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Les enjeux de l'Intelligence Artificielle

Le 10 févr. 2015

L’avènement des nouvelles technologies contribue-t-il à construire un monde plus juste ? Doit-on se méfier de cette nouvelle forme d’Intelligence, dite Artificielle ? Jean-Gabriel Ganascia, expert sur le sujet, nous livre ses réponses.

Elon Musk et Stephen Hawking, pourtant férus de nouvelles technologies, ne cessent de nous alerter sur les dangers de l’Intelligence Artificielle. Nous avons tenté d’en savoir plus : de mieux comprendre cette discipline, au-delà des idées chimériques que l’on peut en avoir, et son impact sur le monde. Faut-il en avoir peur ?

Laurent Alexandre, référent sur le sujet des révolutions biotechnologiques, Christian de Sainte Marie et Pascal Sempé, respectivement responsable du CAS (Centre of Advanced Sutdies) et responsable du Business Développement des systèmes cognitifs chez IBM France, et Jean-Gabriel Ganascia ont accepté de témoigner. Voici l’interview de ce dernier en intégralité, en complément du dossier paru dans la revue de L’ADN.

Pensez-vous comme Stephen Hawking ou Elon Musk que l’Intelligence Artificielle met en danger l’humanité ?
J-G.G :
Je pense qu’ils font référence à une singularité technologique. Il y a derrière cette idée une notion d’irréversibilité. Moi, je pense qu’il n’y a pas de déterminisme technologique, au contraire : la technologie ne peut se déployer indépendamment des Hommes. Il faut néanmoins que l’ensemble de la population prenne conscience de l’influence qu’elle a sur le développement de la technologie et pose un certain nombre de limites à ce qu’on accepte qu’une machine fasseCela ne veut pas dire qu’il faut arrêter d‘utiliser internet, mais que l’on doit avoir conscience de ce que l’on peut diffuser sur internet comme information. C’est ce nouveau monde qu’il faut reconstruire et c’est la très grande difficulté à laquelle nous allons être confrontés dans les années à venir.


L’Intelligence Artificielle est-elle destructrice pour les emplois ? Si oui, dans quels domaines ?
J-G.G :
On sait qu’au 19ème siècle, début du 20ème, des corporations entières se sont retrouvées au chômage du fait des innovations technologiques. Cela aurait pu avoir des conséquences tragiques, mais en réalité de nouveaux métiers se sont créés. Il en va de même avec l’Intelligence Artificielle. L’expérience montre qu’on n’a pas moins de travail aujourd’hui : les cadres ont de plus en plus de travail et il y a de plus en plus de choses à faire et de nouvelles compétences à acquérir… les métiers changent. Du fait de l’automatisation, on va avoir beaucoup plus besoin de personnes formées, avec de nouvelles compétences ; les tâches purement mécaniques n’auront plus leur place.

 

Cela ne risque-t-il pas de creuser un fossé entre ceux qui ont accès à l’éducation et les autres ?
J-G.G :
Contrairement à certain nombre d’idéologues, je pense que les nouvelles technologies ne contribuent pas à construire une société de plus en plus égalitaire ; d’où la nécessité de promouvoir l’éducation et une formation en continue. Pendant longtemps un certain nombre de gens, en France en particulier, pensait que les nouvelles technologies allaient permettre de s’affranchir du système éducatif et que tout le monde pourrait se former par lui-même. Moi je pense que c’est l’inverse. Dans la mesure où l’on rentre dans une société de la connaissance, ce qui va être valorisé de plus en plus c’est la capacité à connaître et à échanger, cela demande une très bonne formation initiale et d’être capable d’avoir l’esprit critique. D’où la nécessité de promouvoir l’éducation.

Vers une société élitiste ?
J-G.G :
Je crois, bien sûr. On le voit très bien avec le web, la société change. Tout le monde a un accès égal à toute la connaissance. Pendant longtemps, certains avaient accès aux livres, d’autres pas. Aujourd’hui tout le monde a accès à toute la culture et aux écrits scientifiques. Le problème n’est plus celui de la rareté, c’est celui de l’abondance. Comment faire pour se retrouver sans se noyer, sans se perdre à l’intérieur ? En médecine, par exemple, tout le monde aujourd’hui a accès à la connaissance médicale : certain savent tout sur leur maladie, mieux que leur médecin général, d’autres peuvent se faire des idées complètement fausses à partir des éléments d’information présents sur internet. C’est passionnant de ce point de vue-là et cela induit un nouveau modèle de société.

Pensez-vous que les entreprises françaises ont leur place sur ce marché à côté des géants américains ?

J-G.G : De petites sociétés se sont créées en France et ont pris une place considérable comme Criteo qui fait de la publicité adaptative sur Internet. Il faut permettre à ces sociétés d’exister : changer le système fiscal et pallier au manque d’incitation qui fait qu’aujourd’hui les gens ne sont pas rétribués à la hauteur des efforts qu’ils fournissent pour créer une entreprise. Les pouvoirs publics doivent encourager beaucoup plus la mobilité, et le lien avec les universités est très important. Aux Etats-Unis, il y a autant de start-up car on encourage les universitaires ou les personnes qui passent leur thèse à monter une entreprise dès qu’ils le peuvent. S’il y a des échecs ce n’est pas grave, ils peuvent revenir à l’université. Cet esprit manque beaucoup en France : les retards d’agilité sont néfastes à ce niveau-là. Beaucoup de mes étudiants ont monté leurs entreprises aux Etats-Unis. C’est un peu triste, et en même temps l’échelle européenne qui devrait permettre ce déploiement n’est pas propice à cela : l’extrême lourdeur des financements européens, les primes aux grosses sociétés… on nous parle souvent d’évaluation, mais il n’y a pas de vraie post-évaluation sérieuse qui permet de savoir ce qu’on va faire des résultats d’une recherche. Nous sommes dans des systèmes de contrôles extrêmement tatillons qui n’ont pas une grande efficacité et je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie évaluation de toutes ces politiques de financement de la recherche et de l’industrie, qui sont en place depuis trente ans pratiquement maintenant en Europe, et qui sont très chers. Le drame c’est qu’en France, quand on a voulu financer la recherche, on a pris pour modèle cette façon de financer en Europe. C’est très différent de ce qui se passe aux Etats-Unis et de ce point de vue-là, ce n’est pas très encourageant.

 

- Accéder à la première partie de l'interview -

 

Jean-Gabriel Ganascia est professeur à l'UPMC (Université Pierre et Marie CURIE). Ses domaines d'expertises: expert en intelligence artificielle, apprentissage machine, découverte scientifique, sciences cognitives, philosophie computationnelle, éthique des nouvelles technologies.

A lire : L’Intelligence Artificielle. Jean-Gabriel Ganascia, Editions du Cavalier Bleu, 2007.

Pour vous procurer notre dossier sur l’Intelligence Artificielle dans le second numéro de la revue de L'ADN : cliquez ici.

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