portrait de Christian Clot

40 jours dans une grotte : "Mobiliser les gens autour de projets positifs est un moyen de survie fondamental"

© Bruno Mazodier

L’explorateur Christian Clot et 14 personnes ont vécu 40 jours dans une grotte. Des conditions expérimentales extrêmes qui confirment que c'est bien la coopération qui nous sauve.

L’expérience Deep Time, ou l’allégorie de la grotte… Ici, pas de soleil ou d’indicateurs temporels, mais 100 % d’humidité, une température constante de 10 degrés, et un défi pour les membres du groupe qui ne se connaissent pas : s’autoréguler tout en réapprenant la vie en communauté, et comprendre comment notre cerveau se transforme physiquement sous l'effet de l'adaptation.

À la tête de cette expérimentation hors du commun, Christian Clot, chercheur et écrivain spécialiste de la survie en territoires extrêmes, de la forêt amazonienne au désert des Kaluts en Iran, et fondateur de l'Adaptation Institute, premier institut dédié aux études menées en situations réelles. Interview.

Une homme dans l'Amazonie

En mars dernier, vous vous êtes enfermé à plus d’un kilomètre de l’entrée de la grotte de Lombrives avec 14 autres personnes qui ne se connaissaient pas. Aujourd’hui, vous décortiquez les données collectées. Quels résultats, attendus entre fin 2021 et courant 2022, espérez-vous obtenir ?

Christian Clot : Nous souhaitons voir si le cerveau se transforme physiquement lorsque nous nous retrouvons contraints de nous adapter à des conditions nouvelles et extrêmes. Nous voulions également mesurer si ces transformations s’installent durablement une fois de retour à la vie normale. Au niveau biologique, nous voulons être en mesure de mieux appréhender le sommeil, dont la qualité se dégrade partout dans le monde. Pour tout cela, plusieurs outils : un IRM avant / après pour tous les participants, des électrodes permettant d'enregistrer et analyser l'activité de nos générateurs bioélectriques cérébraux, et des caméras et capteurs de positionnement pour décrypter les interactions sociales. Ce que j’ai déjà observé avec 20 ans d’expérience derrière moi c’est que s’il n’y a pas de différence en termes de capacité d’adaptation en fonction des genres ou des métiers, il existe en revanche un véritable lien de causalité entre la volonté de s’adapter et les résultats obtenus. Contrairement à l’évolution qui se fait sans direction, sans but précis et de manière plus ou moins liée à des circonstances extérieures, l’adaptation nécessite une forme d’engagement.

Quelle intuition ou observation forgée lors de vos précédentes expéditions a été confirmée lors de cette expérience ?

C. C. : Deep Time a été l’occasion d’une vérification scientifique : l’humain a fondamentalement besoin de ses semblables. Rejeter les autres est une aberration complète, c’est antithétique à notre espèce. Dans la grotte, 15 personnes n’avaient plus rien à faire que d’être ensemble, sans téléphone et réseaux sociaux, et même les plus solitaires sont naturellement venus au groupe. Ensuite, l’expérience a montré qu’on est capable de s’adapter sur des temps assez courts… En effet, 40 jours est une période adaptative consacrée de transformation pour l’humain permettant de passer d’un état 1 à 2. On retrouve d’ailleurs cette temporalité dans les textes fondateurs – avec Moïse et la réception des Tables de la Loi, Jésus et la traversée du désert, Mohammad isolé dans sa grotte, ou la retraite du Bouddha – ou encore avec le Carême. Intuitivement, les Hommes ont compris cela depuis longtemps, mais la science l’a confirmé, notamment avec les expéditions spatiales. Non seulement nous sommes capables de nous adapter, mais c’est notre fonction la plus noble.

Comment s’est passée la vie dans la grotte, et quels ont été les différents paliers franchis lors de l’organisation de la vie en communauté ?

C. C. : Au début, chaque membre du groupe vivait à son rythme, la volonté était de ne pas leur donner de directions. C’était la première phase : l’acceptation d’un système anomique, c’est-à-dire caractérisé par l'absence d'organisation ou de loi. Il faut apprendre à vivre dans des circonstances inhabituelles, en écoutant des signaux inhabituels. Durant cette période, chacun se désynchronise, personnellement et par rapport au groupe. Et cela est très fatigant, mentalement et physiquement ! En conséquence, s’en suit une phase de quasi-apathie : les gens perdent un peu pied et une désynchronisation encore plus importante s’opère. Cela ne veut pas dire que le groupe cède au désespoir ou à la panique, mais la mise en œuvre d’actions devient extrêmement difficile. Dans les derniers jours, arrive enfin ce qu’on espérait : une synchronisation collective. Cela passait notamment par la mise en place de nouvelles activités communes ayant du sens pour les uns et les autres. Certaines d’entre elles – aller chercher de l’eau, la rendre potable, évacuer les eaux sales, produire de l’électricité et du gaz – n’ont évidemment jamais été interrompues, sinon nous serions morts ! Mais d’autres, prévues en amont, avaient été mises de côté, et il a fallu rappeler que ces activités non vitales – nettoyer la grotte et la topographier, recenser les peintures murales et des glyphes, faire l’inventaire zoologique – n’étaient ni anodines ni optionnelles. Leur réalisation nécessitait d’être un groupe et d’évoluer à un rythme pas trop disparate, tout en restant libres.

Quatre personne mangent dans le noir dans une grotte avec des lampes frontales

L’élément déclencheur de cette expérience a été la pandémie, durant laquelle beaucoup de gens ont expérimenté apathie et perte de repères temporels. Comment ce que vous avez appris dans la grotte peut nous servir à préparer le futur ?

C. C. : Dans un contexte d’effondrement, mobiliser les gens autour de projets positifs et de collaborations s’impose comme un moyen de survie fondamental. Ce que nous avons expérimenté sous terre pointe clairement du doigt ce qui permet de fonctionner en situation de crise : dès qu’on a redonné un sens à ces activités non vitales, elles sont devenues fondamentales pour l’équipe et ont permis de faire corps. Deep Time a aussi montré que nous avons besoin de coopération, et non de collaboration. Quelle différence entre les deux ? Dès que deux personnes interagissent, elles collaborent : quand j’achète mon pain, ma boulangère et moi collaborons lors d’un temps limité ; quand l’achat est terminé la collaboration s’arrête. Dans la collaboration, on ne fonctionne que selon ses besoins : dès que ces derniers sont satisfaits les échanges cessent, ce qui prévient l’instauration d’une dynamique de groupe pérenne. À l’inverse, la coopération demande la compréhension de l’autre et de son contexte, la volonté commune de faire ensemble.

Comment devenir meilleur à ce niveau-là ? Et comment faire pour briser l’inertie collective et enclencher cette phase de mise en action, notamment par rapport au réchauffement climatique ?

C. C. : Il y a du boulot pour donner l’envie de s’adapter et insuffler la conviction du possible. Aujourd’hui, la manière d’aborder notre futur – décrit à raison comme dramatique – ne nous y incite pas. Or, sans espoir le cheminement conduisant à l’adaptation ne peut s’enclencher. Nous avons pourtant grandement besoin d’entamer la 3ème phase connue dans la grotte : le moment où l’on agit. Si sous terre nous étions restés coincés dans notre état apathique, nous aurions perdu le sens collectif, ce qui aurait conduit à de réels dangers. Si je reprends l’analogie de la grotte et du réchauffement climatique, nous sommes justement dans cette phase atone, immobilisés dans une sorte de stupeur face aux chiffres. Pour en sortir, deux clés ne sont pas encore exploitées. La première : changer le système éducatif. L’école doit apprendre à se préparer au futur plutôt que se tourner vers le passé. Il faut mettre l’environnement, la planète, l’humanité et l’humanisme au cœur du système. La seconde : le temps. Sans temps, les idées ne peuvent déboucher sur rien. Faire quoi que ce soit en deux minutes, ce n’est pas possible, cela ne nous laisse aucune chance ! Il faut donc que les politiques et les entreprises dégagent du temps. Concrètement, je proposais durant l’épidémie que chaque entreprise donne 2 heures par jour à ces salariés pour agir. Au Rwanda, chaque habitant dédie par exemple un vendredi par mois à ce sujet. Chacun peut prendre la décision : consacrer tant d’heures, jours ou semaines par mois à la résolution du changement climatique.

Face à l’avenir, vous sentez-vous plutôt confiant ou pessimiste ?

C. C. : Je reste confiant pour une simple raison : le pessimisme n’a jamais rien résolu. On va avoir un futur, et on va essayer de faire en sorte qu’il se déroule le mieux possible. Le climat, Kaboul, les lois anti-avortement aux États-Unis… Bien sûr tout cela fait peur et cela paralyse, on se sent démunis et on s’interroge : comment prendre en main de problèmes de cette ampleur ? Il faut néanmoins garder cette confiance en l’avenir, garante de l’envie et de l’adaptation. Dans la grotte, le fait de ne plus subir d’injonctions temporelles et d’être coupés de nos smartphones nous a conféré à tous un incroyable sentiment de liberté. Chacun s’est mis à imaginer sa vie autrement : certains participants se sont résolus à changer radicalement de vie, une envie qui leur trottait déjà dans la tête mais qu’ils peinaient à mettre en branle avant d’être brutalement confrontés au fait que le temps est ce que nous avons de plus précieux.

À lire pour en apprendre plus sur Deep Time :

Le livre de Christian Clot, 40 jours sous terre, Deep Time, une expérience hors du temps, à paraître le 28 octobre aux éditions Robert Laffont.

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