutefois, il se pourrait qu’il y ait bel et bien pour elles un après à la pandémie. Les auteurs de Creustel continuent d’animer un détournement hebdomadaire dans l’émission Je t’aime, etc. sur France 2. Lison Daniel a décroché un travail de scénariste sur la nouvelle série de Fanny Herrero (la scénariste de Dix pour cent). De son côté, Marie-Solène Letoqueux a continué d’animer sa chaîne YouTube jusqu’aux grandes vacances, à la demande des parents, mais aussi et surtout de sa hiérarchie. Quant à Jamy Gourmaud, qui anime déjà une émission de télévision, il poursuit ses capsules de manière mensuelle. « S’adresser à un public télévisuel et s’adresser à sa communauté sur le Web, ce n’est pas la même chose. Il y a plus d’intimité et de proximité dans cet exercice, et ça me plaît beaucoup. »

Les émergents du confinement ont surfé sur une vague qui ne se reformera pas de sitôt. Mais ceux qui bénéficieront de la suivante sont sans doute déjà en train d’affûter leurs talents.

David-Julien Rahmil - Le 1 sept. 2020
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