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Un homme qui le thé avec une petite fille habillée en rose
© PeopleImages via GettyImages

Nouvelles masculinités : la guerre des sexes n'aura pas lieu

Le 12 nov. 2020

La guerre des sexes n’aura pas lieu ! Fleur et Déborah, fondatrices du média AOILP, en sont persuadées. En tout cas, c'est le but de leur projet qui a pour ambition de mettre en lumière une nouvelle représentation de la masculinité et sa multiplicité.

L’une bosse dans la pub. L’autre évolue dans l’univers des médias. À 27 ans, Déborah et Fleur ont décidé de se lancer dans une nouvelle aventure qui tient en cinq lettres : AOILP. À travers ce média féministe « pour les hommes », les deux amies de longue date sont bien décidées à participer à l’émergence de nouvelles formes et représentations de la masculinité

Il y a un tout petit peu plus d’un mois, vous avez lancé AOILP que vous définissez comme un « média pensé par des femmes, raconté par des hommes ». D’où est venue cette idée et quel est l’objectif ?

Déborah Czechowski et Fleur Moreschi : On adorait les nouveaux médias féministes qu'on voyait sur les réseaux sociaux comme Period, Simone ou Les Éclaireuses [chez qui Déborah a travaillé pendant un an]. Mais on trouvait qu'il manquait quelque chose. On y parle beaucoup des hommes mais, dans ces médias, ce sont rarement eux qui prennent la parole.

Ensuite, le féminisme dénonce beaucoup ce qu’on appelle la « masculinité toxique », cette construction culturelle de la masculinité qui repose essentiellement sur l’idée de virilité. Et qui fait peser des injonctions lourdes sur les hommes. Le féminisme questionne les attentes de la société envers les femmes mais aussi envers les hommes. Ça nous paraissait donc essentiel de s’intéresser à la masculinité et aux nouvelles masculinités pour lutter contre la masculinité toxique.

Au cœur de votre démarche, il y a l’idée de « donner la parole aux hommes ». Est-ce à dire que les hommes manquent d’espaces de parole ?

D.C et F.M : Attention, ce n'est pas la parole de l'homme en général qui est censuré ou effacée. Bien au contraire, ce ne sont pas les hommes qui manquent dans l'espace public. On les voit et on les entend beaucoup, tout le temps. Mais il y a clairement, un cloisonnement des sujets sur lesquels ils interviennent. De la même façon qu’on aimerait voir plus de femmes expertes dans les médias, c’est important que les hommes s’expriment sur des sujets liés aux sentiments et à l’intime qui sont généralement cantonnés aux médias féminins.

À cause de ce cloisonnement, la société est imprégnée du cliché que « les hommes ne parlent pas de leurs sentiments » mais on ne leur donne pas réellement l’occasion de le faire. Dans ce sens, on a vraiment l’impression que cet espace dans lequel ils peuvent parler, se raconter et se dévoiler qu’on propose avec AOILP est quelque chose qui n'existait pas. Et qu’il y avait un réel besoin.

Derrière de nombreux projets qui questionnent la masculinité, on retrouve des femmes – Victoire Tuaillon et son podcast « Les couilles sur la table », la série « Paroles de mecs » de Léa Bordier, ou « Modern masculinity » d’Iman Amrani. N'est-il pas paradoxal que ce soit des femmes qui doivent donner la parole aux hommes ?

D.C et F.M : Ce n’est pas tellement que les femmes doivent leur donner la parole mais ça facilite beaucoup les choses. Quand on a parlé du projet autour de nous, tous les garçons nous ont dit « c'est une super idée mais si c'était nous qui avions pensé à ce sujet-là, ça aurait été plus délicat. » Ils ont raison. Il y a une forme de légitimation de leur parole sur ces sujets quand ce sont deux femmes qui leur tendent le micro. Immédiatement, ça s’inscrit dans une démarche de compréhension de l’autre pour sortir d’une forme d’opposition et de la fameuse « guerre des sexes ». Des hommes qui créent un média pour donner la parole aux hommes, on aurait rapidement l’impression qu’il s’agit d’un mouvement qui s’inscrit directement contre un autre.

Vous parlez de « réconcilier les sexes » mais globalement, et surtout sur internet, on a plutôt l’impression que c’est la colère qui domine.

D.C et F.M : Comme pour tous les gros sujets de société, comme la religion ou la politique, le fait d’appartenir à un groupe qui a une pensée très engagée, très profonde, très combative, ça rassure énormément. Quand on est un peu perdu – et ça peut être le cas avec l’affirmation de nouvelles féminités ou de nouvelles masculinités –, on a besoin de se raccrocher à quelque chose et on trouve facilement un combat dans les extrêmes. Aujourd’hui, c’est d’autant plus difficile d'être tempéré. On est confinés, c’est la crise… Les gens sont révoltés. Il y a une colère qui monte et qui s’exprime dans tous les domaines, donc dans la représentation des genres. Mais notre démarche est aussi destinée à ouvrir aussi la conversation entre les hommes et les femmes, créer des ponts, essayer de se comprendre.

Que ce soit pour parler d’un genre ou d’une génération, la « fragilité » semble être devenue l’insulte ultime de notre époque. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?

D.C et F.M : La fragilité est justement l’un des thèmes qu’on a abordé sur AOILP. Dans une vidéo, on demande aux hommes de définir ce qu’est « un homme fragile ». La plupart des réactions étaient terribles, c’est clairement perçu comme une insulte voire comme quelque chose de très grave. C’était les réactions auxquelles on s’attendait mais un des hommes interrogés nous a répondu « c’est d’abord une qualité puisque ça permet de mieux travailler ses émotions. » On a été surprises, mais surtout ça nous a permis de comprendre que le problème vient du fait qu’on confond fragilité, sensibilité et faiblesse. C’est un problème de société qui touche tout le monde pas seulement les hommes d’ailleurs.

Vous venez toutes les deux des univers du marketing, de la pub et des médias. Quel est le rôle à jouer pour ces secteurs ? Est-ce que vous avez l’impression que les choses sont déjà en train d’évoluer ?

D.C et F.M : Qu’il s’agisse de la représentation de la féminité ou de la masculinité, il y a évidemment une responsabilité de la publicité, du cinéma et des séries. L'évolution de l'image de la femme dans la publicité et l'évolution des rôles féminins au cinéma, on en a beaucoup parlé. On en parle beaucoup et il faut continuer. Mais il faut aussi s’intéresser à l’image de l’homme.

Il y a quand même de gros annonceurs qui bossent dessus, comme Gillette qui a travaillé sur la masculinité toxique. La marque s'est parfois fait basher à cause de ça mais elle continue dans sa nouvelle campagne en partenariat avec Kourtrajmé, l’école de cinéma de Ladj Ly. Il y a aussi la dernière pub Jules « Men in Progress » qui critique directement les stéréotypes de la masculinité toxique. Les marques s’emparent du sujet et c’est hyper important, surtout quand on sait que les consommateurs attendent beaucoup plus des marques que des gouvernements pour changer le monde.

Les choses vont donc dans le bon sens...

D.C et F.M : Oui, on peut quand même regretter que, pour le moment, ce sont uniquement des marques pour les hommes qui s’intéressent au sujet et montrent de nouvelles masculinités. C’est déjà super mais ce serait encore mieux si c’était le cas dans toutes les pubs, pour toutes les marques. Globalement, les choses évoluent que soit pour l’image de la femme ou celle de l’homme. Mais les chantiers sont tellement énormes que ça ne va pas changer du jour au lendemain.

Alice Huot - Le 12 nov. 2020
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