Deux visages de femmes qui se regardent

Rivalité féminine : peut-on enfin en finir ?

Méduse vs Athena, Madame de Tourvel vs Marquise de Merteuil, Kate vs Meghan... Mythologie, littérature et pop culture n'ont de cesse de montrer des femmes dressées les unes contre les autres. Aujourd'hui, où en est-on ?

Avec En finir avec la rivalité féminine (Éditions Les Arènes, septembre 2022), la journaliste Élisabeth Cadoche et la psychothérapeute Anne de Montarlot se penchent sur les racines historiques, sociologiques, psychologiques et biologiques de la rivalité féminine. Interview.

Beaucoup d'individus ont encore du mal à associer féminité et violence, et pourtant...

Élisabeth Cadoche : Les femmes répondent aux attentes socioculturelles qui les enjoignent à être douces, calmes, à ne pas exprimer leur colère sous peine d’être taxées d’hystérie. La confrontation directe peut être perçue comme une forme de folie ou de vulgarité. En conséquence, elles ont élaboré une stratégie compensatoire très efficace : le passif-agressif. Cela commence dans les cours de récréation où les petites filles se liguent à plusieurs contre une, cela continue plus tard avec la médisance, les ragots, les rumeurs. Avec les réseaux sociaux, cela peut prendre des formes violentes, celles qui agressent le faisant souvent de façon anonyme.

La rivalité féminine n'est donc pas qu'un simple mythe ?

É. C : La rivalité féminine est souvent balayée, on prétend qu'elle serait un mythe qui profiterait aux hommes. Il est vrai que le sujet est tabou. Ça ne se fait pas de dire qu’on est en rivalité avec sa meilleure amie ou jalouse de sa fille. Et pourtant, lorsqu’on interroge les femmes, on retrouve toujours des récits glaçants, des témoignages d’inconduites de la part d’une collègue, d’une sœur, d’une amie. Une étude* révèle que 63 % des femmes ont exprimé une préférence pour un patron homme, contre 52 % des hommes. Le regard de la femme sur son propre sexe est encore biaisé par des siècles de domination masculine. Cela vient de notre histoire, de notre société : la culture occidentale est émaillée de récits de guerres et de bravoure, d’hommes qui s’affrontent. Tout se passe comme si le mâle se réalisait dans la lutte, que sa valeur dépendait de sa façon de gérer la rivalité, que tout cela était constitutif de sa masculinité, de son pouvoir. Pendant longtemps, on ne supportait pas que les femmes s’épanouissent dans la rivalité, leur épanouissement devait passer par la maternité. La pop culture a beaucoup œuvré en ce sens.

Quelles sont les injonctions que les femmes s'adressent entre elles ?

É. C : Les terrains où s'expriment la rivalité sont partout, de la sphère professionnelle aux relations familiales et amicales... Cela concerne aussi les hommes, mais la façon de gérer la compétition diffère. Nous avons aussi recueilli des témoignages dans le livre montrant que la rivalité peut faire rage autour de la maternité. Lorsque le fils cadet de la princesse Kate fait des grimaces et une petite crise d’impatience lors d’une manifestation officielle, les photos font la Une et les commentaires de femmes sont peu charitables, signifiant qu’elles sont de meilleures mères que Kate. Tout est prétexte à comparaison, à rivalité. La jeunesse, la minceur et la beauté sont autant de critères édictés par les hommes et adoptés et intériorisés par les femmes entre elles.

Avec MeToo, la sororité est devenue un mot à la mode. Constatez-vous des progrès ?

É. C : Depuis 2017 et l’explosion #MeToo, le paradigme est en train de changer, les choses évoluent. Il suffit de jeter un œil aux titres des livres qui sortent en cette rentrée (Amélie Nothomb, Virginie Despentes) pour voir la sororité à l’œuvre. Toutefois, sur les réseaux sociaux, la rivalité ne donne aucun signe d’essoufflement. Il faut donc être vigilantes, amplifier la parole des femmes et prendre consciences de nos réflexes misogynes qui ont parfois la vie dure. Les femmes sont soumises à des injonctions de performance et de perfection, elles sont donc sans cesse en train de se comparer, de comparer leurs corps. Elles le font de façon pavlovienne, c’est un réflexe qui exprime sans doute un manque de confiance en elles. La compétition a beau être jugée vulgaire, elle n’en est pas moins réelle, mais les femmes qui s’y adonnent répugnent à le reconnaître. Alors que chez les hommes, la compétition est assumée, voire valorisée, elle est encore ambivalente pour les femmes.

Comment lutter contre ce réflexe quasi pavlovien ?

É. C : Ne pas faire de commérages, encourager les autres femmes, trouver des modèles inspirants, et surtout parler plutôt que de nourrir non-dits et rancœurs. La philosophe Sophie Galabru explore cette voie dans son livre Le visage de nos colères (Flammarion, 2022). Il y a aussi cette idée qu’il est plus simple de se ranger du côté du plus fort, donc des hommes, quitte à sacrifier les autres femmes : peut-être faudra-t-il apprendre à déplaire un peu aux hommes et à nous tenir davantage dans la sororité.

*Source : Gallup, 2009

Pour aller plus loin : écouter l'épisode « Toutes rivales, toutes ennemies ? »   du podcast Quoi de Meuf.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.