Kremlin et nuages de flammes et poussières

David Chavalarias : « La guerre en Ukraine devrait pousser les trolls du Kremlin à intervenir encore plus sur les réseaux sociaux français »

Hybride ! La guerre en Ukraine se jouera autant dans le cyberespace que sur le terrain. Et du côté des réseaux, la division et le doute font partie des grandes manœuvres. Entretien avec David Chavalarias, directeur de recherches au CNRS.

Dans son passionnant ouvrage Toxic Data à paraître le 2 mars prochain chez Flammarion, le chercheur David Chavalarias analyse comment la manipulation de masse se déploie sur les réseaux. Il décrypte les stratégies d’ingérence déployées par la Russie, et la manière dont elles ont réussi à ébranler nos systèmes politiques. Il éclaire pour nous les conséquences de l’attaque de l’Ukraine par la Russie sur la campagne française.

Dans votre livre Toxic Data, vous détaillez les actions de manipulation de masse menées par la Russie. On comprend surtout que cette stratégie est ancienne.

David Chavalarias : En juillet 2021, The Guardian révélait les « Kremlin Papers » , des documents classés secret sur une réunion entre Vladimir Poutine, ses ministres et les chefs des services secrets en janvier 2016. On y découvre la stratégie déployée contre les États qui avaient sanctionné la Russie après la précédente crise ukrainienne de 2014. Elle consistait à déstabiliser les États-Unis par exemple, par des interventions ciblées sur la campagne présidentielle américaine en faveur de Donald Trump, considéré comme plus manipulable et pro-russe que son adversaire.

Ce qui peut sembler étrange, c’est que cette stratégie s’appuie sur la lecture de Sun Tzu, qui est loin d’être un spécialiste des réseaux sociaux.

En effet, Sun Tzu est un général et stratège chinois du VIème siècle avant notre ère, auteur de l’Art de la guerre. Il est très lu par les responsables militaires et politiques russes. Selon Sun Tzu, la guerre ne se joue pas uniquement sur le terrain d'un conflit armé, mais la véritable habilité consiste à soumettre son ennemi sans combattre. La stratégie consiste à le détruire de l'intérieur, en subvertissant toutes ses valeurs pour qu’il s'effondre sur lui-même. C’est la matrice de la guerre hybride à laquelle se livre Poutine contre l’Occident depuis des années. Pour parvenir à ses fins, il applique les préceptes de Sun Tzu, qui s'établissent en cinq points. Mais dont les objectifs visent tous à distiller la polarisation des idées, le doute et la violence dans les échanges.

« La division des villes et des villages », en s’assurant que des avis divergents s’expriment chez vos adversaires. C’est le rôle de médias comme RT France ou Sputnik.

« La division extérieure », qui consiste à encourager les leaders de l’adversaire à collaborer avec vous, comme par exemple avec François Fillon, intégré par décret du gouvernement russe au conseil d'administration du groupe pétrolier public Zaroubejneft, puis au conseil de la société Sibur.

« La division entre inférieur et supérieur », en soutenant les mouvements d’opposition comme les Gilets jaunes ou les partis anti-système.

« La division par la mort », en propageant de faux avis et des bruits tendancieux sur le nombre de morts du Covid ou l’efficacité des vaccins par exemple.

Et enfin « la division par la vie », en finançant les forces qui vous semblent favorables. Comme le fait la Russie en accordant des prêts au Rassemblement National ou à la Ligue en Italie.

La guerre en Ukraine va-t-elle intensifier ou diminuer les interventions russes sur les médias sociaux occidentaux, et français en particulier ?

Je ne suis pas un spécialiste de géopolitique mais un chercheur qui travaille sur les données. La guerre informationnelle précède toujours la vraie guerre. Elle prépare le terrain, mais il n’y a pas de raison qu’elle s’arrête quand la guerre devient réelle. 200 ou 300 agents russes peuvent avoir une influence importante sur l’opinion française via les réseaux sociaux. Ce n’est pas un effort très important pour parvenir à affaiblir une puissance étrangère. La guerre informationnelle devrait donc s’intensifier. Florian Philippot, qui semble être un relais important de la propagande russe sur les réseaux français avec plus de 300 000 followers sur Twitter, écrivait mercredi 23 février, veille de l’invasion : « Ceux qui proposent l’adhésion de l’Ukraine à l’UE sont complètement fous. »

Les comptes réels ou suspects qui s’opposent à l’Union européenne et aux États-Unis ne vont pas se taire par réflexe patriotique. Ils vont au contraire profiter de la situation. Le compte du gouvernement russe a diffusé sur les réseaux des photos de François Fillon entouré des membres du bord de la société Zaroubejneft afin sans doute de démontrer que nos leaders sont divisés sur la question russo-ukrainienne.

Les trolls du Kremlin prônent la division par toutes les voies possibles. Les convois de la Liberté au Canada, aux États-Unis ou en France, tout comme les groupe Antivax avant eux, sont promus par des experts en désinformation liés à la Russie. Ils ne s’intéressent pas uniquement à l’opinion française sur l’Ukraine, ils veulent cliver sur tous les sujets.

Après le Brexit, les campagnes de Donald Trump et les conséquences de la pandémie, les plateformes sont-elles mieux armées pour lutter contre cette désinformation ?

Aux États-Unis elles ont mis en place une modération plus musclée. Mais ailleurs, c’est loin d’être suffisant. Tant que leur modèle économique basé sur l’attention et l’engagement ne changera pas, il n’y aura pas d’évolutions marquantes.

Et l’action du gouvernement français, est-elle suffisante ?

À ma connaissance, les services français n’ont pas mis en place de dispositif d’envergure. Même si nous sommes aujourd’hui moins naïfs et plus expérimentés.

Quelles peuvent être les conséquences de cette guerre sur les élections françaises ?

Macron passera-t-il pour courageux ou sera-t-il décrédibilisé parce qu’il se serait fait rouler dans la farine ? Je ne sais pas, je ne suis pas politiste. En revanche, ce qui est certain, c’est que les trolls du Kremlin vont soutenir en ligne les candidats qui sont plus favorables à la Russie. Ou du moins qui disent que cette guerre, ce n’est pas nos affaires et que l’Ukraine, c’est loin. Éric Zemmour, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en tête puisque Philippot n’est plus dans la course. Et déstabiliser également les candidats les moins pro-russes comme Macron, Pécresse ou Hidalgo. Leur but n’est pas que l’opinion pro-russe devienne majoritaire. Mais qu’un de leurs candidats parvienne à réunir 20 % des suffrages et soit au second tour de l’élection présidentielle. Zemmour semble le mieux placé sur les réseaux sociaux. Il peut perdre de l’influence en clivant sur ce sujet, mais aussi y gagner comme ça a été le cas à chaque fois qu’il a émis une opinion dissidente.

À LIRE : David Chavalarias, Toxic Data – Comment les réseaux manipulent nos opinions, Flammarion, 2 mars 2022, à commander ici.

commentaires

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  1. Techoub dit :

    Étrange de ne pas s'intéresser à la désinformation du pouvoir en France: médias subventionnés par l'état, contrôle du robinet unique qu'est l'AFP, porosité entre le pouvoir et les actionnaires des grands groupes de presse français.
    C'est tellement plus facile de parler de ce qui est lointain et beaucoup plus difficilement vérifiable. Quid de l'incompétence des dirigeants Ukrainiens arrivés par un coup d'état et s'avérant incapable de gérer leur pays? Il faut raconter toute l'histoire pour être crédible!

  2. Marcotte Daniel dit :

    j'aime beaucoup " quelles peuvent être les conséquences de cette guerre sur les élections françaises.? " vous faites "DIRE " des positions ET LES INTÉRÊTS... des différents candidats qui ne sont pas EXACTEMENT LES MÊMES ; loin s'en faut...une lecture très raccourcie et le sous-entendu partisan , désolé..je ne marche pas dans la combine.

  3. Anonyme dit :

    Et pourquoi ne pas parler des troll occidentaux....la Russie n'a pas le monopole de la manipulation de masse ....c'est un parti pris mon brave votre journalisme est loin d'être objectif et vous même êtes le promoteur de la pensée unique....vive le contre pouvoir...ce que vous ne voulez pas voir c'est la fin de la prédominance occidentale

  4. Anonyme dit :

    Il est curieux de devoir constater que la manipulation, c'est toujours l'autre....
    Tout comme l'histoire est écrite par les vainqueurs, la manipulation de masse est toujours le fait de l'"ennemi"....
    Quels sont les gouvernements qui n'ont pas manipulé l'information pour envoyer leur propre peuple faire la guerre??
    Que ette guerre soit une guerre d'information et de désinformation ne fait aucun doute.
    Y a-t-il un gouvernement qui ne soit pas organisé avec du personnel competant pour mener ces stratégies de communiquation perverses? Bien sûr que non!! Et c'est justement ce qui alimente la confusion sur les réseaux sociaux....

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