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Covid-19 et « mémoire immédiate » : est-ce qu’il ne serait pas un peu tôt pour faire le bilan de la crise ?
© Amin Moshrefi via Unsplash

Covid-19 et « mémoire immédiate » : est-ce qu’il ne serait pas un peu tôt pour faire le bilan de la crise ?

Le 10 déc. 2020

Des objets, des photos, des vidéos, des journaux intimes, des sons et même des rêves… Partout dans le monde, chercheurs et musées piochent dans notre vécu pour documenter la crise, écrire l’histoire pendant qu’elle se vit et « faire mémoire ». Une obsession de l’instant qui révèle notre difficulté à en tirer des leçons et à nous projeter dans le futur.

Que retiendrons-nous de cette pandémie ? Qu’est-ce qui fera, ou ne fera pas, « histoire » ? Un nombre croissant d’institutions culturelles et de chercheurs planchent en ce moment sur ces questions, au prisme du réel et de notre vécu émotionnel. En France, l'explorateur Christian Clot a lancé une vaste étude sur la santé mentale, la gestion de crise et les solutions adaptatives liées aux effets de la pandémie. 

Ailleurs, des scientifiques et des psychiatres tentent d'analyser les rêves que nous avons faits durant le confinement. Même les musées, qui ont dû faire preuve de résilience et d’inventivité durant la crise, se mettent à piocher dans nos vies pour documenter cette période « exceptionnelle ». Mais ces initiatives, bien que pétries de bonnes intentions, ne cachent-elles pas notre difficulté à nous poser les bonnes questions ?

Mémoire en temps réel

Des objets, des dessins d’enfants accrochés au frigo, des journaux intimes, des photos et des vidéos prises entre quatre murs... Partout, des « appels aux dons » et des « collectes participatives » nous incitent à partager la moindre parcelle de notre intimité liée au confinement. Du salon à la cuisine en passant par la chambre à coucher, tout est bon à être archivé, fétichisé. Une manière pour les musées d’inviter les publics à remplir leurs couloirs désespérément vides. Une façon aussi de construire une « mémoire collective » instantanée à laquelle se raccrocher face à un monde toujours plus chaotique.

« Depuis le début de la pandémie, de nouvelles idées fleurissent autour des notions de mémoire et de partage », explique Pierre-Yves Lochon, fondateur du Club Innovation & Culture (Clic). La méthode ? Privilégier des contenus spontanés qui créent du lien, comme le Musée de la civilisation du Québec qui associe des objets du confinement à des témoignages en temps réel ou le concours photo de la National Portrait Gallery de Londres qui affichait des photos d’amateurs dans des gares et des Abribus en novembre 2020. « Une restitution dans l'espace public qui manque peut-être de recul, mais permet de confronter les gens à ce que vivent les autres au même moment », poursuit le spécialiste. 

 
 
 
 
 
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Les sons aussi, intéressent les musées. De nos applaudissements aux fenêtres jusqu’au cliquetis de nos couverts, ils témoignent de nos quotidiens reclus et solitaires. Viennent enfin nos rêves, plus ou moins angoissants, qui sont eux aussi récoltés directement au creux de l’oreiller. Racontés à la première personne, « ils fournissent un récit plus émotionnel et personnel de cette époque aux générations futures », raconte Foteini Aravani, conservatrice numérique du Musée de Londres. L’institution, qui nouait récemment un partenariat avec des scientifiques et le Musée des Rêves du Canada, entend passer nos nuits confinées au crible pour nourrir sa future programmation.

Archivage compulsif

Mais d’où vient cet élan de syllogomanie collective – littéralement « accumulation compulsive d’objets » ? Pour Pierre-Yves Lochon, le phénomène correspond à une accélération générale des pratiques numériques pendant la pandémie, en particulier chez les musées. « Brusquement, ils sont passés “mode agile”, ce qu’ils ne faisaient que très rarement auparavant. Il n’est pas illogique qu’ils aillent sur ce terrain-là, d’autant plus qu’ils s’apparentent de plus en plus à des “musées de société”. »

 
 
 
 
 
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Il y a aujourd’hui près de 95 000 musées dans le monde. C’est 60% de plus qu’en 2012, rapporte une étude de l’UNESCO publiée en mai dernier. Une croissance impressionnante que le contexte sanitaire actuel ne peut que renforcer. « Le monde est tellement complexe, le futur si incertain, que le public, les États, les régions, les villes ont besoin de se réancrer dans leur histoire. Plus on se mondialise, plus on a besoin de racines et les musées offrent une forme d’enracinement. »

Mais en période de crise, cette obsession pour le présent ne cacherait-elle pas notre incapacité à accepter l’incertitude et à prendre du recul ? Que faut-il commémorer exactement, alors même que la pandémie n’est toujours pas sous contrôle ? Cette injonction à la « mémoire immédiate » n’est-elle pas un moyen d’occulter les enjeux ravivés par la crise – comme, pour n’en citer que quelques-uns, la fragilité de notre système de santé, notre rapport à l’environnement, aux outils de surveillance, aux personnes âgées ?

Avant la crise, il y avait déjà une incapacité à prendre en considération le passé et à se projeter dans le futur.

Pour tout oublier, rien ne vaut l’immédiateté

Pour l’anthropologue Fanny Parise, cette collection d’expériences, positive par bien des aspects, nous aide à traverser cette période de turbulences, mais ne doit pas être une fin en soi. « Avant la crise, on était déjà dans une société de l'expérience, de l'instantanéité. Il y avait déjà une incapacité à prendre en considération le passé et à se projeter dans le futur, notamment parce que l’Occident manque de grands récits collectifs, d’un destin commun qui vient structurer nos vies et nous permet de nous projeter dans l'après. »

Face au brouhaha ambiant, sur les réseaux sociaux notamment où les propos d’experts, de journalistes et de citoyens se juxtaposent en permanence, des acteurs plus institutionnels se sentent ainsi poussés à agir vite et à leur échelle. « Ils assurent une certaine neutralité dans la manière de collecter des informations et d’analyser les résultats », poursuit l’anthropologue. Une neutralité qu’elle relativise aussitôt : « ces initiatives servent à donner l'illusion d'une certaine cohérence dans un chaos qui nous dépasse, mais il ne faut pas oublier qu’elles s’appuient sur des valeurs esthético-émotionnelles qui font partie d’une économie de marché bien spécifique. »

 
 
 
 
 
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Autrement dit, on ne tirerait pas de leçons de la crise et l’histoire serait vouée à se répéter. Un argument que Philippe Mesnard, professeur de littérature comparée, partageait plus tôt dans un article publié le 15 juin sur AOC. « La rapidité compulsive avec laquelle se mettent en place ces procédures de mémorialisation reproduit ce temps de l’urgence que nous impose le régime ultralibéral contemporain. » Pour l’auteur, le phénomène irait jusqu’à « dépolitiser » notre prise de conscience de la situation au profit de récits touchant au sensible et à l’émotionnel. 

« On donne du sens, on va mettre un peu de vernis pour rendre la situation plus acceptable, mais au final, on fait comme avant, poursuit Fanny Parise qui concède toutefois des prises de conscience et des changements de consommation à l’échelle individuelle. Mais tant que le jeu d'acteurs, le système n'a pas changé ou ne s’est pas effondré, on obéira toujours aux mêmes règles. C’est le mythe de la promesse sous contrainte ou de la bonne résolution que l’on ne tient jamais : rendre le présent plus acceptable, puis oublier… un mécanisme psychosociologique encapsulé dans une société de marché. »

Est-ce que les musées ont encore un sens à une époque régie par l’hyper-présent ?

Passé, présent, futur… une mémoire conjuguée à tous les temps ?

De quoi interroger le rôle des musées dans la documentation de la crise. « Si la période que nous traversons n’est pas encore “histoire”, elle est encore plus loin d'être “histoire de l’art”, note Julien Tauvel, futurologue et cofondateur du studio prospectiviste Imprudence. Qui devrait estimer que telle ou telle chose va marquer notre temps ? Est-ce que les musées ont encore un sens à une époque régie par l’hyper-présent ? »

En France, l’Institut Covid-19 Ad Memoriam, chargé d'étudier la « crise anthropologique » que nous traversons, va rassembler des acteurs d'horizons différents (chercheurs, soignants, artistes, juristes, associations de victimes, institutions culturelles, représentants de la société civile, philosophes, entrepreneurs..…) pour tirer des leçons de la crise et questionner ce que nous souhaitons pour le futur. Et autant dire que les sujets ne manquent pas. « Comment reconnaître à leur juste valeur les métiers si indispensables à notre vie commune et aujourd’hui si peu reconnus ? Comment renouer avec des expériences artistiques, culturelles et collectives ? Comment organiser le retour à la nature sans ignorer l’urbanisation galopante et les exigences du développement durable ? » Autant de questions que le lieu alternatif devrait explorer, mais qui nécessitent du temps de réflexion. 

 
 
 
 
 
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« Il y a plusieurs étapes à la mémoire collective, un peu comme dans un ordinateur, conclut Julien Tauvel. On a d’abord la mémoire vive, tout ce que l’on peut vivre et archiver collectivement ; la mémoire tampon qui fait écho à des choses temporaires, entre le passé et le présent, que l'on ne gardera peut-être pas ; et puis la mémoire morte, celle qui est enregistrée, inscrite à l’intérieur du disque dur, qui nous servira peut-être de support de réflexion pour le futur… »

De quoi finalement interroger la temporalité choisie pour documenter la crise... et peut-être aussi, notre propension à vouloir faire de la mémoire un objet « clé en main » ?

Margaux Dussert - Le 10 déc. 2020
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