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Une jeune femme allongée sur de la moquette imitant de l'herbe

Interface : personne ne connaît cette marque... et pourtant c'est la plus écolo du monde

Le 3 févr. 2020

Quand on cherche une entreprise exemplaire en matière d’écologie, on ne s’attend pas à tomber sur un fabricant de moquette. Et pourtant, Interface est LA référence citée en boucle.

Dans le grand public, personne ne connaît cette société. Mais, pour les spécialistes, elle incarne le modèle à suivre – tant pour ses produits, qui ont atteint la neutralité carbone, que pour l’ensemble de ses engagements.

À l’origine de l’histoire d'Interface, tous les ingrédients d’un fairy tale à l’américaine : un échec cuisant, un leader qui fait son mea-culpa, des valeurs environnementales défendues envers et contre tout, une réussite commerciale et une reconnaissance internationale, tardive mais totale. C’est presque trop beau pour être vrai. On peut changer le monde avec de la moquette ? Vraiment ? On a voulu en avoir le cœur net.

Écologie, ergonomie et design biophilique

Rendez-vous dans un immeuble Art déco du VIIIe arrondissement de Paris avec Mickaël Cornou, directeur marketing et communications d’Interface France et Italie. Ni costard-cravate, ni formalités. Mickaël Cornou est détendu et arbore un sweatshirt « Capitaine ». Très vite, il se confesse. La moquette, ce n’était pas son rêve de gosse. Et le développement durable, il prenait ça pour un argument de vente. Mais cela fait dix ans qu’il bosse chez Interface… et s’il est toujours là, c’est parce qu’il y croit.

Il m’embarque dans les méandres des « showrooms-bureaux » où règne une ambiance jungle-cool. Des salariés avenants, éparpillés en mode flex office, une salle de sieste « qui sert vraiment ! », de grandes fenêtres, des plantes partout... Tout cela fleure si bon l’esprit startup, que cela en deviendrait presque suspect. La moquette de bureau serait-elle fun ? Pourquoi pas. Mais le zéro carbone, dans tout ça ?

On continue la visite, direction le café-bar. On me sert un verre d’eau (filtrée aux UV). Ici, on trouve un petit potager et un drôle d’objet connecté au look de babyphone futuriste qui surveille la qualité de l’air. Relié à une application, il envoie des notifications si quelque chose ne va pas. « Ici, nous avons un système particulier, qui fonctionne sans climatisation. Donc nous avons peu de problèmes à ce niveau-là », détaille Mickaël Cornou.

On poursuit dans une pièce ouverte où des filets de pêche côtoient des sièges aux dossiers quadrillés. La lumière s’allume lorsque nous arrivons. « Partout, nous avons des détecteurs de présence : les lumières ne s’allument que lorsque c’est nécessaire. » Pas bête. Mais revenons à nos filets de pêche. La pièce s'appelle « Net-Works ». Elle rend hommage à l’initiative du même nom, menée de front par Interface et ZSL, la Société zoologique de Londres. À l’origine, un constat (les filets de pêche sont fabriqués dans le même nylon que les moquettes), et un problème global (le matériel de pêche abandonné représente 70 % des macrodéchets flottant à la surface des océans, selon Greenpeace, soit un total de 640 000 tonnes par an). Dans de nombreux pays, les pêcheurs n’ont ni le temps, ni les moyens de récupérer les filets abandonnés. Par ailleurs, l’activité est peu rémunératrice. Net-Works change la donne. En Indonésie, aux Philippines et au Cameroun, les équipes d’Interface et de ZSL payent les communautés de pêcheurs pour récupérer les filets usagés et abandonnés, afin de les recycler et de fabriquer de nouvelles dalles de moquettes. L’initiative s’inscrit dans un mouvement plus large, appelé NextWave. Aux côtés d’Interface, Dell, HP ou encore GM récupèrent le plastique des océans pour fabriquer de nouveaux produits.

Convaincants, ces nouveaux locaux. L’immeuble est rénové, certifié HQE, et les bureaux ont reçu le label « Well Gold », qui repose sur la notation de sept critères : l’air, l’eau, la lumière, le confort, l’alimentation, l’activité physique et l’esprit. « Ça coûte cher, admet Mickaël Cornou. Des experts évaluent les bureaux, puis il faut mettre en place une série d’actions correctives. Enfin, les équipes de Well Gold viennent vérifier que tout est en ordre. » Le tout a été pensé en respectant les 14 principes du design biophilique – c’est-à-dire en phase avec notre rapport à la nature et ses processus.

Ray Anderson, l'homme de la situation

Tout cela s’inscrit parfaitement dans le plan pensé par Ray Anderson, le fondateur de l’entreprise. En 1994, Ray Anderson a déjà 60 ans, et fait face à un échec cuisant. Interface se fait recaler d’un appel d’offres à cause d’une question, en apparence, simple. « Que fait votre entreprise pour l’environnement ? » Lui qui avait pourtant prédit l’opportunité représentée par le boum des open spaces pour son entreprise de dalles de moquette a manqué de clairvoyance en matière de développement durable, et se retrouve incapable de répondre. Il se cultive donc pour rattraper son retard, et lit notamment un livre qui va changer sa vision des choses : The Ecology of Commerce, de l’entrepreneur et auteur environnementaliste Paul Hawken. L’ouvrage est régulièrement cité comme l’un des premiers à faire le lien entre business et écologie. C’est le déclic qu’il fallait à Ray Anderson pour insuffler une nouvelle direction à son entreprise. Il clame qu’Interface va s’engager à devenir la première entreprise écoresponsable et, à terme, réparatrice, du monde. Le défi est de taille. Pour le relever, Ray Anderson s’appuie sur une « Eco Dream Team » constituée d’auteurs, de designers, de scientifiques, de militants et d’entrepreneurs pour établir un programme ambitieux. C’est le début de la Mission Zero.

L’objectif : atteindre la neutralité carbone dès 2020. À l’époque, Ray Anderson fait figure d’ovni pour l’ensemble de l’industrie. Ses investisseurs apprécient l’intention mais mettent la pression pour qu’elle s’accompagne de bons résultats financiers. Et Ray n’a d’autres choix que d’avancer, d’innover, et de prêcher pour que d’autres rejoignent le mouvement. Dire les choses, c’est bien, mais les prouver, c’est mieux. Les équipes de recherche & développement produits s’échinent à penser les innovations qui permettront à Interface de montrer la voie. Étape par étape.

La première a été d’analyser chaque moment du cycle de vie des produits afin de réduire son empreinte carbone. À partir de là, Interface a mis en place une série de programmes et d’innovations pour arriver à son objectif. Vous pensez le recyclage « à la mode » ? Chez Interface, c’est une histoire qui dure depuis des années. La société le garantit : ici, on n’en parle pas pour faire joli. Le constat de départ est lourd : près de 2 000 tonnes de moquette finissent à la décharge chaque année aux États-Unis. Ça fait beaucoup. Et moins de 1 % du total est recyclé. Ça fait peu. Interface a donc mis en place ReEntry®, un programme qui permet de collecter et recycler les dalles de moquette usagées de l’entreprise… et de ses concurrents. Et, histoire de boucler la boucle, la société a développé un système, Cool Blue™, qui permet d’utiliser de nouveaux matériaux pour les sous-couches de moquette. Et quand on sait qu’elles sont généralement fabriquées à base de pétrole… on se dit que ça n’a rien d’anodin.

L’entreprise s’échine aussi à réduire l’empreinte d’autres secteurs, y compris les plus polluants. Interface est peut-être spécialisée dans la moquette de bureau, mais il a paru assez naturel aux équipes de penser aux moquettes… des avions. Et de créer une gamme dédiée. Baptisée Sky-Tiles™, elle permet de réduire – un peu – le bilan écologique des avions. Tout en respectant des besoins logistiques et des normes de sécurité très précis. Ainsi, elles sont complètement modulables, faciles à installer, laver, durent longtemps… et permettent de réduire la quantité de déchets produits, tout en étant « éco-logiques-nomiques » : 100 % recyclables et certifiées neutres en carbone, elles permettent de réduire les coûts d’installation et d’entretien de 33 % sur une durée de quatre ans.

Chacune des innovations d’Interface est dictée par les principes du biomimétisme : si l’on peut imiter la nature dans ce qu’elle a de meilleur, alors faisons-le. Ainsi, les dalles TacTiles® s’inspirent d’animaux comme les geckos, qui semblent adhérer comme par magie à certaines surfaces. Plutôt que d’utiliser de la colle – qui émet souvent des niveaux de composés organiques volatils chimiques plus élevés que ceux de la moquette elle-même – pour fixer les TacTiles entre elles et au sol, les équipes ont développé des connecteurs qui créent une sorte de « sol flottant ». Une autre innovation directement inspirée de la nature, c’est i2®. Il s’agit de moquette modulaire, au design aléatoire. Au lieu de proposer des dalles de moquette qui doivent former un motif parfait, Interface a observé les sols des forêts. Les dalles ont des couleurs et des styles différents, et peuvent être assemblées comme chacun le souhaite. Comme ça, ça n’a l’air de rien. Mais c’est, d’une part, plus pratique et rapide à installer, et, d’autre part, en cas de remplacement d’une dalle, moins contraignant à remplacer pour le client, et cela limite les découpes et les chutes inutiles pour Interface. Au total, ce sont 90 % de déchets en moins par rapport aux moquettes traditionnelles. Un choix design donc, mais aux conséquences écologiques vertueuses.

Le résultat ? Une empreinte carbone réduite de 60 % au niveau mondial. Alors, oui, on n’est pas à 100 %. Pour l’instant. Et en attendant de trouver des solutions, Interface compense en soutenant des projets favorables à l’environnement ou aux énergies renouvelables. Par exemple, la société participe au déploiement d’énergies éolienne, solaire et hydraulique à Madagascar, en Thaïlande et en Chine. Elle réfléchit à un substitut de combustible et d’assainissement de l’eau des populations kenyanes et guatémaltèques pour réduire les émissions de carbone, améliorer les conditions sanitaires et responsabiliser les communautés. Aux États-Unis, au Cambodge et au Zimbabwe, elle participe à des projets de reforestation afin de séquestrer et stocker du carbone dans le sol et les plantes… Oui, ça sort un peu du scope « traditionnel » du business de l’entreprise. Mais c’est peut-être ça, la solution : arrêter de penser en écosystème fermé pour proposer des réponses globales qui font du bien à tous.

De la neutralité à la régénération ?

Prochaine étape : le Climate Take Back™. L’objectif n’est plus seulement de compenser l’impact de l’entreprise, mais de faire en sorte que celle-ci puisse avoir un impact positif sur l’environnement. Interface se donne vingt ans pour y parvenir, et explore déjà des voies prometteuses. Première innovation en date : CircuitBac Green, une sous-couche qui stocke plus de carbone au cours de son cycle de vie qu’elle n’en rejette. C’est technique, mais assez incroyable quand on sait qu’il y a quelques années encore Interface utilisait surtout du pétrole pour fabriquer ses sous-couches.

Ce nouveau plan se déroule en 4 étapes :

  1. Vivre à zéro : il s’agit d’exercer une activité en s’efforçant de redonner à la planète tout ce qui lui a été retiré.
  2. Aimer le carbone : oui, c’est contre-intuitif... mais l’idée, c’est de cesser de considérer le carbone comme un ennemi, et de commencer à l’utiliser comme une ressource.
  3. Laisser la nature se réguler : il faut soutenir la capacité de la biosphère à réguler le climat.
  4. Mener une nouvelle révolution industrielle : transformer l’industrie en une force favorable à l’amélioration du climat.

Et si tout va bien, donc, dans vingt ans, Interface pourrait avoir trouvé la recette pour inverser la courbe du dérèglement climatique. Car, dans son programme actuel comme dans les précédents, l’entreprise a toujours eu à cœur de partager et répliquer ses succès. Selon les mots de son fondateur : « Si nous pouvons le faire, n’importe qui peut le faire. Et si n’importe qui peut le faire, alors tout le monde doit le faire. »


Cet article est extrait de la revue 21 de L'ADN consacrée au Vivant. Pour en savoir plus et vous abonner, suivez ce lien.

Mélanie Roosen - Le 3 févr. 2020
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