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Donald trump en plein discours

Moi, physicien : comment j'ai prévu l'élection de Donald Trump

Le 13 nov. 2017

C’est en appliquant la physique du désordre aux mouvements d’opinion que le scientifique Serge Galam a su prédire le Brexit, l’élection de Donald Trump et la défaite d’Alain Juppé. Parce que quand il n’y a pas d’ordre, il y a encore des lois ?

Comment, en tant que physicien spécialiste de la physique du désordre, en êtes-vous venu à vous intéresser aux comportements sociohumains ?

SERGE GALAM : J’ai toujours eu l’intuition qu’il devait exister des lois d’interactions entre les individus comme il existe des lois d’interactions entre les atomes. En physique, on étudie par exemple les molécules d’eau qui, ensemble, composent soit un liquide, soit un gaz ou un solide, autant d’états qui, à partir des mêmes molécules avec les mêmes interactions, ont des propriétés totalement différentes. C’est le changement de température, un paramètre extérieur à l’eau, qui produit ces modifications d’organisation collective, chacune produisant des propriétés spécifiques à la réalité globale de toutes ces molécules prisent comme un tout. En tant que société humaine, il existe le même type de phénomène. Nous sommes partout les mêmes humains qui interagissons entre nous, et nous donnons naissance à des réalités totalement différentes : ici une société capitaliste, là une organisation communiste, là une société tribale. Trouver ce qui provoque le passage d’une organisation à l’autre me paraît être un chantier passionnant. Mais il ne s’agit pas de plaquer des lois physiques pour décrire des comportements sociaux, ce serait une mauvaise piste, et une impasse qui pourrait être dangereuse.

Les atomes ne sont-ils pas plus limités en termes de choix que ne le sont les humains dans les leurs ? Peut-on vraiment mettre les organisations humaines en équation ?

S. G. : Dans de nombreuses situations, nos choix sont réduits à deux options comme dans le cadre d’élection politique par exemple. C’est pour cette raison que j’ai choisi la dynamique d’opinion comme l’un de mes premiers terrains d’étude. J’y ai développé un modèle qui, comme tous les autres modèles, par sa nature même de modèle, ne prétend pas être la réalité qu’il veut décrire. Il ambitionne juste de capturer un élément dominant de cette réalité qui va alors permettre d’en décrypter sa dynamique.

Votre modèle de dynamique d’opinions a réussi à prédire en 2005 le « non » au traité constitutionnel, plus récemment le Brexit, l’élection de Donald Trump, la défaite d’Alain Juppé à la primaire des républicains… Est-ce la mort annoncée des sondages ou de l’écoute des réseaux sociaux ?

S. G. : Non, j’utilise les sondages dans mon modèle pour fixer les conditions initiales de la dynamique, mais ils ne peuvent fournir qu’une image instantanée, c’est-à-dire statique, qui ne préjuge pas de ce que sera l’état de l’opinion plusieurs jours plus tard. Le sondage n’inclut pas les interactions. À partir de plusieurs photos successives, il est certes possible d’envisager une évolution, mais dans ce cadre, la prédiction reste une extrapolation forcément linéaire, qui ne peut pas intégrer un basculement soudain qui adviendrait peu de temps avant le vote et surtout après le dernier sondage. L’étude des réseaux sociaux, quant à elle, permet sans doute d’approcher les changements d’opinions brutaux car elle essaie de mesurer l’intensité des échanges au sein de réseaux d’individus. Elle peut permettre de signaler qu’il est en train de se passer quelque chose. Selon moi, il faut ajouter un troisième outil complémentaire qui est celui de la modélisation fondamentale des lois d’interaction entre individus. Un bon modèle va permettre de dire bien en amont qu’une singularité, comme un renversement abrupt de majorité, va se produire dans un avenir plus ou moins proche. Je n’ai pas besoin de le constater ni de l’inclure explicitement, cela fait partie de la dynamique des équations. Comme en physique, nous avons besoin d’une part, d’une modélisation qui permet d’anticiper les résultats, et de l’autre, d’instruments de mesure qui permettent de valider les prédictions et éventuellement de calibrer certains paramètres.

Comment définir l’approche du physicien sur ces questions ?

S. G. : La plupart de nos choix relèvent d’une dynamique d’une grande complexité. L’approche du physicien écarte cette complexité interne. Cela ne l’intéresse pas de savoir pourquoi, vous, vous avez fait ce choix. Ce qui l’intéresse, c’est qu’un certain nombre de « vous » ait fait ce choix. Les chercheurs en sciences sociales peuvent être choqués car c’est le pourquoi qui les intéresse. C’est important le pourquoi, mais la démarche du physicien consiste à imaginer un mécanisme simple qui reproduira le résultat de cette complexité, par exemple pour savoir qu’au bout de trois semaines 20 % des personnes auront changé d’avis, c’est ce qui fait la grande différence. Cela ne signifie pas que l’on devient des atomes sans libre arbitre. Simplement tous ces libres arbitres individuels peuvent être pris en compte dans leurs aboutissements globalisés.

Est-il possible de décrypter la complexité du réel sans tenir compte de toutes ses composantes ?

S. G. : On crée un monde parallèle qui a très peu à voir avec le monde que l’on prétend décrire tout simplement parce que l’on ne veut pas le décrire. Pour s’approcher de la réalité, le physicien va penser par couches successives. Au départ, on va ignorer beaucoup de choses importantes en essayant d’en capturer une qui, une fois isolée, va permettre de produire un comportement non trivial et qui fait sens, au vu de la réalité que l’on veut traiter. Ensuite, une fois cette première couche maîtrisée et validée, on va en ajouter une nouvelle que l’on va tester à son tour, puis une autre, et ainsi de suite. Plus le modèle devient complexe, plus il s’approche du phénomène bien qu’essentiellement différent dans sa composition. Ce qui compte c’est le pouvoir de prédiction du phénomène, pas sa description exacte.

Dans le contexte d’une élection, quelles couches successives utilisez-vous ?

S. G. : La première couche est constituée par les « agents rationnels », les gens qui font des choix mais qui peuvent changer d’avis. À partir d’une règle d’interaction à majorité locale, les effets inconscients des croyances individuelles et des biais cognitifs sur les choix individuels s’incorporent naturellement dans la dynamique de discussion. Cette première couche pourtant très simple permet de prédire des phénomènes complexes comme la propagation d’opinions initialement très minoritaires. C’est la puissance « magique » de la mise en équation. La deuxième couche introduit des « agents inflexibles », ceux qui, contrairement aux rationnels, ne changeront pas d’avis, et la troisième des « agents contrariants », ceux qui établissent leur choix pour s’opposer aux choix majoritaires de leurs proches. Pour le moment, j’ai ces trois types d’individus qui composent donc un mélange hétérogène d’individus, précisément ce que les physiciens appellent un système désordonné. L’ensemble va produire ce que l’on appelle des dynamiques de seuils avec des attracteurs et des points de basculement.

Est-ce parce que les physiciens ont mieux compris le rôle et la richesse des systèmes désordonnés dans la matière que nous pouvons désormais imaginer que leur dynamique est aussi à l’œuvre dans les sociétés humaines ?

S. G. : En physique, nous avons longtemps été à la recherche de l’ordre idéal symbolisé par le cristal parfait. Tout comme les sociétés totalitaires tellement fières d’être capables d’aligner parfaitement des milliers d’individus en mouvement. Il y a une quarantaine d’années, nous étions encore sur cette représentation du monde héritée des XVIIIe et XIXe siècles qui envisageait partout l’ordre parfait comme but ultime. Nous cherchions à découvrir la pureté des systèmes, d’autres la « pureté » des sociétés. Pour les sociétés, on sait où cela a conduit.

Dans les années 1980 nous avons découvert peu à peu que, dans le monde des atomes, les impuretés et l’hétérogénéité créaient de nouvelles propriétés étonnantes, riches et intéressantes. Aujourd’hui, dans le système, ce sont elles qui créent de nouvelles propriétés. Beaucoup grâce à Internet et malgré nous, on découvre tout l’intérêt de la diversité, de ce désordre que l’on a toujours rejeté avec force et que désormais nous n’arrivons plus à contenir, en le percevant toujours comme agressif et négatif. Nous n’avons pas encore appris à nous projeter dans un environnement désordonné pour y puiser toutes ses ressources et sa richesse. Il ne faut pas en avoir peur. Au contraire. Il y aurait de toute façon de l’ordre et du désordre sur la Terre sans l’homme. Ce ne sont pas des créations humaines. C’est l’homme qui y est soumis par la nature et sa nature. Il ne s’agit pas de renoncer à toute forme d’ordre. C’est l’ordre hégémonique qui est destructeur, créant secrètement un esthétisme facile et hypnotisant, propre aux esprits linéaires. Renoncer aux sirènes de l’ordre stérile ne veut pas dire absence de règles. Pour profiter d’un désordre constructif, il faut mettre du désordre au cœur de notre fonctionnement ordonné pour l’intégrer et apprendre à évoluer avec lui tout en gardant un certain contrôle. Comme dans la matière, le désordre humain obéit certainement à des lois qu’il s’agit désormais de découvrir et de maîtriser. Il nous faut inventer, innover, expérimenter, c’est le défi du XXIe siècle.


PARCOURS DE SERGE GALAM

Physicien, théoricien, spécialiste des systèmes désordonnés, fondateur de la sociophysique, il est directeur de recherche au CNRS. Après dix années passées au CREA (Centre de recherche en épistémologie appliquée de l’École polytechnique), fin 2013 il rejoint le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences-Po) devenant le premier physicien à Sciences-Po. La sociophysique, nouvelle discipline en pleine expansion au niveau international, s’applique à découvrir si les comportements sociaux et politiques obéissent à des lois quantifiables et découvrables. L’enjeu est conséquent : les sciences sociales peuvent-elles, du moins en partie, devenir des sciences dures, c’est-à-dire réfutables et capables de prédictions mesurables ?


Cet article est paru dans la revue 12 de L’ADN : Ordre et Chaos. A commander ici.


 

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