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L'auteur afro-américain refuse de penser avec sa peau
© Clay Banks on Unsplash

« Désapprendre l’idée de race » avec l’auteur afro-américain Thomas Chatterton Williams

Jacques Braunstein
Le 1 juill. 2021

« Je suis un minoritaire dans la minorité. », par une formule profondément évocatrice, l'auteur afro-américain décrit un sentiment de décalage avec le débat racial aux États-Unis. Portrait d’un intellectuel noir américain qui s’élève contre cette vision de la race qui a séduit les campus américains et gagne désormais la France. Par Jacques Braunstein.

Un Américain à Paris

Né d’une mère blanche et d’un père noir, Thomas Chatterton Williams s’est toujours considéré comme noir : dans la vision américaine des choses, la règle veut qu’« une goutte de sang noir [suffise] » à l’être. C’est une fois devenu père lui-même, qu’il a été troublé par cette convention : sa fille, blonde aux yeux bleus, née en France d’une mère blanche, est considérée ici comme blanche sans autre forme de procès. Tel est le point de départ de son nouvel essai tout en nuances et interrogations : Autoportrait en noir et blanc (Grasset, 2021).

Manifestation Black Lives Matter à Londres © Shane Aldendorff

« Je suis décalé par rapport au débat américain dans lequel vous êtes supposé penser avec votre peau. Vous êtes un homme blanc et vous ne pouvez pas vraiment comprendre ce que je dis parce que je suis noir. Ce mur imaginaire montre à quel point l’Amérique s’est éloignée des aspirations du mouvement des droits civiques, pour lequel nous appartenions tous à une même humanité. » Désormais, votre identité vous définit entièrement et « il n’est plus question des intentions de ce que vous dites, mais de l’impact que cela a. Est-ce que vos idées arment votre camp ? Ainsi, les faits deviennent dignes d’intérêt, ou non, selon qu’ils aident ou pas Black Lives Matter. Et c’est la même chose dans le camp adverse. Une manière de penser profondément anti-intellectuelle ! Moi je reste du côté de celui qui énonce une vérité… Quel qu’il soit ».

Un Noir anti-cancel

Thomas Chatterton Williams s’était fait connaître avec Une soudaine liberté : Identité noire et cultures urbaines (Grasset, 2019). Il s’y interrogeait sur les valeurs véhiculées par le rap et la culture hip-hop dans lesquels il se reconnaissait adolescent. « Un vocabulaire cru, une conception étriquée de la masculinité, ainsi qu'un rapport trouble à l'argent et aux femmes », qui formaient un carcan dont la littérature lui a permis de s’extraire.

Collaborateur régulier du New York Times Magazine, il est également l’auteur d’une lettre ouverte publiée par Harper’s Magazine où il critique ce qu’on appelle désormais la « cancel culture ». Dénonçant « l’intolérance aux opinions opposées » qui se caractérise par un choix faussé entre « justice et liberté », sa lettre a été signée par 152 personnalités, telles que Salman Rushdie, J.K. Rowling, Noam Chomsky ou Yascha Mounk, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne pensent pas tous la même chose. 

Une statue de W.Churchill vandalisée, un geste représentatif de la cancel culture © Ehimetalor Akhere Unuabona

Face à ceux qui réclament la création, dans les universités notamment, de « Safe Places » où l’on n’entendrait que des choses avec lesquelles on est d’accord, Thomas Chatterton Williams répond : « Si ce que je dis vous énerve, vous pouvez être en désaccord, mais comment pouvez-vous penser que les mots sont violents ? » En France, il a fait la couverture de M Le magazine du Monde qui dressait le portrait de six intellectuels américains s’élevant contre une politique identitaire des minorités, reproduisant in fine les catégories racistes de leurs adversaires les plus conservateurs. « Nous sommes la minorité dans la minorité. C’est agréable de savoir que l’on n’est pas seul. Mais, il y a quelque chose d’un peu contradictoire à devenir une minitribu de plus, alors que nous rejetons la pensée tribale. »

Un héritier optimiste de James Baldwin

« Quand mon nouveau livre est sorti aux États-Unis, il a été vraiment discuté par la presse, et j’ai été invité à en débattre dans les universités. » Mais il a été publié avant l’affaire George Floyd et la violence de la dernière campagne présidentielle. « Et depuis notre société est encore plus polarisée. Le parti adverse n’a pas seulement tort, il est le mal ! On ne peut pas négocier avec lui. La violence dans la rue découle de cette vision. »

Pas vraiment « cancelled » mais « controversé », Thomas Chatterton Williams note qu’il est beaucoup attaqué sur Twitter, notamment parce qu’il habite en France. « On me dit souvent que pour critiquer les États-Unis il faut y vivre. Mais je pense au contraire que prendre un peu de recul permet parfois de voir les choses plus clairement. Et je ne suis pas en France pour toujours, et nous vivons tous sur Internet, désormais. » Son modèle demeure d’ailleurs un autre écrivain afro-américain installé ici : James Baldwin. « Il est considéré comme l’écrivain noir par excellence aujourd’hui, alors qu’à son époque bien des militants lui reprochaient de vivre à Saint-Paul-de-Vence. Son œuvre ne parle pas seulement d’être noir ou blanc, américain ou non. Elle parle de la complexité de la condition humaine. Il me donne de l’espoir. »

Car Chatterton Williams n’est pas forcément pessimiste pour l’avenir. « Nous sommes actuellement dans une panique morale liée à l’identité. Mais à l’horizon d’une génération, nous devrons nous normaliser. Le discours de Barack Obama « De la race en Amérique » prononcé en mars 2008 à Philadelphie demeure une référence pour moi. Et tant pis si certains militants « woke » l’attaquent à tort. »

Jacques Braunstein - Le 1 juill. 2021
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