Byebye Harry Potter

Cancel culture : les stars sont-elles devenues les simples jouets de leurs fans ?

© urbazon via Getty Image

Autrefois tolérées, les frasques des artistes ne passent plus - du tout. Les stars seraient-elles tombées de leur firmament ? Est-ce que nous serions entrés dans l'ère du fan tyran ? Analyse.

Quel est le point commun entre J.K. Rowling, Norman Thavaud (de Norman fait des vidéos), Roman Polanski, Louis C.K, Taylor Swift ou Joss Whedon ? Tous ont connu ce qu’on appelle communément un épisode de « canceling », survenu après des paroles jugées scandaleuses, des comportements sexistes ou toxiques ou des agressions sexuelles. Les conséquences de tels scandales sont multiples. Certains artistes, comme l’humoriste Louis CK accusé d’agression sexuelle par exemple, n’ont plus accès aux médias traditionnels. D’autres, comme Joss Whedon, le réalisateur des Avengers (et showrunner sur la série The Nevers) accusé de comportements abusifs sur les plateaux, doivent démissionner.

La chute de JK Rowling

Mais le dénominateur commun au canceling reste cette forme d’ostracisme pratiqué par un public qui était pourtant conquis quelque temps auparavant. L’exemple le plus significatif reste celui de J.K. Rowling. Perçue comme un soutien important du mouvement féministe, l’auteure de la saga Harry Potter a déclenché l’ire de ses fans en apportant son soutien à la chercheuse britannique Maya Forstater, licenciée après avoir déclaré que personne ne pouvait changer son sexe biologique. Qualifiée de « terf », un terme désignant des féministes radicales anti-trans, elle va être abondamment dénigrée sur les réseaux sociaux tandis que certains fans vont aller jusqu’à recouvrir leurs tatouages Harry Potter.

La fin des artistes maudits

Loin d’être récent, ce phénomène a connu une brusque accélération ces dernières années. Pour David Peyron, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l’université d’Aix-Marseille, ce retournement soudain des fans envers leur idole a connu une évolution récente à l’aune du mouvement MeToo. « Au cours du XIXe et du XXe siècle, nous avons été influencés par l’image de l’artiste maudit, explique-t-il. L'art devait s'émanciper de l'État, surtout après la Révolution française. Il fallait donc compter sur la bourgeoisie pour qui les dérives des artistes représentaient une forme de décadence un peu amusante dans les salons. On a romantisé des comportements abusifs comme la relation toxique entre Rimbaud et Verlaine ou bien les histoires sexuelles entre les stars du rock et les groupies mineures dans les années 70 et 80. On a laissé ces frasques aux marges en prenant soin de séparer l’homme de l’artiste. On considérait que ça faisait partie de leur légende et c’était aussi une forme de marketing. À présent la moralité de la vie "réelle" d’un créateur est devenue un élément central dans son rapport avec le public. »

Génération Bisounours ?

Il serait trompeur de penser que ce mouvement est uniquement dû à la montée en puissance des mouvements féministes. Derrière cette volonté de dicter aux stars leurs comportements se trouvent aussi des raisons sociologiques plus profondes, liées aux conditions de vie et de travail des nouvelles générations. « Auparavant, on estimait que c’était normal de subir des brimades ou du harcèlement en début de carrière pour ensuite être tranquille, poursuit David Peyron. À présent, on a cessé de croire au progrès et les préoccupations de bien-être aux quotidiens sont devenues prioritaires. Du coup, on ne tolère plus vraiment les comportements professionnels toxiques et on s'attend à ce que nos idoles soient exemplaires sur ce point. » De quoi rendre le public bien moins tolérant aux délires de réalisateurs tout-puissants qui manipulent leurs actrices pour obtenir des émotions fortes sur pellicule. Joss Whedon, Lars von Trier et même Stanley Kubrick, à titre posthume, on fait les frais de leurs comportements abusifs, considérés comme l'expression de leur génie créatif à une autre époque. 

La star, cet ami imaginaire

Cette nouvelle intolérance aux débordements des stars trouve aussi son explication dans la proximité qu’apportent les réseaux sociaux. Autrefois perçue comme un idéal inaccessible, la célébrité est ressentie dorénavant plus proche. On suit sur Instagram des stars de cinéma ou de séries, on like les vidéos de nos youtubeurs préférés et on peut même discuter directement avec des streamers sur leur chaîne Twitch ou sur un serveur Discord. « D’un côté on a des célébrités qui jouent le jeu de la proximité tout en étant des stars avec de l’argent et des privilèges, détaille David Peyron. De l’autre, on a une toute nouvelle génération de créateurs de contenus présente sur Twitch ou TikTok qui jouent à fond la carte de la complicité avec leur communauté. Ils tiennent d’ailleurs un discours différent des stars classiques. Ils répètent souvent qu’ils doivent leur place à la chance et qu’ils sont comme leurs viewers. » Bien connu sous le nom de relation parasociale, ce phénomène tend à transformer les créateurs de contenus et autres influenceurs en « ami imaginaire » de leur communauté. C’est d’ailleurs le sujet de cette vidéo du youtubeur Cyrus North qui indique que cette dimension parasociale est parfaitement intégrée par les créateurs. « On ne crée pas notre contenu dans le but de développer une relation parasociale, explique-t-il. Mais on le fait quand même dans le but d’être apprécié par notre communauté. C’est donc dans notre intérêt de youtubeur de jouer ce jeu de l’amitié ».

Même s’ils ne sont pas dupes, les followers ont l’impression de connaître intimement la personnalité. Pire encore ; avec le développement des nouvelles économies de la création, ce sont les fans qui tiennent directement les cordons de la bourse. À travers des dons, des subs Twitch et des abonnements sur Patreon, le public finance l’artiste, sans intermédiaire. La déception est alors d’autant plus grande quand survient le moindre dérapage. « Cette proximité génère une tension très forte, précise David Peyron. En devenant des leaders de communauté, les créateurs de contenu doivent aussi devenir exemplaires, aussi bien dans leur lives que dans leur vie privée qu’ils vont partager. C’est une nouvelle forme de contrainte artistique qu’il s’agit d’apprivoiser. »  

Une nouvelle dictature ? Pas vraiment

Avec la multiplication des cas de canceling et cette demande toujours plus importante de moralisation, on pourrait croire que l’on se dirige vers ce que certains appellent une « dictature de la bien-pensance ». Le discours du « on ne peut plus rien dire » devient d’ailleurs récurrent dans les rangs des plus réactionnaires. Cependant, il se pourrait bien que cette tendance qui consiste à brûler nos idoles soit passagère. « Nous sommes dans une phase de transformation sociale et ces périodes sont toujours violentes, indique David Peyron. Certains sujets comme les questions du viol ou du harcèlement sont devenus des points très sensibles parce qu’ils ont été subis pendant de très longues années sans émouvoir personne. Les rapports de force vont finir par s’égaliser au bout d’un moment. Les personnes célèbres vont changer leur manière de se comporter et le public va sans doute admettre qu’on peut dire des bêtises pendant un live et que ça n’est pas toujours très grave. »

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