Deux femmes brunes l'une contre l'autre

Bisexualité féminine : « le désir est une source inépuisable d'inspiration »

© Yaroslav Shuraev

Longtemps oubliée ou sous-considérée, la bisexualité serait chez les femmes bien plus répandue que l'hétérosexualité. Décryptage avec Mathilde Ramadier.

Elles témoignent : 42 femmes âgées de 15 à 58 ans racontent la manière dont elles ont vécu leur sexualité. Et l'on découvre que cette dernière est bien moins linéaire que ce que l'on pourrait imaginer. Dans Vivre fluide sorti début septembre aux éditions du Faubourg, Mathilde Ramadier, journaliste, autrice et conférencière, retrace l'histoire de la bisexualité féminine depuis l’Antiquité en passant par la sociologie et la pop culture. Elle démontre que cette orientation sexuelle est moins marginale que ce qu'on pourrait croire. Une lecture qui permet de se défaire de certaines étiquettes et d'assumer le versant anarchiste de la sexualité. En ligne de mire : ouvrir le champ des possibles et s'affranchir (pour qui le veut) de l'hétérosexualité.

Pourquoi avoir choisi d'écrire sur la bisexualité chez les femmes ?

Mathilde Ramadier : Ce sujet m’intéresse depuis longtemps. J’ai plutôt une vie d’hétéro -— je suis en couple avec un homme, mariée, avec deux enfants — mais je suis très proche des communautés LGBTQA+. J’ai toujours été attirée par les deux genres, et ma sociabilisation est beaucoup passée par les communautés queer parisiennes et berlinoises. De façon plus générale, les sujets autour du genre et du corps m’intriguent beaucoup. Après la publication de ma bande dessinée Corps public, j’ai partagé avec mon éditrice l’intuition selon laquelle la bisexualité serait bien plus répandue chez les femmes que l’hétérosexualité. En creusant, je me suis rendu compte que très peu d’ouvrages avaient été écrits sur le sujet, alors que la majorité des femmes s’était — sans forcément passer à l’acte — un jour posé la question. J’observais beaucoup de troubles chez les femmes autour de cette orientation...

Quelle différence entre la bisexualité et la pansexualité ?

M. R : La terminologie est intéressante car elle témoigne d'un besoin de poser des étiquettes, surtout quand il s'agit de se catégoriser soi-même. À titre personnel, j'emploie le terme bi, même si je ne l'aime pas : je le trouve moche, un peu scientifique et chirurgical. Les moins de 30 ans, eux, ne l'utilisent plus du tout, ils préfèrent parler de pansexualité. Les pansexuels rejettent le préfixe bi qui entérine une pensée binaire et souscrit à la thèse selon laquelle il n'y aurait que deux genres. Le préfixe pan vient du grec, il signifie tout, donc toutes les personnes sans considérer leur genre. Je trouve le terme plus intéressant, contemporain et joli

D'après le psychologue Justin Lehmiller, la sexualité des femmes serait plus fluide que celle des hommes. Tes entretiens le confirment ?

M. R : Oui, une étude menée il y a moins de 15 ans sur un échantillon de plusieurs milliers de femmes révèle ce phénomène, que John Micheal Bailey qualifie de « plasticité érotique ». Ce sondage révèle que 59% des femmes auraient déjà fantasmé, éprouvé du désir ou seraient passées à l'acte avec une autre femme. De plus, 45% des sondées auraient eu une expérience physique avec une femme, une occurrence bien moins répandue ou assumée chez les hommes. Ce brouillard statistique serait en partie dû au fait que la bisexualité a longtemps été considérée comme une orientation à part entière. Jusqu'au milieu du 20ème, elle est même confondue avec intersexuation ou hermaphrodisme. La bisexualité est utilisée alors comme un concept fourre-tout désignant un mélange de masculin et de féminin. Aujourd'hui encore la bisexualité est perçue comme un état transitoire. Pour l'anthropologue Catherine Deschamps, les bisexuels seraient les grands oubliés de l'histoire et des études, surtout chez les femmes. C'est une sorte de zone grise, un entre-deux, un angle mort. La difficulté à évaluer la proportion de personne bisexuelles ou à s'identifier comme telle provient aussi de la définition de la bisexualité : à partir de quand peut-on conclure que quelqu'un est bisexuel ? Dès le fantasme ? La consommation de porno ? La psychologue Lisa Diamond observe pourtant que si on prend en compte toutes les nuances et gradations de la bisexualité (fantasme, passage à l'acte, habitude, identité affirmée, militantisme...), l'orientation serait en fait plus répandue que l'hétérosexualité. Lisa Diamond conclut dans Fluidity que si les femmes ont tendance à expérimenter une sexualité plus ouverte, c'est parce qu'elles sont moins fixées que les hommes sur des stéréotypes de genre, moins dépendantes dans leur désir de ce qui ferait la masculinité ou la féminité. Cela permettrait d'être plus tolérantes et fluides dans leur désir, et in fine plus libres. Il est intéressant de voir le désir comme un outil d'émancipation, d’exploration et d’ouverture ver les autres. Pour les hommes aussi, évidemment.

Tu écris que la bisexualité n'échappe pas aux rouages du système hétéro patriarcal. Pourquoi ?

M. R : De nombreux stéréotypes encombrent les représentations de la bisexualité féminine. Une femme bisexuelle va souffrir non seulement d'homophobie mais de biphobie et de misogynie accrue. Par les hommes cisgenres et hétéros, elle est vue comme une femme à la libido décuplée, dangereuse, une sexualité qui leur échappe. Cette représentation — que l'on retrouve beaucoup dans le porno — est aussi véhiculée dans le cinéma. Rappelons que le fantasme le plus répandu chez les hommes hétéro cisgenres — souvent les mêmes hommes qui ont tendance à être le plus lesbophobes — est le plan à trois avec deux femmes. En outre, on attend toujours des bisexuelles qu'elles vivent avec un homme et se contentent de vivre des frissons passagers avec des femmes.

Comment la bisexualité féminine est-elle représentée dans la pop culture ?

M. R : Elle est principalement représentée au travers du male gaze, et pour moi presque au travers de la culture du viol. Très souvent, les scènes bi servent de pivot à l'intrigue (Huit Femmes) ou mêlent Éros et Thanatos dans un univers enfantin (Black Swan). On note la récurrence aussi du personnage dominant et déluré, qui initie et entraîne la timorée (Mulholland drive). Bref, il est très rare de percevoir de véritable désir dans ces scènes où intervient toujours une tension de prédation et de rivalité, comme si l’érotisme entre deux femmes ne pouvait se décharger que dans ces moments-là. Quelques contre-exemples : La Belle saison, À trois on y va ou Carol. Dans ces films, pas de sensationnalisme ou d'hommes qui mènent la danse... Il faut aussi composer avec ce que la chercheuse américaine Breanne Fahs appelle la bisexualité performative, ou ce que la réalisatrice et autrice Ovidie qualifie de bisexualité respectable : il s'agit d'une bisexualité qui ne relève pas d'une pratique authentique, ou en tout cas mise en scène pour le regard masculin, pour prouver un certain sens de l'aventure sexuelle, tout en collant néanmoins aux codes de la pornographie mainstream. Pensez à Madonna — une icône qui incarne la mode et l'époque jusqu'au fin fond de sa chair — et à son baiser de 2003 aux MTV Music Award à Britney Spears, ou à la catégorie très populaire « girls gone wild » sur toutes les plateformes de porno. On pourrait se laisser aller à croire qu'en apportant de la visibilité à la bisexualité, ces représentations servent la cause. Or, elles ne sont que la preuve que l'on attend des femmes qu'elles se conforment aux fantasmes masculins de l'époque.

Avant la pop culture, comment la bisexualité a-t-elle été représentée ?

M. R : On pense évidemment à la poétesse de l'Antiquité grecque Sappho, qui déclamait son amour pour les femmes et qui officiaient dans les thiases, des lieux fermés où l'on enseignait l'art d'aimer et la séduction. Certes au service des hommes (car dédiés à la préparation au mariage), ces lieux étaient néanmoins des espaces de liberté ou tout était permis, les premiers safe spaces en somme. En outre, d'après certains historiens, le tout premier écrivain de l'humanité serait une femme, une princesse mésopotamienne ayant rédigé des supplications à la déesse sumérienne de l'amour, supplications dans lesquelles elle se présente comme la maîtresse de la déesse... La bisexualité est donc un sujet vieux comme le monde, qui a aussi été l'incarnation d'une transcendance et d'un idéal amoureux. Condamnée par la chrétienté, la bisexualité revient sur le devant de la scène à la fin du 19ème avec l'explosion des cabarets. Dans ces milieux bohèmes, intellectuels où sortait beaucoup l'écrivaine Colette, la bisexualité prend une place à part entière, avec des spectacles et des revues qui lui sont consacrées. À Berlin avant l'arrivée du nazisme, la représentation de la bisexualité est un peu différente : peut-être un peu moins élégante, mais plus militante, avec des figures comme Anita Berber, qui joue dans le premier film gay de l'histoire sorti en 1919. San Francisco dans les années 1970 et 1980 s'impose aussi comme pôle militant, avec par exemple Lani Ka’ahumanu, une militante lesbienne qui tombera amoureuse d'un homme et se fera virer des cercles lesbiens après avoir fait son coming out bi.

C'est quoi la non-binarité pour toi ?

M. R : Ce n'est pas simplement renier le fait d’être coincé entre deux genres, c'est aussi essayer de s'extirper de deux types de représentations de la sexualité, qui sont des mono sexualités (hétéro ou homo). Ce que je souhaite, c'est que l'on regarde toutes les variations entre les deux sans voir la bisexualité comme un hiatus, une zone grise, ou une homosexualité refoulée. Malheureusement, la biphobie provient beaucoup de la communauté lesbienne, ce qui génère beaucoup de souffrances et d'incompréhensions lorsque des femmes bi se voient par exemple exclues de bars lesbiens. C'est selon moi dommage de reproduire des mécanismes de domination que l'on dénonce par ailleurs.

Que recouvre ton invitation à vivre fluide ?

M. R : Je n'invite pas forcément à l'être, mais à le vivre chacun à sa façon. J'aimerais que la fluidité soit une pratique de la liberté, sans se fier à un modèle unique et binaire. Je pense que le désir est une source inépuisable d'inspiration, auteur de création et de joie de vivre, et que l'on peut mettre au travail afin de s'émanciper des limites de l'hétérosexualité si on le souhaite. Tout le monde a déjà été traversé par la question : j'aime mon ou ma partenaire, mais va-t-on vraiment rester ensemble toute une vie sans toucher quelqu'un d'autre ? Sous l'impulsion du féminisme sex-positif et de l'explosion des étiquettes de genre et d'orientation, les modes de vie polyamoureux se sont décuplés ces dernières années. J'y vois quelque chose d'intéressant à notre époque, car ces nouveaux paradigmes peuvent être libérateurs pour certaines personnes, même s'ils ne sont pas évidents à mettre en pratique, puisque ces modèles remettent en cause l'ordre établi.

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