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Frederic Beigbeder portrait
© By JFpg - Own work, CC BY-SA

Frédéric Beigbeder : « On veut transformer le monde en une immense blague »

Le 27 mai 2020

Le dernier livre de Frédéric Beigbeder arrive à être franchement rigolo en posant une question sinistre par nature : faudrait-il qu'on arrête de rigoler ?

Au jour dit, à 14 h 33, il annule notre rendez-vous de 15 h 00. Je me dis que le fêtard so 90s doit avoir besoin de dormir. On reporte au lendemain et on parle de son dernier livre – L’homme qui pleure de rire. Son personnage récurrent Octave Parango nous raconte sa nuit, celle qui précède ce qui sera sa dernière chronique sur la Matinale de la première radio de France. Trois minutes faites en impro totale lui coûteront son poste, et nous rapporterons un roman de trois cents pages, une charge contre l’usage massif de la blagounette sur France Publique.

Sur la couverture de votre dernier livre, on ne trouve pas de titre, juste un émoji qui pleure de rire. Même pour un titre, une image vaut mieux que mille mots ?

Frédéric Beigbeder : Dans cette « novlangue » que nous sommes en train de créer, cet émoji est l’un des signes les plus envoyés dans le monde – cela se compte en centaine de milliards par an et par pays, ce sont des chiffres effrayants. Et surtout, je pense qu’un titre doit accrocher, ne pas laisser indifférent, en tout cas, provoquer la conversation. Ici, ce rond jaune qui pleure avec un sourire hystérique, on peut se demander : est-ce qu’on l’aime, est-ce qu’on l’accepte comme symbole de notre époque, est-ce qu’il nous résume bien, est-ce que c’est une caricature ? J’avais intitulé le premier tome de cette trilogie par son prix de vente : 99 francs. Il y a vingt ans, je trouvais que cela résumait bien le monde dans lequel nous vivions, et qui n’a fait qu’empirer, un monde où les choses, les gens, les objets culturels, sont définis par leur prix. Aujourd’hui, il fallait trouver quelque chose d’aussi fort et agaçant.

La nuit d’errance d’Octave Parango se déroule dans le quartier des Champs-Élysées. Plus aucun Parisien ne sort là-bas. Octave serait-il resté coincé dans les années 90 ?

F. B. : Octave a vécu dix ans à Moscou et, quand il revient en France, il est totalement largué. Dans ce quartier, on croise des milliardaires saoudiens, chinois ou russes et des jeunes de banlieue dans un décor d’immeubles dans lesquels il n’y a que des bureaux. Et puis, il y a eu les manifestations des Gilets jaunes, avec des limousines en feu, des bars d’hôtels 5 étoiles mis à sac. J’ai écrit le livre dans un hôtel de ce quartier, et cela m’a semblé être un endroit très romanesque.

France Publique, la grande radio nationale où Octave tient une chronique matinale, a voulu adopter, depuis 2014, l’esprit dit « Canal+ ». C’est quoi, les symptômes ?

F. B. : L’augmentation du nombre d’humoristes, qu’on place presque à toutes les heures et dans toutes les émissions. De rare à bien identifié, le rire est devenu une constante. On se marre constamment, et tout le monde doit encaisser des plaisanteries, si possible avec le sourire. Les chroniqueurs, les journalistes, des gens sérieux dont la mission est d’informer, se sentent obligés d’être cools et rigolos. On veut transformer le monde en une immense blague. C’est une réalité sur les réseaux sociaux, mais les grands médias participent à cet impératif. Après, il faut reconnaître que cette initiative a été très efficace. À partir de là, l’audience a augmenté.

Vous décrivez un agenda du rire où tout commence chez Yann Barthès...

F. B. : Il est le premier à donner le ton, tous les soirs, à 19 heures, dans Quotidien. Lui et ses auteurs définissent sur quoi on va rigoler. Ma chronique sur France Inter était programmée tous les jeudis à 8h 55. Mon travail était assez simple. Pour savoir de quoi on allait parler en France, le mercredi, jour de sortie du Canard Enchaîné et de Charlie Hebdo, je les achetais. À 14 heures, je prenais Le Monde. À 19 h 00, je regardais TMC pour voir quels étaient les évènements rigolos du jour. Avec ces repères-là, je savais s’il y avait eu un scandale ou si quelqu’un avait fait une erreur. Cela me permettait de savoir de qui il fallait dire du mal, quel était le Benjamin Griveaux du jour et de bien l’enfoncer le lendemain matin. Je ne dis pas qu’on se plagie les uns les autres, mais on sait où tirer. Ça évite d’avoir à se fatiguer.

On ne peut pas déroger à ces règles ?

F. B. : On peut parler d’autre chose, mais cela fonctionne moins bien. Quand on ne parle pas de l’actualité, même dans le studio les gens rient moins. J’avais décidé de faire des choses plus absurdes, de parler plus doucement, de mettre de la musique indienne, et puis finalement, je suis arrivé sur du rien, du vide. C’était un geste à la Bartleby, ce fameux personnage qui n’a plus envie de rien faire, et qui répète toujours à son patron « I would prefer not to», « je ne préférerais pas ». C’est peut-être la seule solution pour ne pas obéir à cette machine de la dérision automatisée.

Et pour les personnes prises dans la spirale du rire…, quelle réponse est possible ?

F. B. : Les gens sur lesquels on fait des blagues sont déjà aspirés dans la spirale des médias, mais l’humour ajoute une couche d’humiliation, de cruauté. Il y a cinquante ans, ces emballements existaient déjà, mais leur mécanique était moins perfectionnée. Le phénomène médiatique est multiplié par mille par les réseaux, et à nouveau multiplié par les humoristes. C’est sûrement beaucoup plus compliqué à vivre.

Vous faites un récapitulatif glaçant des comiques qui ont pris le pouvoir, de Tiririca au Brésil en 2010, jusqu’à Boris Johnson en 2018. Les clowns sont-ils prêts à prendre le pouvoir ?

F. B. : À force de le dire..., peut-être que ce n’est pas inéluctable. Mais c’est important de regarder ce qui se passe dans les grandes démocraties. On voit que les comiques ne sont plus les bouffons du roi, mais qu’ils deviennent rois eux-mêmes. Cette génération de démagogues rigolos qui incarne ce que j’appelle « la démocratie du pouêt-pouêt » gagne le pouvoir assez facilement. L’irresponsabilité de l’humoriste rend sa parole nettement plus attractive que celle du tâcheron politique qui essaierait de régler des problèmes compliqués. C’est une mutation du populisme. Cela ne devrait plus nous surprendre, on devrait être prêts, et préparés. Si on est pour que le Joker gouverne notre pays, très bien. Mais si on est contre..., il faut qu’on apprenne à discuter sérieusement avec des blagueurs..., ce qui n’est pas évident.

La démocratie serait-elle soluble dans la blague ?

F. B. : Oui, la démocratie est soluble dans le ricanement. Le rire permanent détruit tout : la sincérité, la gravité, même la vérité ne survivent pas à la machine du broyage sardonique. La démocratie, c'est un truc au premier degré. La démocratie est fragile, elle a besoin de soutien, de gens qui croient en son importance, pas d'être transformée en blague.

Vous faites une différence entre un humour de droite et un humour de gauche. C’est quoi, la différence ?

F. B. : Il faudrait commencer par distinguer la gauche de la droite... Si jamais on voulait les distinguer, la gauche pourrait être la justice sociale, la redistribution des richesses..., l’idée de changer le monde pour faire progresser l’humanité. À droite, on aurait plutôt le réalisme, le libéralisme, l’idée d’être un peu conservateur, de moins changer le monde mais de préserver l’ordre du monde tel qu’il est. Supposons que cela se répartisse de cette manière. J’ai l’impression qu’il est plus facile d’être drôle en regardant le monde tel qu’il est qu’en ayant la prétention de l’améliorer. J’ai l’impression que l’humour consiste à regarder une horreur et trouver une façon absurde ou originale d’en rire. Donc l’humour serait plutôt de droite..., à mon avis. L’humour n’est pas là pour militer pour que les riches donnent plus d’argent aux pauvres, ou qu’on aide les personnes défavorisées. Je pense d’ailleurs que l’humour est intrinsèquement assez cruel. En France, on a besoin de se moquer plus que de tourner en dérision l’absurdité du monde et de la condition humaine, comme le font si bien les Britanniques. Nous, de Rabelais à Molière, jusqu’à Charlie Hebdo, on verse volontiers dans la caricature... On a un humour plus agressif.

Octave croise des Gilets jaunes, et leur adresse un amical soutien… En réponse, ils l’insultent. Vous pensiez vraiment qu’Octave faisait sa révolution en chahutant sur une radio publique ?

F. B. : J’ai eu moi aussi des accès de « révolutionite ». J’ai travaillé pour le parti communiste, et 99 francs est un livre très anticapitaliste, « alter », si on peut dire. Mais Octave, par ses origines sociales, sa façon de s’habiller, parce qu’il participe à la dérision du pouvoir, malgré ses tentatives sincères, reste considéré comme un ennemi dans cette nouvelle lutte des classes. Je trouvais cela intéressant... C’est sans doute aussi le constat qu’un humour de gauche qui prétend défendre les pauvres n'y arrive pas ! Les Gilets jaunes n'écoutent pas France Inter. Ils se fichent pas mal des chroniques démagogiques de bobos du XVIe arrondissement qui ne comprennent absolument rien à leur désespoir. Le seul comique qu'ils respectent est mort il y a plus de trente ans. Nous n’avons plus de Coluche.

Octave Parango craint pour sa tête…, vous vous sentez coupable ?

F. B. : Ma famille aristo ayant été exécutée pendant la Révolution française, il serait plus logique d’être contre les révolutionnaires... Disons que mon ouverture d’esprit n’est pas récompensée.

Si à 50 ans tu n’as pas eu ton bad buzz, tu as raté ta vie ?

F. B. : De ce côté-là, tout va bien ! J’ai connu beaucoup de bad buzz... Mais, dans les livres, j’aime les personnages humiliés. C’est sympathique. Octave était un winner qui est devenu un loser. Ça me plaisait qu’il essaie de rentrer chez lui et qu’il n’y arrive pas. Il essaie de travailler, il n’y arrive pas. Il essaie de draguer, et il n’y arrive pas non plus. Cela me fait penser à Moscou-sur-Vodka, un petit livre qui a été un grand succès sous le manteau pendant l’ère soviétique. C’est l’histoire d’un buveur de vodka qui n’arrive jamais jusqu’à la gare pour rentrer chez lui... Octave n’est pas très brillant, il ne sait pas très bien comment réagir à ce nouveau monde, on lui a inculqué des modes de fonctionnement qui ne marchent plus. Mais, finalement, à force de critiquer la drôlerie, je crois avoir fait un livre assez rigolo.


Cette Interview est parue dans L'ADN revue 22. Sa thématique : "Comment tu me parles ?", ou comment sortir de l'ère du clash... ou au moins tenter ! Pour vous procurer votre numéro, le plus rapide est de l'acheter en ligne - par ici.

Béatrice Sutter - Le 27 mai 2020
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