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© Getty Images

J'ai testé YUBO, le Tinder des moins de 18 ans

Le 11 avr. 2019

L'application YUBO, réputée comme étant le « Tinder » des moins de 18 ans, intrigue et inquiète. J’ai passé deux semaines dessus... et voilà ce que j’ai vu.

« Oh c’est un vieux, mate sa tête de daron, vas-y on le dégage ». À peine arrivé sur un live vidéo intitulé « on fait des couples », ma tronche de trentenaire est immédiatement repérée. L’instant d’après, on m'éjecte manu militari. Il aura fallu que je m'essaye à YUBO, l'appli préférée des jeunes, pour prendre conscience que je suis un « vieux » !

YUBO, ton univers impitoyable

En 2015, trois anciens étudiants de Centrale et Telecom Paris lancent l'appli (alors appelée Yellow). L'objectif ? « Aider les jeunes à trouver des amis en ligne ». L'un des fondateurs, Sacha Lazimi, raconte qu'il s'agit alors d'une réponse à la solitude de la génération Z. « Les ados sont continuellement connectés, mais n’interagissent qu’avec des likes ou des commentaires, constate-t-il. YUBO permet de se faire de vrais amis et de discuter sur de vrais sujets. » En intégrant un système de swipe à la Tinder et des lives vidéo pouvant réunir jusqu’à 10 personnes en direct, l'application se veut bon enfant. Pourtant, elle aurait de quoi faire flipper les parents. Depuis quelques mois, les articles catastrophistes se multiplient. On y parle d'ados en roue libre qui n'hésitent pas à se mettre (littéralement) à nu ou à faire usage d'un langage trash. Paradoxalement, la plateforme est aussi présentée comme étant exemplaire en matière de modération. Pour en avoir le cœur net, je décide donc d'aller voir par moi-même à quoi ressemble YUBO.

Mes premières tentatives sont d’une naïveté confondante. Je crée un profil sur lequel j'indique mon âge, 35 ans. J'y ajoute une photo de moi. Résultat : j'erre dans un véritable désert numérique. Je tombe parfois sur quelques profils qui correspondent à mon âge, mais je n’accède à aucune vidéo live - j’envisage un bug de la plateforme. Naïf, je vous dis.

Il y a pourtant une explication très simple. Aucun trentenaire ne se filme sur YUBO.

Une seule population semble intéressée par mon profil. Je deviens la cible privilégiée de « brouteurs ». C'est ainsi que l'on désigne les arnaqueurs qui créent de faux profils féminins. Tous adoptent le même schéma - ils se présentent comme étant des « femmes divorcées et dans le besoin » dont l'objectif est assez clair : me soutirer de l'argent.

Un nouveau profil pour une nouvelle vie

Frustré, je décide de mentir. Sur mon âge pour commencer... je me retire 10 ans. Un changement qui n'est normalement pas permis par l'application. Pourtant, tout semble fonctionner. Enfin, je découvre les fameux lives vidéo. Les titres sont accrocheurs : « action ou vérité », « on fait des couples », ou bien encore « radio sexe ». Au moins, on en a le cœur net. Sur YUBO, on parle de cul - et d'amour. Sujets dérivés : la religion, la drogue, et la sexualité. Les plus populaires comptent une centaine de spectateurs, tandis que la plupart ne sont regardés que par 10 ou 20 personnes. 

Certains jeunes s'affichent en train de fumer un joint. D'autres endossent le rôle d'animateur télé et amusent la galerie à coup de blagues quand ils ne jouent pas les entremetteurs. Je constate que la culture du clash est aussi très présente. On voit des ados lancer des lives dont l'objectif est de juger le physique des autres. Ailleurs, ils insultent les personnes de la communauté LGBT. De manière globale, l’homophobie et la transphobie sont courantes dans les conversations - mêmes si certains lives sont bien plus accueillants et sécurisés sur le sujet.

Bon, j'ai changé mon âge mais pas ma tête. Clairement, ma photo de profil dérange toujours. Je ne compte plus les lives où les ados bloquent sur ma photo et m’éjectent sans autre forme de procès. Je décide donc de créer un faux compte pour passer plus inaperçu. En allant chercher des photos sur la partie russe d’Instagram, je renais sous les traits d'une jeune fille blonde de 18 ans. Sur les lives, je peux enfin aller et venir sans me faire éjecter. Mais cette stratégie me fait découvrir un pan insoupçonné de l'application.

Attention, c'est glauque.

« Est-ce que tu nudes ? »

Mes allées et venues sur les lives (où je ne montre jamais mon visage en direct) se font remarquer. Je reçois plusieurs dizaines de demandes d’amis. Une fois acceptées, la plupart de mes interlocuteurs (masculins) tentent un timide « salut ». Certains, plus directs, me demandent « est-ce que tu nudes ? ». Ils me proposent alors de basculer sur Snapchat ou Instagram pour discuter et échanger des photos suggestives. Je commence à comprendre pourquoi YUBO a hérité du surnom de « Tinder des ados ». C'est une plateforme qui donne le ton avant de passer aux choses sérieuses.

« Cette application permet de lier des amitiés très fortes via le chat et les lives mais elle permet aussi beaucoup de draguer en ligne », m’explique Nora Bussigny, surveillante et chroniqueuse sur la vie des jeunes pour le journal Le Point. En février 2019, elle a sorti un article qui a fait grand bruit. Elle y partageait que des lives prenaient la forme de « procès ». Les cibles privilégiées de ces tribunaux composés d'ados ? Les jeunes filles prises en flagrant délit de partage de nudes, ces photos dénudées qui sont très demandées par les garçons, souvent très jeunes eux aussi. « L'application touchait beaucoup les lycéens. Elle est à présent utilisée par des collégiens de 13 ans. C’est d’ailleurs assez perturbant de voir qu’ils sont obsédés à l’idée de se mettre en couple. »

Sur l’échange de photos suggestives ou dénudées, Nora Bussigny m’explique pourquoi de nombreuses adolescentes sautent le pas. « Elles ont l'impression que YUBO, ce n’est pas la vraie vie. Elles entrent en contact avec des gens qui sont dans d’autres villes et elles draguent des garçons tout en étant à l’abri dans leur chambre. Il s'en dégage un sentiment de sécurité et elles ne se rendent pas compte du danger potentiel. Les parents sont totalement largués par le phénomène. Ils sont très stricts sur les sorties, mais ne se rendent pas compte qu’une ado laissée seule dans sa chambre avec un portable risque parfois plus que lorsqu’elle sort. »

Le terrain de chasse des « charos »

Comme tout bon réseau qui se respecte, les dérives sont malheureusement au rendez-vous. En parallèle des ados, des brouteurs et des journalistes infiltrés, une autre population sévit sur YUBO : les charos (pour charognards). Il s'agit d'adolescents ou d'adultes masculins qui engagent la conversation avec un maximum de filles et leur demandent des photos nues ou suggestives. « Ces mecs se retrouvent ensuite sur des groupes privés sur Snapchat ou Instagram et partagent leur collection », indique Nora.

Mais les p'tits jeunes ne sont pas dupes. Certains mettent au point des stratégies pour prendre au piège les concernés.

En scrollant sur différents profils, je tombe sur une soi-disant jeune fille qui indique dans sa bio qu’elle est en fait un « daron de 30 piges avec 3 enfants ». Je décide de prendre contact avec elle (ou lui ?), pour tenter de démêler le vrai du faux. La personne derrière ce compte commence par me dire que c’est une phrase pour éviter les dragueurs. Elle m’indique qu’elle a 13 ans. Après lui avoir avoué que je suis journaliste, le discours change. L'utilisateur finit par m’expliquer qu’il est en réalité un garçon de 16 ans qui « utilise les photos d’une pote pour piéger des charos ». Dans cette grande cour de récré masquée qu'est YUBO, tout le monde peut facilement jouer avec son identité et endosser plusieurs personnalités. Seules les vidéos live ou les comptes certifiés, en échange d’une photo de sa carte d’identité, permettent de savoir réellement qui se trouve derrière un compte.

Une modération sur tous les fronts

Pour les créateurs de YUBO, la modération est bien évidemment un enjeu important. Contacté par téléphone, Sacha Lazimi assure que l’application fait tout pour éviter les débordements. « C’est notre troisième application, indique-t-il. On savait qu’en s’attaquant à la génération Z, il fallait intégrer des mesures de sécurité et une modération dans le design même de la plateforme. » En effet chaque page rappelle qu’il est interdit de se montrer nu ou en sous-vêtements ou bien encore d’avoir un comportement insultant ou violent. « Non seulement les utilisateurs peuvent signaler les profils ou les comportements qui les dérangent, mais nous avons aussi un algorithme capable de reconnaître la nudité dans les photos ou les lives, indique le co-fondateur. Si une personne est torse nu, un message s’affiche et lui laisse une minute pour se rhabiller avant de tout couper. »

Il assure qu’il existe aussi un groupe de modérateurs pouvant surveiller discrètement les lives et bloquer les contenus interdits avant leur diffusion massive. Reste que l’application compte 20 millions d’utilisateurs dans le monde (dont 1 million en France), et doit donc s’en remettre complètement à son algorithme. Ce dernier aurait d’ailleurs dû détecter mon changement de d’identité...

Comble du hasard, juste au moment de raccrocher avec Sacha, je reçois une notification m’indiquant que mon compte est bloqué jusqu’à ce que je remette mes « vraies photos ». Il aura fallu 4 jours à l’algorithme pour me démasquer !

Le signe qu'il faut mieux parler de sexualité aux ados ?

Sacha Lazimi estime que la modération, même si perfectible, fonctionne bien. « Seulement 1% des signalements que nous recevons ont un rapport avec des problèmes de nudité, indique-t-il. La plupart du temps, on nous signale surtout de faux comptes. » Mais pour Nora Bussigny, cela ne veut pas dire que le problème des nudes n’existe pas. « YUBO fait beaucoup d’efforts et reste exemplaire en la matière, indique-t-elle. Mais quand une jeune fille a un souci si des photos intimes sont dévoilées, elle reste toujours très discrète. Elle préfère que personne ne le sache. »

Une tendance qui explique peut-être pourquoi le problème reste parfois sous le radar. « Je pense qu’il ne faut pas forcément interdire ou punir les adolescents qui utilisent ces applications, conclut-elle. Ces plateformes ne font que refléter la société. Il faut surtout faire ouvrir le dialogue entre les ados et les adultes, parler d’éducation sexuelle et de féminisme afin d’arrêter que les jeunes filles ne soient vues comme des proies. »

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