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Claudia Crobatia
© Claudia Crobatia

Death Positive : la génération qui n'a pas peur de regarder la mort en face

Le 29 oct. 2020

Et si s'intéresser à la mort nous rendait plus vivants ? C'est ce que défend le mouvement « death positive » qui fait de plus en plus d'émules, surtout parmi les jeunes.

Pourquoi est-ce que les mausolées n’ont pas l’odeur des corps en décomposition ? Comment maquille-t-on un cadavre ? Que sont devenus les corps du Titanic ? Vous ne savez pas ? Eh bien ! Demandez à Caitlin Doughty : la star des thanatopracteurs vous répondra. Sur sa chaîne YouTube « Ask a Mortician », elle ne parle que de la mort. Sa vidéo sur la nécrophilie a été visionnée plus de 2 millions de fois. Mais le but de Caitlin n’est pas de cumuler des vues sur Internet. Elle veut nous convaincre que la mort n’a rien de sinistre. Ils sont déjà des milliers à avoir rejoint son mouvement. Bienvenue chez les adeptes du death positive.

Silence ! On meurt

« Caitlin aborde tous les petits détails un peu dégueulasses dont personne ne parle vraiment », raconte Andrea, 26 ans. Elle a découvert sa chaîne YouTube par hasard, mais, depuis, la jeune femme a changé son rapport à la mort et a rejoint le mouvement death positive. Andrea en est convaincue : si le sexe a connu sa révolution, la mort, elle, reste dans l’ombre du tabou. « Il m’a fallu dix ans pour savoir de quoi mon grand-père est décédé », se souvient-elle. Pourtant aucun secret de famille n’entourait la disparition de son aïeul. Mais, c’est comme ça, une fois enterrés, nous entourons nos morts d’un mur de silence.

Mort à la chaîne et sur grand écran

Pour libérer la parole autour du trépas, Caitlin Doughty a fondé l’Order of the Good Death (l’Ordre de la bonne mort), un collectif qui mélange des professionnels de l’industrie funéraire, des artistes et des universitaires. Et depuis, d’autres initiatives ont suivi. En France, Juliette, archéologue et anthropologue de formation, a créé Le Bizarreum, un média francophone entièrement consacré au sujet. Une nécessité, pour celle qui note qu’« à l’échelle individuelle, la parole n’est pas si fermée que ça ». En 2017, une étude avait même montré que 54% des millennials américains avaient déjà discuté de la fin de vie avec un proche.

Le tabou se situerait donc plutôt à l’échelle de notre société, laquelle a complètement industrialisé la mort en reléguant son traitement à des institutions spécialisées. Et c’est bien ce dont les adeptes du death positive ne veulent plus : une industrie funéraire qui plonge dans l’urgence des familles endeuillées et mal préparées. « Pourtant, il n’y a pas moins urgent que la mort », ironise Andrea, qui compte bien prendre le temps de s’occuper personnellement de ses proches le moment venu.

Mais si on a invisibilisé nos morts, en revanche, sur nos écrans, la Grande Faucheuse est partout, et la pop culture adore imaginer le monde d’après. The Good Place, After Life, Forever..., le thème de la vie après la mort inspire les scénaristes. Voire tourne à l’obsession. Mais pour les adeptes du mouvement death positive, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. « Cela tend à rendre la mort cool, alors qu’il y a plein d’aspects qui ne le sont pas forcément », s’inquiète Juliette.

Memento Mori, et fais passer le mot

Car si dans death positive, il y a le mot positif, le mouvement refuse de ripoliner la mort sous une couche de vernis rose. C’est d’ailleurs pour cette raison que Claudia, autrice et photographe néerlandaise, préfère la formulation « death awareness ». Selon elle, il s’agit avant tout d’« accepter la mort comme une réalité, plutôt que d’en avoir peur et de se complaire dans le déni ».

Avec ses robes noires et ses longs cheveux blond platine, la bloggeuse dirige la plateforme A Course in Dying. Elle adore poser dans les cimetières ou entourée de crânes, mais reconnaît volontiers qu’elle ne s’est pas encore débarrassée de la peur de mourir. Elle ne pense pas que cela soit possible, ni même que cela devrait être un but en soi. Être death positive consiste surtout à faire face au risque, et, comme celui de la mort est assurément de 100 %, il s’agit de s’y préparer le mieux possible, psychologiquement comme matériellement.

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Pour déconstruire notre fantasmagorie liée à la mort, Claudia, de son côté, emmène ses lecteurs à la découverte de ses cimetières préférés. « La plupart d’entre eux sont surtout de magnifiques parcs dotés d’une nature luxuriante », et, souligne-t-elle, sont faits autant pour les vivants plus que pour les morts.

Juliette en est également convaincue, « étudier la mort, c’est surtout étudier les vivants ». Elle le constate à chacun de ses nombreux voyages au cours desquels elle étudie les rites funéraires. Et, selon elle, le mouvement death positive questionne aussi nos choix de vie. Cette approche lui a permis de s’ouvrir à des questions plus larges, comme celle de son empreinte sur l’environnement après, mais aussi avant sa mort.

Une expérience à la fois universelle et personnelle

Faire la paix avec sa propre mortalité et aborder celle de ses proches avec sérénité, tels seraient les enseignements que retirent les adeptes de la death positive. Lors de la première vague de la pandémie de Covid-19, Juliette et Andrea ont eu des proches directement affectés. Pourtant, elles affirment avoir traversé cette période avec un certain calme. « Si je n’avais pas cette connaissance et cette approche de la mort, ça aurait certainement été plus difficile », témoigne Juliette. Un « retour d’expérience » qui ne peut qu’encourager le développement du mouvement de Caitlin Doughty. Mais, selon Juliette, seule francophone à proposer des contenus sur le sujet, les problématiques américaines sont parfois très éloignées des françaises.

Le défi serait double : que chacun se réapproprie sa propre mort, mais que chaque culture la réinvente à sa façon. Un vaste chantier, donc. Pour les adeptes du mouvement death positive, il n’est pas encore temps de reposer en paix.


Cet article est paru dans le numéro 23 de la revue de L'ADN : « Anti-fragile » - À commander ici !

Alice Huot - Le 29 oct. 2020
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