Jeune femme avec taches de rousseur buvant un bubble tea

Poke bowl, bubble tea : pourquoi sommes-nous devenus fans ?

© Rodnae

Notre alimentation n'est pas un trait culturel gravé dans le marbre. C'est un système complexe en évolution permanente. Analyse du contenu de nos assiettes avec Pierre Raffard, enseignant en... géopolitique.

Une manière de sauver le monde et de définir notre rapport au genre pour les uns, un moyen de réconfort pour les autres... La façon dont nous nous alimentons raconte notre époque mieux que les chroniques d'un quotidien. Pierre Raffard, enseignant en géopolitique à l’ILERI et auteur de l’ouvrage Géopolitique de l’alimentation et de la gastronomie (Le Cavalier Bleu, 2021) explique ce que notre nourriture dit de nous.

Quel est le rôle de nos repas ?

Pierre Raffard : Vu d’Europe, on a tendance à oublier que la fonction première du repas est de se nourrir. Dans nos pays développés, l’abondance passe désormais pour un tel acquis, que peu sont les mangeurs à s’interroger sur le rôle nourricier du repas. La pandémie puis les conséquences progressives de la guerre en Ukraine ont toutefois rappelé à nos sociétés repues que l’accès à l'alimentation était une donnée pas si immuable que cela. Ceci étant dit, depuis des millénaires, le repas a largement dépassé la simple réalisation d’un besoin biologique et physiologique. C’est autour de la table que se définissent les rôles sociaux. C’est autour de la table que l’on se met en scène, sa personne, ses croyances et ses valeurs. C’est autour de la table que se construit et se donne à voir une culture. C’est aussi autour de la table que s’expriment voire s’exacerbent les tensions et les rivalités. Du Festin de Babette de Karen Blixen au film Festen de Thomas Vinterberg, la littérature et le cinéma n’ont cessé de mettre en avant le rôle éminemment culturel, social et politique du repas. La table, qu'elle soit quotidienne ou qu’elle renvoie à un événement plus exceptionnel, est le meilleur endroit pour faire une expérience concrète de la (géo)politique !

La manière dont on se nourrit dit beaucoup sur qui nous sommes ?

P. R. : Avec le sexe, manger renvoie à l’une des actions les plus intimes et personnelles de l’Homme ; l’alimentation est aussi le terrain d’expression privilégié de nos singularités. La maxime de Brillat-Savarin, « dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es » n’a pas pris une ride. Mieux, elle n’a jamais été aussi vraie ! En effet, au sein de sociétés où l’individu est devenu la valeur cardinale, manger est un moyen de dire qui l’on est, ce que l’on pense, mais aussi de mettre en scène les causes que l’on défend. L’essor contemporain des régimes végétariens, véganes, sans gluten, sans lactose, etc., ou des modèles dits alternatifs (bio, circuits courts, vente directe) renvoit autant à une volonté d’apporter une réponse concrète à certains enjeux contemporains (environnement, bien-être animal, relocalisation des activités économiques), qu’à un outil de distinction individuelle. Ce lien étroit entre alimentation, expression de soi et politique se retrouve d’ailleurs dans la consommation (ou non) de certains plats ou produits. Lorsque Benoît Hamon décide, lors d’un passage à Béziers, de s’immortaliser à la terrasse d’un kebab, son action est présentée comme un acte de résistance par une partie de la presse française. Lorsqu’en Inde, les fondamentalistes hindous s’en prennent physiquement aux bouchers musulmans vendant de la viande bœuf, ils illustrent eux aussi, de manière paroxystique certes, la dimension symbolique, politique et idéologique de l’alimentation.

Comment se diffusent les habitudes culinaires, et comment cette diffusion a-t-elle évolué ?

P. R. : La question des diffusions culinaires est essentielle pour retracer l’histoire de la cuisine, mais aussi pour comprendre comment se transforment aujourd’hui nos habitudes de consommation. Les pratiques alimentaires des êtres humains n’ont cessé de se transformer à mesure que les peuples ont découvert de nouveaux milieux et sont entrés en contact avec de nouvelles sociétés. Les diffusions de produits, de saveurs et de cuisines se déployaient alors le long des routes commerciales ou suivaient des mouvements migratoires. Profitons-en d’ailleurs pour briser une idée encore trop largement répandue et utilisée ad nauseam par de nombreux acteurs politiques. Alimentation et cuisine ne sont pas des traits culturels gravés dans le marbre. Au contraire, il s’agit de systèmes complexes en redéfinition et en évolution permanente. Les cuisines dites françaises, japonaises ou turques ne sont pas ce qu’elles étaient il y a cinquante ans et ne seront plus les mêmes dans cinquante ans ! Deux éléments ont toutefois profondément changé depuis quelques décennies. D’une part, la rapidité de ces diffusions. Là où la tomate a mis plus de quatre siècles pour s’implanter réellement en Europe, il n’a suffi que d’une vingtaine d’années pour qu’un agrume comme le yuzu devienne l’étendard des foodies du monde entier et moins de cinq ans pour que la planète plébiscite une boisson comme le bubble tea. Le second bouleversement concerne la manière dont se diffusent aujourd’hui les modèles alimentaires. À l’échelle de la planète, l’explosion des flux migratoires a mis à disposition des mangeurs un éventail de choix quasi infini, tandis que leur interconnexion désormais numérique leur permet désormais en quelques clics ou swipes d’avoir accès à l’ensemble des produits et plats de la planète. En moins de dix ans, les réseaux sociaux sont devenus la plus grande bibliothèque gastronomique que le monde n’ait jamais compté !

Pourquoi et comment les poke bowls et les bubble teas sont-ils devenus si populaires ?

R. F. : L’importance prise par ces nouveaux canaux de diffusion a profondément modifié les valeurs et les attentes des mangeurs. Alors que la quantité de nourriture disponible, son innocuité et ses qualités gustatives étaient autrefois des valeurs étalon essentielles (et le sont d’ailleurs toujours dans de nombreuses régions du monde), de nouvelles rationalités ont émergé ces dernières années dans les pays développés. Parmi elles, la dimension esthétique est devenue une référence incontournable. Pour qu’il soit bon à manger, un plat doit désormais être beau à regarder. À ce titre, le succès de préparations colorées comme les bowls ou le bubble tea dépend autant si ce n’est plus de leur degré « d’instagrammabilité » que de leur capacité à séduire les papilles. Au même titre que le cinéma ou que la musique, l’alimentation est ainsi devenue une pop culture avec ses stars, ses influenceurs et ses codes esthétiques particuliers. Surfant sur ces dynamiques, nombreux sont aujourd’hui les acteurs publics comme privés à essayer de se positionner au sein de cette culture foodie globalisée. Se hisser au rang de destination gourmande est devenu pour de nombreux pays comme la Thaïlande, le Pérou ou l’Australie un horizon à atteindre. Le plus difficile sera néanmoins de s’y maintenir.

Tout est politique : la nourriture aussi ?

P. R. : Ces dernières semaines, le monde semble avoir (re)pris conscience que l’alimentation constituait un élément essentiel du fonctionnement des sociétés humaines… et donc un levier politique fondamental. Les conséquences agricoles et alimentaires du conflit russo-ukrainien risquent de placer de nombreux pays dans une situation d’insécurité alimentaire et politique incontestable. Le continent africain est aujourd’hui en première ligne. De l’Égypte au Sénégal, la peur est grande chez un certain nombre de gouvernements d’être dans l’incapacité d’assurer l’approvisionnement alimentaire de leurs populations et donc de sombrer dans une crise politique profonde. Rappelons d’ailleurs que les premières revendications des Printemps arabes concernaient justement l’envolée des prix de certains produits de base. En 1975, le secrétaire d’État à l’agriculture de l’administration américaine, Earl Butz, résumait, non sans un certain cynisme, les enjeux ô combien politiques se jouant dans et autour de nos assiettes : « Les peuples affamés écoutent avant tout les hommes qui peuvent leur donner un morceau de pain » . Presque 50 ans plus tard, le constat est le même : qui nourrit les hommes domine le monde.

À dévorer de Pierre Raffard : Géopolitique de l'alimentation et de la gastronomie, paru chez Le Cavalier bleu en 2011.

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