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Un monde apocalyptique avec des pompes à pétrole à l'abandon
© Skush TM via flickr

Pétrole : comment éviter de nous retrouver dans un monde à la « Mad Max » ?

Le 9 nov. 2020

La fin du pétrole abondant et bon marché est un angle mort du débat public, qui ne fait pas encore l’objet d’une véritable réflexion collective. Pourquoi doit-on se sevrer de notre dépendance à l’or noir ? Éléments de réponse avec un « oil man ».

Ancien journaliste d’investigation, Matthieu Auzanneau est aujourd’hui directeur du think-tank The Shift Project. Depuis plusieurs années, il chronique « le début de la fin du pétrole » sur son blog Oil Man. Il est l’auteur d’un essai de référence sur l'histoire du pétrole : Or Noir. La grande histoire du pétrole (La Découverte, 2017).

couverture de l'essai Or noir, la grande histoire du pétrole de Matthieu Auzanneau

Quel était le projet de votre essai, aujourd’hui qualifié de « Bible française » du pétrole ?

MATTHIEU AUZANNEAU : Le projet de mon livre était d’interroger les sources de la puissance, qu’elle soit militaire, économique ou personnelle. S’intéresser à la puissance, c’est fondamentalement parler d’énergie. En effet, ce n’est qu’en mobilisant les ressources adéquates en énergie que l’on peut effectuer une puissance, quelle qu’elle soit. Et l’énergie-mère, c’est le pétrole. Mais le pétrole, c’est aussi l’«elephant-in-the-room», un sujet tellement énorme et omniprésent dans nos vies qu’on en vient presque à l’occulter. C’est à partir de là qu’est née ma réflexion sur les sources énergétiques de la puissance et sur ses ramifications dans l’histoire contemporaine. Car faire l’histoire du pétrole, c’est éclairer beaucoup des soubresauts du XXème siècle mais aussi nombre de nos enjeux contemporains. Il faut bien comprendre que l’essentiel de notre mode de vie, nous ne le devons pas au progrès technique mais bien à la générosité de mère Nature qui nous a fourni cette source d’énergie abondante et bon marché.

D’où vient votre intérêt personnel pour ces questions ?

M.A. : Comme tous les gens de ma génération, je suis de culture américaine. J’ai grandi avec Spielberg, la Guerre des étoiles, Dallas à la télévision. Mais l’histoire contemporaine qui se déroulait sous mes yeux m’a conduit à me poser des questions. En 1991, j’ai cherché à savoir ce qu’il y avait derrière la première Guerre du Golfe et, très vite, la question du pétrole m’est apparue centrale. Petit à petit, ce qu’il se passait au Moyen-Orient est devenu une toile de fond qui ne collait pas avec la vision que je me faisais d’un empire américain bienveillant.

À la suite des attentats du 11 Septembre 2001, je me suis surpris à prédire que la réponse américaine se solderait par une attaque directe du régime de Saddam Hussein. Ce qui s’est vérifié. Et j’ai vécu la seconde invasion de l’Irak en 2003 comme une forme d’affront personnel, une négation systématique de l’image de bénévolence de l’Amérique. Je viens aussi d’une région, les Landes, où il y a quelques puits de pétrole ainsi que de grandes bases militaires. C’est ce contexte, à la fois culturel et direct, qui m’a sensibilisé.

Vous avez fait le lien entre la question du pétrole et les conflits contemporains ?

M. A. : En 1998, les pétro-géologues Jean Laherrère et Colin Campbell ont prédit que le pic du pétrole conventionnel serait franchi autour des années 2010. Leur article est depuis devenu un classique de la littérature scientifique car cette prédiction s’est révélée exacte. C’est ce qui m’a poussé à connecter les points entre, d’un côté, un phénomène écologique (le pétrole est une ressource finie, il existe donc des limites physiques à la croissance et donc à la puissance) et tout ce que je voyais se passer sous mes yeux de l’histoire contemporaine ; plus particulièrement les conflits autour du contrôle des ressources pétrolières et le climat.

Ces derniers mois, des investisseurs de poids ont annoncé retirer leurs financements à l’industrie fossile. Quel est le signal envoyé ?

M. A. : Ce que ça veut dire, c’est qu’il est de plus en plus difficile pour les pétroliers de trouver du pétrole. Et que donc les investissements dans ce secteur sont beaucoup moins rentables. Dans les années 1980 et 1990, le pétrole facile offrait des taux de profit absolument incomparables. Aujourd’hui, l’horizon d’un industriel du pétrole c’est d’aller chercher le baril de brut à dix kilomètres sous la surface des flots au large de Rio de Janeiro, ou bien éventuellement demain en Arctique. Imaginez les investissements que cela suppose. Pour ce qui est des pétroles non-conventionnels, les investissements sont très difficilement rentables. Pour le « pétrole de schiste » aux États-Unis, l’essentiel des opérateurs n’a fait que perdre de l’argent en se finançant massivement avec de la dette ; la crise du Covid19 a d’ailleurs mis un coup d’arrêt brutal à ces investissements. Aujourd’hui certains pétroliers essaient de nous faire croire que s’ils veulent sortir peu ou prou du pétrole, c’est avant tout à cause du climat. Mais ce n’est largement qu’un écran de fumée censé masquer leurs difficultés réelles à aller chercher des sources encore intactes de brut.

Le spectre de la fin du pétrole abondant est agité depuis des années, pourtant celle-ci ne semble pas advenir. Où en est-on ?

M. A. : Le franchissement du pic du pétrole conventionnel en 2008 est désormais confirmé par l’Agence Internationale de l’Energie. La production de pétrole conventionnel n’augmentera plus jamais, faute de réserves encore intactes et disponibles sous terre. L’abondance énergétique exceptionnelle que nous avons connue est à terme condamnée, de gré à cause de climat ou de force à cause de limites géologiques. L’industrie pétrolière a déjà mangé l’essentiel de son pain blanc, et doit maintenant manger son pain noir. Car les pétroles non-conventionnels (agro-carburants, pétrole de schiste, sables bitumineux) ne sont que des ersatz pour les pétroliers. Tout au plus permettent-ils de nous stabiliser sur une forme de plateau de la production mondiale, étape précédant un déclin irrémédiable. Ce sont des formes beaucoup moins rentables, parce que leur production et leur extraction réclament beaucoup de capitaux.

Pour les grands industriels du secteur, le pic pétrolier est déjà une réalité. Exxon Mobil, la compagnie pétrolière historique des États-Unis, autrefois un mastodonte mondial, est sortie du classement des plus grosses entreprises du pays. Cela illustre de manière très symptomatique le fait que son activité est de moins en moins rentable. C’est bien le signe de la fin du pétrole abondant et pas cher. Cette évolution sera lente, progressive mais inexorable.

Concrètement, quelles sont les conséquences du pic pétrolier et comment se traduisent-elles dans notre quotidien ?

M. A. : L’évolution inexorable est que la production mondiale de pétrole, donc de carburant liquide, va entrer en déclin. Aujourd’hui le pétrole sur-détermine notre organisation, notamment parce que l’écrasante majorité de ce qui roule, navigue ou vole fonctionne avec du pétrole. Concrètement, ça veut dire que d’ici la prochaine génération, il y aura moins d’essence pour les voitures, moins de fioul et moins de diesel marin pour faire venir de l’autre côté de la planète toutes les marchandises que l’on achemine. C’est parce que nous avions une énergie abondante et bon marché que nous avons pu déporter l’essentiel de nos activités industrielles les plus énergivores en Asie, tout en étant capable d’en faire venir par bateaux une large part de ce qu’on consomme. Cela signifit également que ce carburant sera plus cher et que les prix à la pompe vont augmenter.

Si le pétrole vient à manquer, par quoi le remplacer ?

M. A. : La transition énergétique nous impose de réfléchir aux alternatives au pétrole, que ce soit au nom du climat ou du pic pétrolier, cela revient au même. Ces alternatives existent, mais elles sont plus plus compliquées techniquement, donc plus chères. Les panneaux solaires, les éoliennes sont largement fabriqués à partir de dérivés de pétrole, comme par exemple le Kevlar. Ce qui veut dire que, pour les fabriquer, il faut mobiliser plus de capitaux et des chaînes de production complexes, de ce point de vue c’est la même chose que pour le nucléaire : c’est parce que le pétrole était ce qu’on avait sous la main de plus « commode » qu’en sortir est extrêmement délicat. D’où la nécessité d’être plus sobres.

Au Shift Project, nous nous attachons à documenter les pistes pour sortir de notre dépendance au pétrole. La principale consiste à repenser complètement nos systèmes techniques, de production, d’alimentation, de consommation, pour les rendre plus sobres et donc moins voraces en énergie. Il s’agit d’abord d’une révolution technique, qui aura de profondes implications sociétales et comportementales, de gré ou de force. C’est un sujet absolument déterminant pour notre futur. La Convention Citoyenne pour le Climat nous a montré le chemin, en proposant des solutions collectives qui induisent des changements profonds dans notre organisation collective. C’est bien pour ça que le gouvernement français est en train de lui réserver un enterrement de première classe…

Pour expliquer qu’il est fondamental d’anticiper la sortie du pétrole, vous parlez de double contrainte carbone. De quoi s’agit-il ?

M. A. : Tout le monde a en tête la première contrainte carbone : les carburants fossiles émettent du CO2, et le CO2 est un gaz à effet de serre. La consommation de pétrole se traduit donc par l’augmentation de la puissance de l’effet de serre et renforce les dérèglements climatiques. Cette première contrainte carbone est encadrée par les Accords de Paris sur le climat qui induisent une décrue très rapide et systématique de nos émissions, de manière à limiter le réchauffement climatique en-dessous de 2°C d’ici la fin du siècle.

Au Shift Project, nous avons identifié une seconde contrainte carbone, qui vient renforcer la première. Cette contrainte, c’est la perspective d’un monde à la Mad Max où tous les équilibres géo-politiques sont menacés du fait d’un lent tarissement des ressources en pétrole. Et nous y sommes particulièrement vulnérables en Europe. L’Union européenne importe davantage de pétrole que la Chine ou les États-Unis, et nous nous approvisionnons dans des zones qui sont soit déjà en déclin, comme la Mer du nord ou l’Algérie, soit sur le point de l’être, comme c’est le cas pour la Russie. La manne pétrolière a permis d’acheter la paix sociale dans ces pays. Son tarissement menace directement la stabilité des institutions, et laisse présager un grand chaos social, comme ça a été le cas au Venezuela par exemple.

Qu'est-ce que cette double contrainte carbone laisse présager pour notre avenir ?

M. A. : Ce cadre d'analyse me fait dire que la sortie du pétrole se fera de gré, pour préserver le climat, ou de force, car si nous ne le faisons pas pour le climat, nous risquons de nous retrouver plus rapidement que l’on ne le croit dans un monde à la Mad Max.

Nastasia Hadjadji - Le 9 nov. 2020
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  • La fin annoncée des réserves pétrolières ne serait-elle pas une occasion de relancer les centrales au thorium ? « le seul combustible de l’énergie de demain » . Voir http://www.beaubiophilo.com/2018/09/thorium-la-seule-energie-de-demain.html
    Certes, le thorium n’est pas « renouvelable », mais les réserves sont estimées à 5 millions d’années, c'est-à-dire supérieures à l’espérance d’existence de l’espèce Homo sapiens, et même du genre Homo.
    - Très peu de déchets radioactifs comme ceux qui empoisonnent la filière du nucléaire à l’uranium. Donc impossible de fabriquer une bombe nucléaire.
    - Aucun risque d’accident de type Tchernobyl ou Fukushima. Sans réaction en chaîne, la centrale s'arrête. Un point, c’est tout.
    - Aucune difficulté de démantèlement en fin d’activité des centrales au thorium. Évidemment moins que les centrales à uranium et même que les « fermes » de panneaux solaires.
    - Deux filières (connues) existent, toutes les deux anciennes et fiables : celle du réacteur à sel fondu d’Alvin Weinberg et celle de l’Amplificateur d’Énergie de Carlo Rubbia. Le problème technologique des canalisations pourrait être résolu. Voir http://www.beaubiophilo.com/2019/09/thorium.02.sels-fondus-et-ceramiques.html
    - possibilité de miniaturisation. Des immeubles, des bateaux et même des automobiles pourraient fonctionner au thorium. La Cadillac WTF fonctionnant au thorium avec « un plein » à vie ».
    Jean-Pierre FORESTIER. Biophysicien

    • D'après ce que j'ai lu il est trop tard. On a plus le temps de développer une nouvelle technologie.
      Le plus rapide et le moins couteux est de construire des centrales classiques du type de celle construite en France en tirant les leçons de Fukushima (fusion du cœur, perte de la source électrique de secours), soit le nouveau modèle Westinghouse [*] qui en plus est bien moins couteux que la génération précédente par une grosse réduction du nombre de composants à assembler et une grande modularité. Surtout il faut laisser tomber ce mouton à 5 pattes qu'est l'EPR. L'EPR n'aura servi qu'à une chose : rattraper la perte de savoir faire de la filière nucléaire en France et aussi certains fournisseurs à l'étranger.
      [*] hélas je ne retrouve plus le colloque sur youtube

  • Le problème c'est qu'après le pétrole, il y aura une course (déjà entamée...) au gaz de schiste et qu'en sortir de résoudra pas tous les problèmes.
    Sans mentionner la politique expansionniste de la Chine qui a ouvert sur une quinzaine d'années près de 2 centrales à charbon par jour pour soutenir son développement industriel. Donc sortir du pétrole et du charbon pour éviter Mad Max... ? Mmmh...

    • Ce n'est pas parce que ton prochain agit mal, si tant est que c'est vrai, qu'il sert à rien de bien agir; montrons l'exemple, montrons que c'est possible!
      Soit ton prochain va changer d'avis au mieux sincèrement, soit par la pression des pairs et de l'opinion publique il va changer sa trajectoire.
      Tout est bon à prendre on est dans une course contre la montre contre les 2-3-4- ... degrés de réchauffement climatique.

  • "Le spectre de la fin du pétrole est agité depuis des années"

    Comme beaucoup de gens, vous confondez pic et fin.

    Le pic, on y est déjà depuis 2005 pour le pétrole conventionnel et il est possible qu'on ait atteint celui pour le non-conventionnel en 2018.

    Le moment critque n'est pas la fin du pétrole — à ce moment-là, nos sociétés se seront depuis longtemps réorganisées pour vivre à nouveau sans pétrole, d'une manière ou d'une autre —, mais bien le pic : comme plus de 95% du transport se fait avec cette énergie et qu'il n'existe en pratique pas d'alternative digne de ce nom généralisable dans les vint-trente ans qui viennent, nous subirons un arrêt violent de la croissance économique, dans un monde qui fonctionne depuis deux siècles à ça.

    La crise actuelle du covid19 est un avant-goût.