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Syrie

Reporter, jusqu’à ce que la mort nous sépare

L'ADN
Le 22 sept. 2017

Rencontre avec Hadi Abdullah, journaliste indépendant et cameraman, au péril de sa vie.

Un article signé Emre Sari.
Ce matin de février 2014, le jour se lève à peine lorsque Hadi Abdullah, journaliste indépendant syrien quitte Trad al-Zhouri, son cameraman. Lui sort de la zone des combats. Ce jour-là, Trad filme seul la guerre à Yabroud, au nord-est de Damas, en Syrie. Caméra au poing, il se tient agenouillé, abrité derrière un parapet de grosses pierres. Un homme crie : « Obus ! » Le premier tombe loin. Le second éclate à un mètre.
Le soir du 16 juin 2016, après une longue journée de tournage au milieu des bombardements et des ruines d’Alep, le même Hadi et Khaled al-Issa, 25 ans, cameraman également, rentrent chez eux. Ils ouvrent la porte, comme d’habitude. Une seconde plus tard, Khaled, moribond, les jambes fracassées, gît sous les ruines du bâtiment pulvérisé par un engin explosif improvisé. Ses deux amis sont morts.

« C’était plus qu’une relation de frères, écrit Hadi sur Whatsapp. Quand tu connais quelqu’un avec qui tu es à chaque minute… pour boire, manger, rire, pleurer, et dormir ; avec qui tu vis les heures les plus tristes ; alors, bien sûr, il devient ton âme. » Il leur a promis : il ne laissera jamais tomber la caméra en Syrie.

Aujourd’hui, Hadi a 30 ans, dont six ans de guerre. Originaire de Homs, depuis les premières manifestations de 2011, il transmet des images sur Twitter, YouTube et Facebook, avec, au début, un vieux caméscope offert par un ami. Lui qui a étudié quatre ans à Latakia en vue de devenir infirmier, se retrouve au milieu des combats près de Damas, Idlib, Alep, Latakia, Hama. À chaque alerte, le même déroulé. Cheveux de jais gominés en arrière, barbe courte et taillée, respiration saccadée, il rejoint le plus vite possible les zones de bombardement, parcourt les décombres, interroge des habitants, filme les dégâts et les morts, décrit la scène.
2012, 2013, 2014, 2015… Au fil du temps, il se professionnalise, parle mieux, monte mieux, transmets plus vite les images, reçoit une meilleure caméra de l’étranger… En 2016, il est distingué par un prix spécial du collectif de journalistes allemands Reporter forum et le prix du journaliste de l’année de Reporters sans frontières (RSF). « Un moyen de l’encourager à perfectionner son travail et à le rendre plus exploitable par la communauté internationale », déclare Alexandra el-Khazen du bureau RSF au Moyen-Orient.

Pourtant, Hadi a subi des critiques. On l’a accusé de ne montrer qu’un côté de la situation, celui des antirégimes, voire celui des extrémistes. À ce propos, dans une vidéo du New York Times, le 1 er  décembre 2016, il déclare : « Je suis debout avec le peuple syrien. Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de biaisé ? Je suis biaisé, OK, je l’accepte, je suis humain. » Sur WhatsApp, il ajoute: « J’essaie d’être la voix de ceux qui n’en ont pas. »

On le connaît dans son pays – « Beaucoup de gens veulent prendre des selfies avec moi », s’amuse-t- il –, mais aussi dans les pays arabes, aux États-Unis, en France, notamment grâce à ses 535 000 abonnés sur Twitter. Nicole Ferroni, dans une émouvante chronique le 14 décembre 2016 sur France Inter, l’a cité comme sa « petite lorgnette » sur la guerre en Syrie.
Parfois, Hadi émet aussi sur la radio de son ami Raed Fares Fresh FM, ce qui leur a valu d’être retenus par des hommes d’Al-Qaïda en janvier 2016. Les djihadistes leur ont interdit de diffuser de la musique à l’antenne ; alors, à la place, pour meubler, pour se moquer, ils passent des cris d’oiseaux, de poulets, de chèvres.
Mais il ne résiste jamais à l’appel d’un reportage. Le 29 avril dernier, entre nos deux interviews, une vidéo le montre couché sous un arbre au milieu d’un champ, attendant que les bombes cessent de tomber. Quand le silence revient, il se relève, regarde, et crie : « Il y a une victime, il y a une victime. » À 30 mètres, sur un chemin, un homme gît face contre terre, la tête dans son sang, à côté de sa moto en flammes. Hadi le retourne, appelle à l’aide. Puis, sur le plan suivant, il tient le micro et décrit la scène. La routine.

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Cet article est paru dans la revue 11 de L’ADN : Connexion – Déconnexion – Reconnexion. A commander ici.

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