Femme tenant joliment une tête de mort devant son visage

« Death cafe » , doulas et rituels sur mesure : nos nouvelles façons d'apprivoiser la mort

© Claudia Crobatia

Le recul de la religion a laissé la place à de nouvelles manières d'appréhender la mort et de s'y préparer. Parlons-en en paix.

Grâce à ces youtubeurs, cafés, coachs et nouveaux rituels, il devient possible de parler de notre trépas sans tabous, d'y penser avec moins d'angoisse et de la vivre (façon de parler) autrement. Tandis que les longévistes, ces transhumanistes persuadés que la mort est évitable travaillent à réencoder leur ADN ou à parfaire la cryogénisation, d'autres préfèrent s'essayer à apprivoiser l'absurde inéluctabilité de la mort...

Death positive : la mort, une amie qui vous veut du bien

Memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir » , disaient les anciens. Plutôt que de se laisser tétaniser par la Grande Faucheuse, le mouvement death positive entend (ré)apprendre à en parler. Pour cela, Caitlin Doughty, thanatopractrice et youtubeuse convaincue que la mort n'a rien de sinistre, explique en vidéo ce que sont devenus les corps du Titanic et pourquoi les mausolées n’ont pas l’odeur des corps en décomposition. La thématique séduit : la chaîne Ask a Mortician rassemble près de 2 millions d'abonnés. Pour approfondir le sujet, Caitlin a fondé l’Order of the Good Death (l’Ordre de la bonne mort), un collectif qui rassemble entreprises funéraires, artistes et universitaires, et nous souhaite « Bienvenue dans le futur de la mort. » L'objectif : « Construire une fin de vie porteuse de sens, éco-responsable et équitable. »

De son côté, l'autrice et photographe néerlandaise Claudia Crobatia œuvre pour aider les autres à « accepter la mort comme une réalité plutôt que d’en avoir peur et de se complaire dans le déni. » Il ne faut toutefois pas à ses yeux oblitérer la dimension tragique du sujet, raison pour laquelle elle privilégie le terme death awareness à celui de death positive. Sur sa page Instagram, beaucoup de photos de cimetières ensoleillés, de pierres tombales fleuries, d'animaux baignant dans du formol et de citations à résonance ésotérique... En France aussi, on parle de la mort. Sur Instagram, L’homme étoilé, infirmier en soins palliatifs, raconte en dessin son quotidien ; et sur le média Le Bizarreum, Juliette Cazes, archéologue et chercheuse en thanatologie (l'étude de la mort, des changements corporels et des aspects sociaux qui l'accompagnent) propose « un peu de life style death style » ...

Death cafe : cappuccino et Grande Faucheuse

Pour ceux qui désirent participer à la discussion, il suffit désormais de pousser la porte d'un « death cafe » . Ici, on sirote un thé au gingembre et grignote un cupcake en parlant de la mort : la sienne, celle de ses parents ou de ses amis... Les organisateurs des death cafe entendent conduire des discussions collectives « sans agenda, objectifs ou thèmes » afin d' « aider les gens à profiter au mieux de leur vie (finie). » Les premiers death cafe ont été tenus dès 2011 dans le quartier de Hackney à Londres par Jon Underwood et Sue Barsky Reid sur la base des idées du sociologue et ethnologue suisse Bernard Crettaz. Aujourd'hui, leur organisation dépend du principe du franchisage social : n'importe qui souscrivant au guide défini par les fondateurs est libre d'organiser une rencontre.

Dans une société qui a pris l'habitude de tenir la mort à distance et d'éviter un sujet jugé morbide, le concept s'exporte bien. Depuis septembre 2011, plus de 14 150 death cafe se sont tenus (dans des cafés, salons, cimetières et yourtes…), regroupant quelque 150 000 participants au sein de 81 pays. « Il y a 50 ans, la mort se passait à la maison : l'entourage voyait la personne en train de mourir, le déclin, voyait de quoi il s'agissait, et pouvait assimiler la chose. (…) Nous avons besoin de retrouver une discussion plus confortable, nous avons besoin de programmes éducatifs pour comprendre pourquoi nous avons si peur » , explique Laurel Hilliker, Docteure en sociologie de la mort, lors d'un reportage pour PBS.

Face à un sujet qui demeure douloureux et effrayant, certains optent parfois pour un accompagnement étroit et personnalisé...

Death doula : les Marie Kondo de la mort

Depuis quelques années, les death doulas ( « sages-femmes de la mort » ou thana doulas au Canada) proposent les mêmes services que ceux des doulas aux femmes enceintes, mais dans le registre de la mort plutôt que celui de la naissance. La mission des death doulas : accompagner les individus afin de les préparer à leur mort ou à celle d'un proche. Leur rôle inclut des volets aussi bien organisationnels qu’émotionnels ou spirituels.

En France, Maya, 47 ans, offre ses services d'accompagnatrice funéraire suite à l'obtention d'un diplôme reconnu par l'État lui conférant le droit d'exercer. Si son métier se pratique parfois dans le cadre d'une agence de pompes funèbres, Maya a choisi de travailler en tant que freelance. Les services qu'elle propose et les tarifs qu'elles pratique varient selon le niveau d'accompagnement désiré : préparer un client à la mort d'un être cher (par exemple après la réception d'un diagnostic ou dans le cas d'une maladie en phase terminale...), aider les personnes endeuillées à réaliser des cérémonies sur mesure, prendre en charge la question matérielle des obsèques en comparant les devis des pompes funèbres, ou encore prendre des décisions quant à la manière de disposer de sa dépouille...

Arbre, diamant, compost : devenez ce que vous voulez

Passer l'au-delà sous forme de cendres disséminées dans le jardin de vos enfants ou mis en bière en fond d'un cercueil vous rebute ? De nombreuses alternatives existent désormais.

Sachant que crémation et inhumation génèrent une lourde empreinte carbone, certains préféreront se tourner vers des solutions plus vertes. En 2011, l'américaine Katrina Spade apprend au détour de ses études que les fermiers ont durant des décennies utilisé leur bétail mort en guise de compost. Suite à cette découverte, les premiers corps humains sont compostés en 2015 par Katrina et son équipe dans le cadre d'une étude au sein de la Western Carolina University aux États-Unis. En 2019, Washington est le premier État à autoriser l'utilisation de compost humain, suivi par l'Oregon et le Colorado. Deux ans plus tard, Katrina lance Recompose, une enseigne qui combine l'aspect écologique des enterrements naturels à l'ancienne (enterrer un corps à même la terre, pratique illégale dans de nombreux pays) aux rituels modernes, mélangeant ainsi science et spiritualité. Enveloppé dans un linceul de coton bio, le corps du défunt est placé dans une nacelle et recouvert d'éclats de bois et de plantes avant d'intégrer une cabine où il se décomposera une trentaine de jours avant d'être utilisé comme fertilisant.

Pour contrebalancer les émissions des vivants, il est aussi possible d'user d'urnes biodégradables, au sein desquelles on dispose la graine d'un arbre et les cendres du mort avant de l'enterrer avec l'accord de la mairie de la commune concernée. Si le procédé date de la fin des années 90, son adoption en France reste encore timide, contrairement aux pays anglo-saxons où il fait plus d'adeptes.

Au Texas, la société Eterneva prend une autre direction. Elle qui se définit comme « pionnier du deuil bien-être » crée des diamants commémoratifs à partir du carbone des cendres de crémation d'un être aimé (père, belle-mère, vieux labrador...) Pour cela, l'enseigne américaine utilise un procédé développé dans les années 50 que la société documente soigneusement sur son compte TikTok : régulièrement alimenté en vidéos drôles et lacrymales, le compte passionne plus de 1,5 million d'abonnés...

Pop culture : un avant-goût de la mort

Films et séries adorent ausculter la mort, signe que nous avons grand besoin de rendre visible notre disparition... Dans The Good Place, une bande d'amis mal assortis est chargée de concevoir le paradis, le purgatoire et l'enfer ; dans Forever, un médecin légiste tente de trouver un remède à son immortalité, et dans Poupée Russe, Nadia, coincée dans une boucle temporelle, revit indéfiniment sa fête d'anniversaire avant d’immanquablement mourir en fin de la soirée... Plus récemment, c'est la série américaine Upload, diffusée depuis mai 2020 sur Amazon Prime qui imagine la forme que pourrait prendre la vie après la mort en nous plongeant dans un futur proche où les plus riches pourront s'offrir une vie virtuelle éternelle...

Vivre pour toujours : cela se passe en ligne

Et pour le Tchèque Artur Sychov, fondateur de Somnium Space, métavers reposant sur l’exploration d’un monde virtuel en 3D grâce à du matériel de réalité augmentée, le pitch d'Upload est un véritable projet entrepreneurial. Grâce à l'extension Live Forever de Somnium Space, Sychov entend permettre à ses utilisateurs de rester en contact étroit avec leurs proches décédés. Pour cela, l'entreprise propose de récolter un maximum de données sur eux avant de les recréer sous forme d'avatar avec lesquels il serait possible d’interagir virtuellement... Plus modestement, la plateforme sociale française Alanna propose – en plus de faciliter la publication d'avis de décès et les démarches à effectuer – la création pour un proche d'un « Espace Souvenirs » en ligne, afin de « garder en mémoire sa vie et vos plus beaux souvenirs » .

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