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Une main tenant un bouquet de fleurs
© Snapwire via Pexels

Le Green New Deal est-il la solution miracle à la crise ?

Le 15 févr. 2021

Très présente sur les réseaux sociaux, l’économiste et députée européenne Aurore Lalucq fait partie des nouvelles voix hétérodoxes qui agitent le champ des idées économiques. Son combat : le Green New Deal, un projet de société qui articule justice sociale et transition écologique. Interview.

Parlez-nous de votre parcours : qu’est-ce qui vous a menée à l’économie ?

AURORE LALUCQ : J’ai entamé mes études il y a vingt ans, et l’économie prenait déjà une place considérable. Ce qui m’y a menée, c’est d’abord la volonté de comprendre cette influence sur les rapports de force mondiaux. Puis l’envie de décoder les discours politiques : est-ce qu’on me prend pour une imbécile, ou pas ? Est-ce que telle affirmation est vraie, ou pas ? Est-ce un argument factice utilisé à des fins politiciennes ? Et enfin je dirais que j’ai eu d’excellents professeurs qui ont su éveiller mon intérêt pour cette discipline.

Vous menez en parallèle une carrière politique de députée européenne. Comment articulez-vous ces deux rôles ?

A. L. : J’ai une carrière qui n’a pas de plan de carrière ! Elle est dictée par l’idée de porter des idées et de défendre des politiques publiques qui me semblent justes. J’ai pu le faire via le think tank que j’ai créé : l’Institut Veblen. Le modèle du donut de l’économiste britannique Kate Raworth a notamment été l’une de nos premières publications, il y a dix ans déjà. Nous avons également contribué à remettre au goût du jour certains auteurs oubliés mais essentiels, comme Minsky dont il est beaucoup question lors des crises financières. Et puis nous contribuons à alimenter le débat autour d’idées ou de projets de société, comme par exemple la réduction du temps de travail. Cela m’a conduite assez naturellement à souhaiter porter ces idées dans la sphère politique. Ma ligne directrice : être utile. À la société comme au débat public. La politique ne se réduit pas à un mandat électoral. C’est un projet global qui me conduit à mener la bataille des idées partout où elle peut l’être.

Quel constat dressez-vous de la situation économique actuelle ?

A. L. : La dette publique est élevée. La dette privée est très élevée. Les gens ne seront bientôt plus en mesure de rembourser leurs prêts du fait de la crise sanitaire et sociale qui a engendré des pertes de revenus. Le risque de crise bancaire et financière est donc énorme. L’État a fait le choix d’aider les entreprises via des prêts et non des subventions, le risque de défaut de remboursement est donc présent de ce côté aussi. Je pense de mon côté que l’absence d’activité économique ne se rembourse pas.

Que proposez-vous pour faire face à cette crise ?

A. L. : La première étape d’après moi est de tout faire pour éviter les pertes de revenus. S’il y en a, l’effet boule de neige sera très dur du point de vue économique et bancaire. Comment ? En osant faire avec les particuliers ce que l’on a fait pour les banques lors de la crise de 2008. Sauver les gens, ça permet aussi de sauver les banques ! Dans ce cadre-là, il ne faut pas lésiner sur les allocations chômage et faire en sorte de créer un RSA jeunes… Proposer une vraie politique de la demande en somme.

La deuxième étape : investir, investir, investir. Non pas pour faire de la relance, mais pour alimenter les secteurs stratégiques que sont la santé, l’éducation, la recherche et l’écologie. Il y a un enjeu majeur de souveraineté et de légitimité. Nous sommes en train de perdre des places importantes. Regardons ce qu’il se passe aujourd’hui avec Sanofi, le fait que notre pays n’a pas su développer de vaccin alors même que l’on est le pays de Pasteur… Pour retrouver ce qui faisait notre force dans ce domaine il faut des investissements importants. Enfin, la nécessité absolue d’une transition écologique doit aussi nous pousser à investir de manière massive. Ces investissements créeront les emplois de demain.

Vous défendez l’idée d’un Green New Deal, qu’est-ce que c’est au juste ?

A. L. : C’est l’idée de renouer avec ce qu’a fait Roosevelt dans les années 1930. À cette époque, il fait face à une crise bancaire et financière incroyable, et il se trouve à la tête d’un État fédéral dépourvu d’outils pour agir (fiscalité, État providence…). Face à l’aggravation de la crise sociale aux États-Unis, Roosevelt prend le parti de ne pas faire quelque chose de « petit bras ». Au contraire, il propose un plan d’investissement très ambitieux assorti d’un nouveau projet de société. Pour vérifier si sa politique du New Deal fonctionne, il se dote d’un indicateur qui n’existait pas jusque-là : le PIB. Il conduit en parallèle une très grosse réforme de la finance qui aboutit à la séparation bancaire entre activité de marché et activité de dépôt. Ainsi qu’une réforme de l’impôt encore plus incroyable puisque les tranches supérieures d’imposition atteignent à cette époque les 90% ! Et enfin, il a créé quelque chose qui me tient à cœur : les Civilian Conservation Corps, un programme qui permet de donner du travail aux jeunes chômeurs répondant à certains critères. Il assure ainsi une garantie de l’emploi aux jeunes hommes de moins de 30 ans, dont les parents bénéficient de l’aide sociale, de manière à ce que ces jeunes ne tombent pas dans la délinquance. Ce programme a été un très grand succès.

L’idée du Green New Deal c’est de faire exactement la même chose. Nous sommes dans un moment où crise sociale et environnementale s’entrecroisent. C’est le moment de tout changer, en s’appuyant sur plusieurs piliers : investissements massifs dans la transition énergétique et écologique, garantie de l’emploi, nouveaux indicateurs pour mesurer le développement et enfin réforme fiscale et bancaire.

Faut-il se débarrasser du PIB une bonne fois pour toutes ?

A. L. : Je ne pense pas qu’il faille l’abandonner, mais plutôt le laisser à sa place. Il faut comprendre à quel point on entretient un rapport affectif à cet indicateur. On a tendance à l’idéaliser car la croissance du PIB est associée à la période des Trente Glorieuses. Mais n’oublions pas qu’il arrive en 1944 pour financer la reconstruction, c’est donc un outil qui est lié au développement matériel. Aujourd’hui, nos objectifs ne sont plus les mêmes ; ce qui est dans notre viseur c’est la transition écologique et le partage des richesses. Le PIB ne peut pas nous dire si la pauvreté diminue ou si on va dans le bon sens en termes de biodiversité.

Cette question est un débat fondamentalement démocratique, car le choix des indicateurs impacte nos imaginaires. Par exemple, si je vous dis que l’un des indicateurs principaux dans notre pays c’est la dette publique, et bien tout d’un coup vous allez tout voir en termes de coûts. L’idée que la dette est une faute ou un coût façonne nos imaginaires.

Où trouve-ton l’argent pour investir dans le Green New Deal ?

 A. L. : À l’époque où j’ai écrit mon livre Reconquête qui développe ma vision du Green New Deal, je misais sur l’investissement public de type étatique. Mais aujourd’hui, à la faveur de la crise que nous traversons, je me range aux côtés d’autres économistes comme Jézabel Couppey-Soubeyran, Laurence Scialom pour défendre l’idée d’une annulation de la dette au niveau de la BCE. Il s’agit d’annuler les dettes détenues par la seule institution qui ne doit de l’argent à personne et qui ne peut pas faire faillite. Il ne s’agit surtout pas d’annuler les dettes privées.

Aujourd’hui, la BCE détient environ 2 200 milliards de titres de dette publique. Cette somme pourrait être annulée à la condition que les états s’engagent à le réinvestir dans la transition écologique, et pourquoi pas aussi dans les secteurs du soin et de l’éducation. Au niveau de la France on parle de 400 milliards. C’est un budget considérable pour financer la transition écologique et sociale !

Vous faites partie des voix hétérodoxes de la conversation économique. En quelques mots, quel est votre « camp » ?

A. L. : On aimerait trop souvent réduire le débat économique à un affrontement entre gauche et droite. D’un côté il y aurait la droite, le camp des orthodoxes ; et de l’autre côté des voix hétérodoxes associées à la gauche. La réalité est beaucoup plus complexe car la science économique a toujours connu une multitudes de courants de pensée très forts : ultra-libéraux, libéraux, institutionnalistes, keynésiens, post-keynésiens… Les années 1970-1980 ont été un moment de rupture important car la multiplicité des approches a cédé le pas face à un courant très fort qui s’articulait autour d’une forme de pensée unique. L’idée selon laquelle l’endettement public est forcément quelque chose de négatif a d’ailleurs commencé à s’enraciner à ce moment-là, à droite comme à gauche.

C’est ce que l’on a appelé, à tort, le tournant libéral. Car il n’y a pas eu de désengagement de l’État, mais plutôt une utilisation des moyens de l’État au service de quelques uns. Une capture de l’intérêt général par l’intérêt privé ; c’est ce que l’économiste James Galbraith appelle l’État prédateur. On pourrait ainsi prendre l’exemple de fleurons de l’industrie française bradés à des intérêts privés. Ou encore des aides colossales accordées aux entreprises, et ce, sans contrepartie de création d’emplois ou de respect de règles sociales et environnementales. Plutôt qu’un tournant libéral, c’est un moment néolibéral que nous vivons depuis une quarantaine d’années. Ces politiques néolibérales sont aujourd’hui portées par la pensée mainstream en économie. Mais les hétérodoxes sont loin d’être les seuls à contester ces politiques, à se situer en marge de ce courant dominant. On on retrouve dans cette famille aussi bien des ultra-libéraux que des marxistes, des écologistes ou des keynésiens. Les hétérodoxes forment finalement le courant de l’anti-pensée unique.


À lire :

Reconquête. Au nom de l’intérêt général, par Aurore Lalucq, Les petits matins, 2020

Nastasia Hadjadji - Le 15 févr. 2021
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