Lauren Bastide

Lauren Bastide : « MeToo, féminicides… La justice actuelle ne répare rien »

Dans son essai Futur.es, la journaliste et militante féministe Lauren Bastide explore l’idée de « justice réparatrice » qu’elle estime plus efficace que la justice pénale pour répondre aux crimes sexuels et aux violences faites aux femmes. Explications.

Lauren Bastide anime le podcast féministe La Poudre et publie le 6 octobre Futur.es – Comment le féminisme peut sauver le monde (Allary Éditions). Ce livre fait le point sur les théories féministes (genre, hétérosexualité, care, éco-féminisme…). Et elle y évoque également la justice réparatrice. Actant les impasses du mouvement MeToo, elle propose dans la ligne du travail de la sociologue féministe Gwenola Ricordeau de se pencher sur cette approche de la justice. Pratiquée à la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud ou après le génocide au Rwanda, elle vise à ce que victimes et bourreaux se parlent pour arriver à une forme de pardon et de réparation.

Elle pourrait s’appliquer notamment aux agressions sexuelles. Et se révéler plus efficace que la justice pénale actuelle dans laquelle « 1% des auteurs de viol finissent en prison ». Ce qui cache une seconde impasse puisque : « Si on avait vraiment l’intention d’appliquer la loi, il faudrait incarcérer des centaines de milliers de personnes. Or la surpopulation carcérale est déjà un problème énorme en France. »

La justice réparatrice, déjà pratiquée au Canada ou en Nouvelle Zélande, et timidement introduite dans le droit français par Christiane Taubira, permettrait bien mieux que le système actuel de répondre aux cinq besoins principaux des victimes énumérés par la juriste canadienne Ruth Morris : « Obtenir des réponses à leurs questions sur les faits ; voir leurs préjudices reconnus ; être en sécurité ; pouvoir donner un sens à ce qu’elles ont subi ; obtenir réparation. »

Comment articulez-vous votre combat en faveur de la justice réparatrice et votre engagement dans le mouvement MeToo ?

Lauren Bastide : MeToo est un échec. Les seules personnes qui sont tombées grâce à MeToo, ce sont les victimes : des femmes laminées, qui ne sont pas entendues, qui sont traitées de menteuses, pas réparées. Alors que les hommes accusés sont ostracisés mais jamais condamnés et qu’ils poursuivent même leurs victimes en justice. Rien ne fonctionne. En partie parce que la base de notre système judiciaire, c’est que toute personne qui a commis un acte criminel est un monstre. Il faut l’isoler, le punir, l’exclure. Cette façon de voir la justice est très occidentale et très récente. Il y a plein d’autres manières de rendre la justice qui tiennent compte qu’on a affaire à une personne intelligente qui a dévié de la norme et qu’il faut ramener près de nous. Parler, prendre le temps, ça pourrait tout changer sur le viol. Je rêve d’un monde où un homme ou une femme pourrait s’avancer et dire : « J’ai commis cet acte, je demande votre pardon, je demande à réparer, à m’améliorer. » Et où l'on pourrait avancer. C’est l’idée défendue par la sociologue Gwenola Ricordeau, et je suis là pour passer sa pensée.

Dans votre livre, vous opposez un féminisme carcéral à un féminisme abolitionniste dont vous vous réclamez. Que recouvre cette différence ?

L. B. : Pour l’instant, le féminisme français est très pénaliste. Et ça ne marche pas. Vouloir éradiquer une catégorie d’êtres humains de la société, c’est un travail de Sisyphe… Il y aura toujours de nouveaux violeurs, la justice n’aura jamais le temps de juger tout le monde, et les victimes ne seront pas réparées.

J’ai fait une série d’épisodes de La Poudre dans lesquels j’ai reçu l'écrivaine Vanessa Springora, la femme politique Sandrine Rousseau, la romancière Christine Angot… Aucune femme passée par la dénonciation d’un MeToo dans l’espace public n’est sortie apaisée. Ça écrase. On tourne autour de la question de la véracité des faits, ce qui nous oblige à entendre en boucle des histoires dégueulasses. Il faut aborder autrement ces récits, en faire le point de départ d’une conversation. Il est urgent de passer à autre chose.

Vous révélez dans votre livre que votre sœur a été victime d’un féminicide, assassinée de trois coups de carabine par un camarade d’université en plein amphithéâtre. C’est une raison pour laquelle vous êtes particulièrement sensible à ces questions.

L. B. : C’est la première fois que je parle si librement de mon histoire personnelle. Ce sont des choses que je cache depuis 17 ans parce que c’est très lourd. En avançant ces théories, je n’ai pas envie qu’on dise que je m’exprime en tant que bourgeoise hors sol qui n’a aucune idée de ce qu’est la justice. Je vois très bien ce qu’est la violence masculine. J’ai assisté à deux procès d’assises. Et je sais qu’envoyer en prison quelqu’un qui a causé un tel marasme dans mon existence ne change rien à ma peine ou à ma compréhension des évènements. Ça ne me répare pas. J’ai compris ça par rapport à ma propre histoire et c’était important que je l’écrive. Ça peut avoir un poids et convaincre d’autres personnes que ce n’est pas en punissant qu’on va se sentir mieux. Ma sœur a été assassinée en 2005, et je ne me suis engagée dans le féminisme qu’en 2015. Pendant longtemps, je n’ai même pas fait le lien, je ne voyais pas le rapport. Il m’a fallu toute une éducation pour relire l’histoire de ma sœur par le prisme du féminisme.

À LIRE : Lauren Bastide, Futur.es – Comment le féminisme peut sauver le monde, Allary Éditions, 2022.

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  1. MME BRIGITTE DUGAST DE SOLLIERS dit :

    VITE actions en réparation devant les tribunaux français au moins, en s'appuyant sur les arguments développés dans le livre de Lucie PEYTAVIN.
    Les parents de filles qui leur offrent des études supérieures sont victimes du marché de l'emploi française car leurs filles à qualification égales avec les garçons et à temps professionnel égal, sont moins bien payés que les garçons et plus tard ne bénéficient que de retraites atrophiées. Ces parents de filles ayant poursuivi des études supérieures sont lésés par dépréciation de leurs investissements dans l'avenir de leurs filles : c'est un PREJUDICE DIGNE D ETRE REPARE car les livres universitaires sont aussi chers pour les filles que pour les garçons, de même certaines inscriptions de fac ou d'écoles. Puis leURSs filles elles mêmes sont victimes d UN PREJUDICE ECONOMIQUE DIRECT par des salaires moindres et des retraites anormalement basses. De même, les enfants de ces filles essuient aussi une perte de chance par des mères maltraitées par leurs employeurs et par leurs maris : CES PREJUDICES subis par ruissellement par des mineurs DOIVENT ETRE aussi REPARES

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