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Un homme en combinaison anti-radiations en train de lire un journal
© cottonbro viaPexels

John Elkington : « Nous ne pouvons plus nous contenter de compenser »

Le 14 sept. 2020

John Elkington n’a rien d’un punk à chien. Mais dans son dernier ouvrage, Green Swans, il signe la mort du capitalisme tel que nous le connaissons. Nos systèmes financiers, politiques et de consommation ont mené à la destruction de la planète ! Il est donc temps d’en changer. Interview.

Au fil des pages, John Elkington, entrepreneur anglais, et auteur internationalement reconnu pour ses écrits sur l’environnement, le développement durable et l’innovation sociale, propose de nouveaux modèles aux entreprises et aux États, plus vertueux pour les humains et la planète, autour d’un principe central : celui des « cygnes verts ». Il s’agit de changements tels qu’ils pourraient bouleverser des industries, des structures ou des régimes entiers, et ce, pour le meilleur.

Selon vous, pour être résiliente, une entreprise doit trouver un équilibre entre sa rentabilité, sa capacité à résister aux crises, mais aussi son impact positif sur l'environnement et la société. Ce dernier point ne rend-il pas l’équation trop exigeante ?

John Elkington : Au contraire. C’est l’élément clé. J’ai travaillé au Japon pendant près de trente ans, et me suis souvent interrogé sur la longévité des entreprises de ce pays. Un rapport de la Banque de Corée de 2008 révélait que sur 5 586 entreprises de plus de 200 ans issues de 41 pays différents, 56 % étaient japonaises. En 2019, plus de 33 000 entreprises au Japon avaient plus de 100 ans, selon Teikoku Databank. Pourquoi ce succès ? Ces entreprises se concentrent depuis toujours sur un besoin humain à long terme, et sur ce que nous appelons aujourd’hui le développement durable. Cet enseignement pourrait constituer une bonne base pour le capitalisme de demain.

Vous citez l’investisseur Sir Ronald Cohen : « Seule une révolution pourra nous permettre d’arriver à des solutions capables d’améliorer des milliards de vies et la santé de notre planète. » Quel type de révolution doit-on envisager ?

J. E. : Pour réussir, celle-ci doit transformer l’économiela façon dont on valorise les gens et la planète. Et cette révolution est à l’œuvre. Un sentiment commun est en train de croître : celui que nous sommes tous – et par là, j’entends tout être vivant – dans le même bateau. C'est un sentiment d’interconnexion qui inclut les générations d’aujourd’hui et celles de demain.

Pensez-vous que la crise du Covid-19 accélère cette prise de conscience ?

J. E. : En tant qu’optimiste invétéré, je considère cette crise comme la plus grande opportunité qu’il m’ait été donné de voir. Mais si cette pandémie ne nous réveille pas quant à l’urgence planétaire, nous ne méritons pas de survivre en tant qu’espèce.

Les entreprises restent dans une logique de profit. Vous l’affirmez : le profit ne peut plus être le seul objectif. Par quoi le remplacer ?

J. E. : Nous devons changer la façon dont nous « pensons » l’argent. Il y a vingt-cinq ans, j’avais conçu le « triple bilan », qui proposait d’analyser la performance des entreprises selon trois critères : social, environnemental, économique. Aujourd’hui, je pense que cette méthode n’est valable qu’à la condition de reconnaître la responsabilité des entreprises à se montrer résilientes, puis d’aller vers la régénération.

Vous identifiez cinq étapes au processus du changement : le rejet, la responsabilité, la réplication, la résilience et enfin la régénération. Où en sommes-nous ?

J. E. : Le rejet est la phase où la nouvelle réalité est tellement différente que les gens ne peuvent pas l’envisager et font tout pour ne pas la voir. Puis vient le temps de la responsabilité, mais les bonnes intentions des leaders se heurtent à l’effondrement du système, ce qui peut leur fournir un alibi pour mener des actions uniquement symboliques. Vient l’étape de la réplication. Les leaders reconnaissent qu’ils ne peuvent pas agir seuls et cherchent des partenaires, rejoignent des initiatives. En quatrième position arrive la résilience, qui envisage la santé de nos systèmes dans leur globalité. Enfin seulement vient le temps de la régénération. Il s’agit de la régénération de nos sociétés, de nos économies, et, de façon plus urgente, de « notre » environnement naturel : la biosphère. En d’autres termes, nous ne pouvons plus nous contenter de compenser : il est temps de restaurer ce que nous avons détruit. La bonne nouvelle, c’est que des solutions existent déjà. L’entreprise Interface, par exemple, s’inspire de la nature dans toutes ses actions. Le biomimétisme lui a permis d’atteindre son objectif « zéro carbone » et même d’aller plus loin en capturant plus de carbone qu’elle n’en émet ; ses usines fonctionnent comme des forêts en matière d’externalités positives... Aujourd’hui, à cause du Covid-19 et de l’évidence croissante du chaos climatique à venir, la résilience est dans tous les esprits. Mais un futur durable n'est possible qu’en se concentrant sur la régénération.

Pour arriver à un système plus sain, vous misez sur l’apparition de « cygnes verts ». Qu’est-ce que c’est, exactement ?

J. E. : Les cygnes verts font référence aux cygnes noirs de Nassim Nicholas Taleb. Il les définit comme des évènements imprévisibles qui, s'ils se réalisent, ont des conséquences d'une portée exceptionnelle. Les « cygnes verts » répondent en général à des menaces que peuvent créer les cygnes noirs, combinées à des changements de paradigmes, de valeurs, d’états d’esprit, de politiques, de technologies, de modèles économiques, et d’autres facteurs. Il s’agit d’un profond changement qui crée, dans un marché donné, un progrès exponentiel d’un point de vue économique, social et environnemental. Il peut y avoir une petite période d’ajustement où l’une de ces dimensions est moins forte que les autres, mais, in fine, il doit s’agir d’une avancée considérable sur ces trois aspects. Certaines personnes sont des cygnes verts à elles seules, comme Greta Thunberg, qui a transformé le débat, forcé la réflexion, poussé à l’action. Mais il peut aussi s'agir d’entreprises ou d’innovations technologiques.

Avons-nous besoin de nouveaux leaders ?

J. E. : D’ici 2030, nous serons dirigés par des gens dont nous n’avons jamais entendu parler ! Ils seront convaincus que le capitalisme actuel n’a plus lieu d’être, et que le développement durable est une priorité. En définitive, ils seront ce que j’appelle « des leaders exponentiels », et réuniront un certain nombre de compétences et de qualités. Il faudra qu’ils conjuguent l’imagination et le business. Comme un futurologue, ils se poseront des questions plus ouvertes, pas forcément confortables, pour identifier de nouvelles possibilités. Ils devront aussi être des technologues, et le meilleur moyen de comprendre la technologie est de la manipuler, de la tester. Enfin, et c’est crucial, les leaders exponentiels devront se concentrer sur les implications éthiques, sociales et morales de leurs actions – en d’autres termes, ils devront être humanistes. « Faire le bien commun » ne devra plus être réservé à un obscur service RSE, mais être intégré à la mission même de l’entreprise.

Atteindre les objectifs de développement durable de l’ONU pourrait générer des opportunités à hauteur de 12 000 milliards de dollars d’ici 2030. L’argument de profitabilité reste encore le plus convaincant ?

J. E. : Non. Mais si l’on travaille avec des décideurs haut placés en entreprise – ce que je fais au quotidien –, c'est l'argument qui peut faire la différence entre une posture défensive et confuse qui justifie l’inaction, et une action efficace, stratégique et pensée sur le temps long.


À LIRE :

Green Swans: The Coming Boom in Regenerative Capitalism, Éditions Fast Company Press, avril 2020


Cet article est paru dans le numéro 23 du magazine de L'ADN : « Anti-fragile » - À commander ici !

Mélanie Roosen - Le 14 sept. 2020
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