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Le visage d'une femme qui se dessine sur des immeubles
© metamorworks via GettyImages

À quoi pourrait ressembler une ville féministe ?

Le 9 juill. 2020

Nos villes ont un problème ! Elles ne sont pas faites pour les femmes. Leslie Kern, autrice de Feminist City, veut changer tout ça.

Puisque cette période post-confinement nous invite à repenser nos villes, pourquoi ne pas tenter de les rendre plus féministes ? C’est ce que propose Leslie Kern, géographe, professeure à l’université Mount Allison au Canada et autrice du livre Feminist City. Des toilettes publiques aux horaires de bus en passant par les espaces verts, elle décrypte la façon dont nos villes, construites par des hommes pour des hommes, contribuent aux inégalités. Alors que l’ONU prévoit 68% d’urbains dans le monde en 2050, il serait temps de revoir leur design. Interview.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Leslie Kern : L’idée de ce livre a germé à l’époque où le mouvement MeToo a émergé. En tant que géographe féministe, j’ai rapidement vu se dessiner de nombreux parallèles avec l’urbanisme. Le mouvement MeToo a mis en lumière les façons dont le harcèlement façonne certaines industries et son effet à long terme sur les gens. C’est quelque chose qu’on retrouve dans les villes où la peur et le harcèlement de rue que les femmes peuvent subir affectent leur expérience quotidienne. Ça me semblait donc intéressant de faire le lien entre les villes et les inégalités de genres auxquelles elles contribuent.

Justement, qu’est-ce que cette ville féministe dont vous parlez ?

L. K. : Une ville féministe, c’est une ville qui fait attention à l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais qui s’intéresse également à toutes les autres formes d’égalité. C’est une ville dont la fonction n’est pas seulement la productivité économique, mais qui est construite autour d’autres aspects comme les relations sociales, les services essentiels, l’environnement. Si on se concentre uniquement sur les éléments économiques des villes et qu’on ignore tous ces autres aspects qui relèvent de la structure sociale et de la solidarité, les choses s’effondrent assez rapidement.

Nous sommes au cœur d’une pandémie qui a conduit au confinement, puis au déconfinement, des millions de personnes. Cette période a-t-elle révélé certaines failles de nos villes ?

L. K. : Bien sûr, et il y a différents exemples qui le montrent. Le plus frappant, c’est évidemment les « activités essentielles » que la crise a mises en lumière. Or, depuis des décennies, les villes maltraitent ces travailleurs, qui sont bien souvent des travailleuses, avec des horaires de transports publics inadaptés aux leurs, des logements inabordables, etc. Le confinement nous a montré que ces métiers, qu’on a alors qualifié d’essentiels, sont fondamentaux au bon fonctionnement de nos villes et des économies urbaines.

Puis, à mesure que le déconfinement se poursuit, on voit émerger des réflexions sur les espaces publics puisque la situation nous impose de les utiliser différemment. Il faut bien sûr tout repenser d’un point de vue sanitaire mais ces réflexions nous amènent aussi à questionner la façon dont on a designé les villes. Est-ce qu’on a suffisamment d’espaces publics ? Peut-on en créer des nouveaux ? Est-ce qu’on peut fermer cette route pour installer des bancs et créer un nouvel espace de loisir ? Est-ce qu’on peut organiser l’espace différemment ? Ce sont autant de questions qui révèlent les manques de nos villes actuelles.

Vous consacrez un chapitre entier à l’amitié ce qui est plutôt surprenant dans un ouvrage d’urbanisme. Pourquoi ?

L. K. : Dans les villes, les espaces résidentiels sont construits pour répondre aux besoins de la famille nucléaire dite traditionnelle, même si ce modèle familial est de moins en moins populaire. Les gens ont des enfants plus tard, ils divorcent, les familles se recomposent. Bref, les modèles familiaux d’aujourd’hui sont variés et plus complexes que ceux sur lesquels nos villes ont été bâties. Pour aller encore plus loin, j’ai écrit ce chapitre sur l’amitié. Il a pour but d’ouvrir la réflexion vers des villes qui, en tant qu’espaces de vie, accueillent tous les types de relations, pas simplement romantiques. Imaginer les espaces résidentiels en prenant l’amitié comme relation centrale et non la relation amoureuse est une façon de complètement repenser le design de nos villes. Ça permet de penser à l’expérience que les gens ont de l’espace urbain.

Pour transformer nos villes en villes féministes, vous écrivez que « les marges doivent devenir le centre ». Qu’entendez-vous par-là ?

L. K. : Prenons l’exemple des systèmes de transport ; ils ont été pensés pour répondre aux besoins du working man typique qui travaille dans un bureau. Cet usage particulier est devenu central dans notre façon de gérer les transports publics, c’est donc le centre. Mais il ne s’agit en fait que d’un seul type d’habitant urbain très spécifique. Je suggère donc qu’on décentre notre vision de l’urbanisme pour penser à ceux qui sont relégués à la marge. Ça inclut les femmes mais beaucoup d’autres citoyens urbains comme les sans-abris, les travailleuses du sexe, les nouveaux immigrés, les seniors, etc.

Quels sont les bénéfices d’une telle approche ?

L. K. : Dans le cas des transports publics, l’accessibilité est un sujet crucial. Dans mon livre, je raconte notamment mon expérience avec une poussette dans le métro londonien. Mais rendre les transports accessibles aux poussettes, c’est aussi les rendre plus accessibles aux personnes handicapées, aux seniors et aux enfants. De même, avoir un système de transports sûrs, efficaces et abordables a un impact environnemental qui profite à tous. Il ne s’agit donc pas d’améliorer les choses simplement pour les femmes, ou un groupe de femmes en particulier. Décentrer nos référentiels permettrait d’améliorer la vie de nombreux citoyens urbains sans priver ceux qui sont d’habitude au centre.

Il y a donc beaucoup à faire pour rendre les villes plus inclusives. Mais comment faire ?

L. K. : Certaines questions ne peuvent avoir que des réponses radicales. La situation actuelle le montre bien. Nous devons radicalement repenser la façon dont nous distribuons le travail dans la société mais aussi les questions liées à la violence et notre façon d’y répondre que le mouvement Black Lives Matter met en exergue actuellement.

Néanmoins, je ne pense pas qu’il faille sortir les bulldozers et tout raser. Il y a de nombreuses choses, parfois considérées comme des détails insignifiants, qui peuvent être améliorées sans attendre comme des toilettes publiques adaptées à tous ou des nouvelles lignes de bus. Mais il s’agit surtout, pour chaque nouveau projet, de se poser systématiquement la question : « est-ce que ce projet va aider ceux qui sont les plus vulnérables et marginalisés ? » Ça permet à terme d’inclure les réflexions d’équité, de justice et de durabilité dans les processus d’urbanisme. Et donc d’aller vers des changements plus importants. L’exemple par excellence est celui de Vienne en Autriche qui a introduit la notion de gender mainstreaming depuis 20 ans dans les politiques d’urbanisme de la municipalité.

Mais évidemment ça demande d’avoir des équipes décisionnelles beaucoup plus diverses. L’urbanisme comme l’architecture sont historiquement des professions très masculines et blanches. Plus il y aura de voix différentes à la table, plus on pourra designer des villes qui correspondent à leurs habitants et habitantes.


Alice Huot - Le 9 juill. 2020
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