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Deux chefs ont une bataille de nourriture
© Getty Images - knape

Entre vegan, no gluten, omnivores... peut-on encore partager un repas sans s'engueuler ?

Le 23 nov. 2018

Entre adeptes vegan, no gluten, végétariens, crudivores, paléo, pratiquants du jeûne, et les simples omnivores, c'est parfois une véritable guerre des tranchées qui se joue autour de la table. L'explosion des régimes alimentaires signe-t-elle la fin du repas rituellement partagé ? Ou, au contraire, renouvelle-t-elle le modèle ? 

À TABLEEEEE !

Mais que se passe-t-il ? Notre sacro-saint rituel du repas serait-il en phase de se faire disrupter ? 

Les chiffres sont clairs. Ils sont de plus en plus nombreux à déclarer avoir adopté un régime alimentaire spécifique et les juniors portent le mouvement. Ils seraient déjà plus d’un quart à avoir fait la bascule : 27 % des 18-24 ans et 23 % des 25-34 ans selon une étude OpinionWay de mai 2018. Désormais, les menus à la maison doivent fonctionner comme au restaurant : à la carte. Et ce n’est pas toujours simple à avaler.

UN RÉGIME QUI NE PASSE PAS…

Fine gueule et habile cuisinière, Laurence, 51 ans, dirigeante d’entreprise, le reconnaît : « Le soir du réveillon, un couple est arrivé avec leurs portions véganes. Ils le faisaient pour ne pas me déranger, mais ça m’a agacée. Quand on vient chez moi, j’aime que l’on apprécie ce que j’ai préparé. »

Déclarer avoir un régime particulier reste difficile, et pour les plus jeunes, ça vire carrément au coming out. Lisa, étudiante en médecine, a annoncé à 17 ans qu’elle voulait devenir végétarienne. « Mes parents et mes sœurs l’ont très mal vécu. À l’époque, je faisais énormément de sport et ma mère avait très peur que le manque de protéines animales engendre des blessures. Pendant plus d’un an, j’étais en constant conflit avec eux sur ce sujet. Ça a été très dur de mon côté. » Pour Pierre, 23 ans, la chose « a été une bataille de tous les instants », et tandis qu’il refusait pour la énième fois de piocher dans le plat de viande, il a fallu qu’il encaisse les blagues à répétition : « Ce soir, on te fait de la tête de veau ? »

 

ON NE JOUE PAS AVEC LA NOURRITURE

Manger, pour les Français, n’est pas un besoin vital comme les autres. C’est un art de vivre. Ils seraient même champions du monde en temps passé autour de la table. Selon une étude de l’OCDE parue en mars 2018, ils y consacreraient une moyenne de 2 h 11 par jour, et l’UNESCO a consacré le repas gastronomique à la française patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Laurence, 46 ans, conceptrice-rédactrice et intolérante au gluten, en a conscience. « On ne s’attaque pas seulement au fait de faire autrement, on s’attaque à l’ADN de notre société. C’est particulièrement vrai concernant le gluten. Le gluten, c’est le blé, le blé c’est le pain, et le pain c’est ce que l’on partage. Toutes les fois que je le refuse, les gens l’interprètent comme un rejet de leur présence. » Et pourtant. Le rituel du repas n’a jamais cessé d’évoluer. Reçus à la table de nos grands-parents, on constaterait vite que nous avons rogné sur la plupart des règles de bienséance et que leurs plats en sauce ne nous disent rien qui vaille. Mais si les normes mutent, elles ne baissent pas les armes.

Passer à table, c’est avant tout répondre à des codes. Les plus récents se sont forgés sur des décennies d’injonctions, parfois contradictoires, sur le régime idéal. Chacun a fini par se bricoler des convictions sur ce que l’on devrait mettre dans nos assiettes... et rechigne à y déroger.

 

MAIS POURQUOI TU NE MANGES PAS PAREIL ?

Quand dans les années 1980, les accros des régimes minceur faisaient maigre, on pouvait les accuser d’être victimes des diktats de la mode. Aujourd’hui, les motivations pour adopter une alimentation spécifique sont plus diverses, et posent des questions autrement plus acérées.

Toujours selon OpinonWay, il est question de santé (53 %), d’écologie (34 %), et de défense de la cause animale (31 %). « J’ai toujours ressenti une certaine culpabilité à manger de la viande car je voyais bien les photos ou les vidéos d’abattoirs, et la contradiction que j’avais à la manger alors que je n’admettais pas, et je n’admets toujours pas, que l’on puisse traiter du vivant de cette sorte », raconte Lisa. Quels que soient les arguments, ils suscitent le débat. Pour Adèle, trentenaire, rédactrice en chef et végétalienne, les prises à partie sont fréquentes. Et lassantes. « Je dirais que cela dépend des gens. Soit ils sont totalement réfractaires et ils ont juste envie de t’agacer. Soit ils ne sont pas à l’aise parce qu’ils savent que tu as raison dans le fond mais qu’ils ne sont pas capables de faire comme toi. Alors ils cherchent la faille, pour montrer que tu n’es pas parfait. Quelques-uns respectent la cohérence entre les idées et les actions et le courage qui en découle. »

ALORS COMMENT FAIT-ON MAINTENANT ?

On apprend à arranger les menus. Pierre n’est végétarien que depuis un an et sa famille continue de servir de la viande à tous les repas. Mais maintenant, ses parents prévoient pour lui un steak de tofu. Chez Lisa, les choses ont changé aussi. « Ma mère ne m’a jamais expliqué pourquoi elle avait accepté que je sois végétarienne. Je pense qu’elle a simplement compris que ma santé était moins mise en danger par le manque de protéines animales que par les insomnies causées par ma culpabilité d’en manger. Malgré tout, je pense que mes parents ne comprendront jamais mon choix. Encore aujourd’hui ils en parlent comme d’un poids pour eux. »

Cahin-caha, on s’habitue donc. Et peut-être même que cet exercice enrichit le rituel de nos repas. On remet sur la table le seul plaisir d’être ensemble, en respectant le goût et la sensibilité de chacun, sans regarder dans l’assiette du voisin... une de ces règles de bienséance auxquelles nos anciens étaient attachés.

 

 


Cet article est paru dans L'ADN revue 17 consacrée aux nouveaux rituels. Si vous voulez la dévorer, n'hésitez pas à l'ajouter à votre menu en la commandant ici. Bon appétit !


 

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