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Embryons génétiquement modifiés, clones numériques... dans les fantasmes de ceux qui veulent vaincre la mort

L'ADN
Le 2 oct. 2018

Les transhumanistes de la Silicon Valley ont un nouveau défi à la hauteur de leur Big Data : décoder et réencoder notre ADN. Entre promesse de médecine régénérative et cauchemar d'un futur eugéniste... 

Par Iris Joussen

« Dans la Silicon Valley, Bio is the new digital ». Milliardaires et entrepreneurs de la côte californienne misent sur la régénération de leur corps pour vaincre la mort. Leurs recherches portent sur la génomique, la thérapie génique ou encore la biologie cellulaire. Bref. La compréhension de l’ADN est au cœur de la médecine de demain. Sergey Brin et Larry Page, fondateurs d’Alphabet et tous deux porteurs de mutations génétiques induisant respectivement la maladie de Parkinson et la thyroïdite d’Hashimoto, ont déjà investi 750 millions de dollars dans le centre de recherche contre le vieillissement Calico. Leur pari ? « Que les progrès scientifiques soient si rapides que l’espérance de vie augmentera plus vite que nous ne vieillissons… ce qui nous rendrait virtuellement immortels », explique Loïc Bardon, cofondateur du think tank français Paris Singularity. Nous n’en sommes évidemment pas là, mais les choses avancent effectivement vite.

Génome : la course aux investissements

Le marché de la médecine régénérative, combien ça pèse ? 18 milliards de dollars aujourd’hui, sans doute 130 milliards d’ici à 2025. Et ce marché s’avère structurellement porteur : le nombre de personnes âgées de 85 ans ou plus devrait augmenter de 351 % entre 2010 et 2050. La concurrence fait déjà rage : la Chine prévoit d’investir jusqu’à 9 milliards de dollars dans la médecine dite « personnalisée » avant 2030, très loin devant les États-Unis qui ont tout de même injecté 215 millions de dollars en 2015. Le groupe public Nanjing Yang Zi State-Owned Investment Group a ainsi construit un centre de séquençage capable de séquencer les génomes de 400 000 à 500 000 personnes par an. De leur côté, les géants technologiques n’hésitent pas à coopérer : le Broad Institute du MIT, Harvard et les géants de l’industrie Amazon Web Services (AWS), Cloudera, Google, IBM, Intel et Microsoft ont développé un logiciel commun nommé GATK pour l’analyse du génome sous la forme d’un mécanisme SaaS (Software-as-a-Service) : accessible via le Cloud, il permet de traiter les données en masse. La société américaine Illumina a lancé BaseSpace, la plate-forme bio-informatique la plus complète en génomique dédiée aux cliniciens et aux chercheurs. Enfin, les start-up fleurissent pour faire progresser la technologie algorithmique comme Deep Genomics au Canada (qui a amassé 3,7 millions de dollars en décembre dernier) et iCarbonX (déjà évaluée à 1 milliard de dollars).

Médecine 3.0 : génome décrypté pour des soins personnalisés et préventifs

Au cœur de ces enjeux, l’énorme potentiel du séquençage de notre génome : les informations qu’il contient avec ses 3,2 milliards de paires de bases constituent notre « code ». « Une fois ces informations converties informatiquement, l’individu produira au cours de sa vie l’équivalent de 300 millions de livres de données », explique Loïc Bardon. Premier enjeu : le passage d’une médecine curative à une médecine prédictive. Selon Zak Allal, médecin, ex-représentant de l’université de Singularity en France, fondateur de la start-up américaine OPA dédiée au high tech médical et chercheur à l’Institute of World Politics, « les médecins prodigueront des soins de façon plus proactive et personnalisée ». Le PDG de ICarbonX, Wang Jun va jusqu’à imaginer la duplication numérique de chaque humain, une sort d’avatar sur qui nous pourrions simuler n’importe quelle modification pour en mesurer les effets sur notre espérance de vie.

L'ADN, un potentiel d'innovation pour créer de nouveaux services

Au-delà de la médecine, certains services personnalisés pourraient nous être proposés en fonction de notre génome, prédit Loïc Bordon : « Le génome n’annonce pas seulement les maladies que vous pourriez contracter, il peut également déterminer vos capacités en math ou en musique, la qualité de votre mémoire… » Se profile ainsi « une génomique éducative » – concept introduit par la professeure universitaire Darya Gaysina dans The Conversation. Son principe ?  À partir du profil ADN des élèves, les écoles pourraient adapter leurs programmes selon compétences spécifiques de chacun. En matière de surveillance, les initiatives ne manquent pas. Fin 2017, Human Rights Watch rapportait que la Chine avait recueilli l’ADN de près de 40 millions de personnes issues de la communauté des Ouïghours afin de les ficher comme menaces potentielles.

La protection des données, un enjeu crucial

Y aurait-il néanmoins un moyen de protéger nos données génomiques de la captation d’entreprises privées ou de l’État ? Il faudra sans aucun doute légiférer sur ce point. En attendant, quelques start-ups dont Medicalchain ou Patientory veulent proposer le stockage de nos data intimes sur la Blockchain (registre sécurisé qui historise tous les échanges réalisés sur une plate-forme) afin de rendre les patients seuls maîtres de leurs informations personnelles.

Designer le génome parfait

Et après ? « On passera du prédictif au design !», prédit Loïc Bardon. En vue : la modification du génome. Et l’outil pour porter ces promesses existe déjà. Les ciseaux génétiques CRISPR-Cas9. Un acronyme difficile pour une technique simple. Il s’agit d’une sorte de chirurgie du gène qui permet de couper une séquence malade pour la retirer et éventuellement la remplacer. Les Chinois ont été les premiers à expérimenter la méthode sur des humains pour soigner des cancers. A présent, ils s’attaqueraient à la modification d’embryons fabriqués en laboratoire pour éliminer la bêta-thalassémie (trouble sanguin qui réduit la production d’hémoglobine).

La thérapie génique apparaît ainsi plus programmable que jamais : « La facilité et le faible prix de CRISPR-Cas9 en font l’outil de programmation idéal pour les experts en biotechnologies qui souhaitent exécuter des codes génétiques sous la forme d’ADN, explique Loïc Bardon, et tous ces résultats extraordinaires ne constituent que la partie visible de l’iceberg. » Encore plus loin dans la manipulation du patrimoine génétique des embryons, pourquoi pas « l’utilisation des cellules “invulnérabilisées” contre les maladies pour produire un embryon dans une clinique de fécondation in vitro, puis un enfant » ?

Aux États-Unis, en Chine et au Royaume-Uni, l’ingénierie germinale est en marche. Chez OvaScience, société de biotechnologie américaine, « l’objectif est de démontrer qu’il est possible de produire des enfants exempts de gènes spécifiquement impliqués dans les maladies héréditaires », nous apprend l’expert. Zak Allal, médecin, et entrepreneur est plus modéré : « On est encore loin d’une profonde transformation. CRISPR n’a pas la précision chirurgicale qu’on lui accorde. Et le bébé sur mesure n’est pas pour demain !» Celui-ci rappelle les barrières du droit international comme freins, dont l’article 13 de la Convention internationale d’Oviedo qui stipule : « Une intervention ayant pour objet de modifier le génome humain ne peut être entreprise que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et seulement si elle n'a pas pour but d'introduire une modification dans le génome de la descendance. » De quoi douter, selon lui, de l’éminence d’un « futur régime qui utiliserait l’ADN dans le cadre d’une épuration ethnique par exemple ». On l’espère avec lui…


Cet article est paru dans le numéro 15 de la revue de L'ADN concernant les Générations. Vous pouvez vous procurer votre exemplaire ici.

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