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Des collégiens en groupe qui regardent leur portable
© FatCamera via Getty Image

Arnaques, nudes et complotisme : j’ai plongé dans la vie numérique des collégiens

Le 9 mai 2019

Entre inquiétude et réalité, tout le monde se demande ce qui se passe vraiment dans le smartphone des ados. Pour le savoir, je suis allé à leur rencontre. Récit.

Ils me regardent, mi-timides, mi-amusés. « Ils », ce sont les vingt élèves de 3e du collège Colonel Fabien à Montreuil. Pendant une heure, ces jeunes de 14 ans ont bien voulu répondre à mes questions sur leur usage du smartphone. Il faut dire qu’entre leurs lives bizarres sur Yubo, leur addiction aux écrans ou leurs drôles de chorégraphies sur Tik Tok, la vie numérique des ados fascine autant qu’elle inquiète

Interdit au collège, le portable est omniprésent

Comme pour 63% des jeunes de leur âge, ils sont tous équipés d’un smartphone depuis la 6e ou la 5e. Depuis la rentrée scolaire de 2018, ils n’ont plus le droit d’emmener leur appareil au collège. Pourtant, sous l’œil amusé de Rémi Lecren, leur professeur d’histoire, la plupart me montrent leur portable. « On l’utilise dans les couloirs, dans la cour ou alors aux toilettes me confie Julia*. On veut surtout éviter les pions ». L’appareil est principalement utilisé pour regarder ses notifications Instagram ou écouter de la musique, et les élèves avouent aussi le consulter en classe « quand ils s’ennuient ». Ce n’est d’ailleurs pas une surprise pour leur professeur. « Je sais bien qu’ils utilisent leur portable en classe, m’indique-t-il. Ils les cachent dans leur trousse ou dans leur sac et ils font souvent semblant de chercher une feuille pour lire des messages. » Le prof n'est pas dupe, donc, mais tolérant.

À la maison, les parents sont largués

Souvent, ce sont les parents qui offrent leur smartphone à leurs enfants, pour garder contact avec eux pendant la journée. Résultat : leur smartphone ne les quitte jamais. Cette utilisation continue est d’ailleurs source de tension au sein de la famille. Par exemple, les ados n’ont pas le droit de l’utiliser à table, mais ils confessent l’avoir tout le temps avec eux - que ça soit au lit ou aux toilettes. « Mes parents me disent toujours que je suis sur mon écran, mais eux aussi, ils regardent leur smartphone, témoigne Noham, au premier rang. Mais je n’ai pas le droit de leur dire, c’est injuste. » Une autre élève m'explique qu’elle doit choisir entre la télévision ou le portable.

Quand vient l’heure de se coucher, je leur demande si les parents vérifient l’extinction de l’appareil. La plupart se mettent à ricaner. « Ma mère vient me voir dans ma chambre le soir et me demande de l’éteindre, raconte Julia. Je me mets en mode night shift avec la luminosité au minimum et je me planque sous la couette. » Plus tard, les ados me confirmeront qu’ils regardent « jusqu’à 2h du mat parfois » des stories ou des lives sur Twitch. En 2008, une enquête de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV) avait révélé que les deux tiers des 15-24 ans dorment moins de 8 heures par nuit en semaine. Certains spécialistes estiment qu’il faudrait instaurer des « couvre-feux-digitaux » pour laisser les jeunes se reposer.

Le jeu du chat et de la souris sur Instagram et Snapchat

On s’en doutait un peu, mais les ados n’utilisent plus du tout Facebook. Les rois des smartphones sont plutôt Snapchat et Instagram. La première application permet de garder le contact avec les amis et rigoler avec les filtres en réalité augmentée. La seconde gagne de plus en plus en popularité. Pourquoi ? Un jeune garçon m’explique qu’il gagne plus facilement des followers sur Instagram. Mais d’autres estiment que les deux applis se ressemblent et qu’ils oscillent entre l’une et l’autre en fonction de l’usage. Inès m’indique de son côté qu’elle utilise Snapchat pour discuter avec ses amis, mais préfère Instagram pour les photos.

Pour rester discrets et éviter la surveillance des parents, la plupart restent sous pseudo ou mettent leur compte en privé. Mais Julia a développé une stratégie beaucoup plus subtile. « J’ai un compte privé que j’ai partagé avec mes parents, raconte-t-elle. Quand je mets des photos dessus, ils les likent parfois. Mais j’ai des amis que mes parents ne veulent pas que je fréquente. Du coup, j’ai créé un compte public sous pseudo où je rajoute tous mes copains et sur lequel j’ai bloqué mes parents. Comme ça ils ne peuvent pas être au courant. »

Et Tik Tok dans tout ça ?

Présenté comme la grande application des préados, je leur demande s’ils utilisent Tik Tok. Un éclat de rire général s’élève dans la classe. De nombreuses mains me désignent Yasmina, une jeune fille au premier rang qui est présentée comme étant « la reine de Tik Tok ». Mais cette dernière secoue la tête. « J’ai pas mal utilisé Musical.ly à l’époque, mais depuis que c’est devenu Tik Tok, j’ai arrêté ». Le constat est d’ailleurs unanime : l’application est surtout utilisée par les « petits », comprenez ici les enfants qui sortent de primaire ou qui entrent tout juste au collège. Ceux qui savent faire de belles chorégraphies ou qui ont déjà une certaine influence sur l’appli sont admirés. Mais la classe me confirme que la grande majorité des utilisateurs maladroits de l’application sont considérés comme des « boloss ». En revanche, une autre application similaire semble faire l’unanimité. Il s’agit de Triller, une application qui a noué des accords avec les maisons de disques Universal Music Group, Warner Music et Sony Music pour permettre aux jeunes de créer leurs clips.

Entre nudes et arnaques, la dure loi de la jungle numérique

Alors que le harcèlement scolaire est devenu un sujet sensible et que 10% des collégiens en souffrent, je demande à la classe s’ils ont été confrontés à des situations similaires en ligne. Personne ne semble avoir été confronté à ce problème, mais une majorité de filles m’indique toutefois qu’elles se font souvent draguer en ligne. Comme sur Yubo, elles connaissent le phénomène des charos, ces garçons - mineurs ou majeurs - qui contactent le plus de filles en ligne pour collectionner les photos dénudées. Trois d’entre elles ont déjà reçu des demandes de nudes. Heureusement, leur réaction est plutôt saine. « Dès qu’on me demande une photo comme ça, je bloque la personne et je le signale », me racontent-elles. Ouf, ils semblent savoir comment protéger leur compte de potentiels agresseurs sexuels.

Mais on ne peut pas en dire autant pour les arnaqueurs. Les faux concours faisant miroiter des iPhones gratuits en ont piégé plus d’un. Trois d’entre eux m’expliquent qu’ils ont fait perdre entre 100 et 200 euros à leurs parents en appelant des numéros surtaxés. En 2017 ce type d’arnaque a coûté près de 11 milliards d'euros de préjudice. La procédure est toujours la même. Une fois qu’ils ont ferré une proie, les arnaqueurs demandent aux jeunes d’appeler des numéros en 08 plusieurs dizaines de fois. Cette méthode est d’autant plus efficace que certains escrocs n'hésitent pas à créer de faux comptes avec des photos d'influenceurs connus.

Dans les eaux troubles des complotistes

Cette crédulité des adolescents profite aussi à un autre type de requins, beaucoup plus dangereux. Alors que je demande à la classe s’ils regardent des vidéos complotistes, ces derniers me citent immédiatement des stars du milieu : Lama Fâché et Kiluminati. Le premier diffuse à ses 5 millions d’abonnés des traductions de vidéos sur la « race des géants disparus », la Terre plate ou les « reptiliens qui nous dirigent ». Le second est un complotiste à tendance islamiste qui cumule plus de 200 000 abonnés. Les ados de cette classe sont particulièrement friands de ses vidéos d’analyse de clips de rap de PNL ou Maître Gims, jugés « satanistes ».

Surpris, je leur demande s’ils croient à ce type de propos et à mon grand étonnement la classe me retourne la question. « Mais monsieur, vous croyez pas au diable, vous ? » D’autres m’assurent que les deux frères de PNL ont « conclu un marché avec le diable » ou bien que Maître Gims garde toujours ses lunettes de soleil pour « cacher ses yeux de démons ». Enfin, un autre élève me confie qu’il veut « arrêter d’écouter de la musique », car elle serait impure.

Les adultes doivent assumer leur rôle

J’essaye de convaincre les moins réfractaires qu’il ne faut pas confondre des postures marketing avec des rituels satanistes. Je suis cependant interrompu par la sonnerie d'interclasse. Les élèves me posent alors une question. « Ça va servir à quoi tout ça monsieur ? » Tout simplement à tenter de comprendre dans quel monde paradoxal vivent les ados nés en même temps que l’iPhone. S'ils maîtrisent certaines applications sur le bout des doigts, ils se retrouvent bien souvent victimes des dangers du web que sont les prédateurs sexuels, les arnaqueurs ou les influenceurs complotistes.

Les adultes qui encadrent ou éduquent ces ados n’ont pas forcément les bases de leur monde. Cependant ces derniers restent leur véritable point d’accroche dans ce Far West numérique. Pour Rémi Lecren, il s’agit d’un véritable défi pour sa classe. « Ça n’est pas évident, car nous ne sommes pas vraiment spécialistes de ces questions m’indique-t-il. Ça nous force à redéfinir notre rôle en tant qu’enseignant, surtout pour les profs d’histoire comme moi. Mon but et d’aider ceux qui regardent Lama Fâché à mieux comprendre le présent. » La route risque d’être encore longue…

(*tous les prénoms des adolescents ont été modifiés)

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Commentaires

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  • Il existe déjà des enseignants mieux formée et spécialisés dans les questions du numérique et de l'utilisation des technologie de la communication par les jeunes.... ce sont des professeurs documentalistes on les trouve souvent dans des CDI et ils sont souvent oubliés de leurs collègues et plus encore du gouvernement... Donc au prof d'histoire qui se pose des questions dans l'article et au autres qui se sentent un peu perdus, allez faire un tour au CDI !