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© Harry Quan via Unsplash

Entre fascination et tendance de fond, faut-il légaliser le microdosing ?

Mathilde Ramadier
Le 2 mars 2020

À la tête de MIND, Fondation européenne pour la science psychédélique à Berlin, le sociologue Henrik Jungaberle pose un œil acéré sur la vogue actuelle du microdosing.

Vous avez mené une étude récente auprès de 2 700 personnes pratiquant le microdosing. Qu'a-t-elle révélé ?

Henrik Jungaberle : Nous avons découvert que 80 % des personnes interrogées pratiquent le microdosing pour traiter une dépression profonde, c’est donc de l’automédication. Il y a aussi des gens qui souffrent d’effets secondaires de traitements psychiatriques et cherchent désespérément des alternatives. Pour certains, le microdosing semble fonctionner, sachant que l’effet placebo peut aussi entrer en jeu. 

Le microdosing reçoit un écho très particulier dans la Silicon Valley. Est-ce que les pratiquants travaillent plutôt dans la tech et les métiers dits « créatifs » ?

H. J. : Beaucoup de couches sociales sont représentées. Mais si vous êtes créatif, si vous savez vous servir de vos mains et que vous entraînez votre cerveau pour atteindre un état où les idées affluent, il est fort probable que des effets positifs du microdosing se produisent. Pour avoir rencontré beaucoup de personnes microdosant, je pense que le phénomène repose en grande partie sur une certaine fascination pour les psychédéliques : c’est bizarre, branché, moderne...

Peut-on parler d'une mode ?

H. J. : Oui. Les discussions scientifiques sur le microdosage font salle comble. Depuis les premiers articles de la Silicon Valley, il est vrai que les journaux en parlent régulièrement. Les personnes qui souhaitent vivre une expérience psychédélique ont souvent peur. Le préfixe « micro » les rassure et les laisse penser qu'elles peuvent essayer. Ce ne sont pas toujours des raisons personnelles qui les encouragent, mais aussi la hype et les normes sociales.

Certains prétendent que cette pratique ne génère pas d’effets négatifs à court terme...

H. J. : Ce n'est pas vrai : dans notre étude en ligne, près de 20 % des participants ont déclaré avoir eu peur ou ont présenté des signes d'attaque de panique. Toutefois, on ne sait pas exactement quelles doses ils ont ingérées. Beaucoup voudraient prendre entre 10 et 15 microgrammes de LSD mais prennent probablement 20 ou 40 microgrammes. Pour certains, c’est déjà une dose comparable à une expérience psychédélique. Par ailleurs, plus de la moitié ont arrêté l'expérience entre la troisième et la sixième semaine : ils n'étaient tout simplement pas convaincus. En revanche, ceux qui le sont le racontent aux médias.

Pensez-vous que légaliser les psychédéliques en tant que médicaments serait une bonne idée ?

H. J. : Légalisons si nous disposons d’une base de preuves solides, mais nous devons encore acquérir des connaissances à ce sujet. Je resterai sceptique sur le microdosage tant qu’on n’aura pas démontré que cela marche sur une plus large part de la population.

C’est l’un des objectifs de la fondation MIND ?

H. J. : Nous cherchons à démontrer l’utilisation clinique de substances telles que la psilocybine. Ensuite, nous aurions besoin d’un espace légal et sûr, où les gens pourraient consommer sous la supervision de médecins ou de professionnels de santé. Nous devrions aussi créer des espaces consacrés à l’exploration de soi qui seraient culturellement sains, et où l’on pourrait trouver des partenaires et de l’aide, si besoin.

La qualité de l’expérience avec des psychédéliques dépend-elle du contexte dans lequel on la vit ?

H. J. : Pour toutes les expériences d’états de conscience modifiés, le contexte est très important et il en existe une grande variété. Certaines prises interviennent lors de fêtes, pour un usage récréatif ; celles qui sont plus auto-exploratrices se pratiquent chez les gens, seuls ou en petits groupes, avec éventuellement un facilitateur. Mais il existe également des protocoles thérapeutiques légaux, principalement dans les hôpitaux universitaires, et d’autres qui sont clandestins – et chacun de ces contextes a besoin de ses propres directives et règles. Ce n'est pas facile à comprendre. Les humains ne sont pas des machines pouvant prendre une pilule avec un effet prévisible. Nous sommes des animaux relationnels, des êtres contextuels.

Donc les mêmes causes ne causent pas toujours les mêmes effets ?

H. J. : Non, c'est très variable et l'expérience psychédélique en elle-même est changeante d'une personne à l'autre. Il y a un effet d’âge, un effet pour ceux qui sont expérimentés… Quand on interroge des gens qui ont pris du LSD ou de la psilocybine, une partie d’entre eux n’auront pas perçu les phénomènes visuels décrits par les artistes. Ils ne les voient tout simplement pas, leur expérience est émotionnelle. Nous devrions davantage écrire sur la variété des effets produits.


Henrik Jungaberle 

Sociologue, il conduit des recherches transdisciplinaires sur les substances psychoactives, sur la prévention, le traitement et la politique en matière de drogues. Il dirige la Fondation européenne pour la science psychédélique, MIND, à Berlin.

Cet article est paru dans la revue 19 de L'ADN. Pour vous la procurer, cliquez ici.

Mathilde Ramadier - Le 2 mars 2020
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