Xi Jinping envoie des lasers tiktok vers des enfants.

TikTok est-il le cheval de Troie de la Chine pour rendre nos enfants idiots ?

Sur les réseaux et dans les médias, une petite rengaine se fait de plus en plus entendre : TikTok serait l'arme secrète de la Chine pour rendre nos enfants plus bêtes. Itinéraire d'une belle panique morale.

À mi-chemin entre la théorie du complot, l'analyse géopolitique et la panique morale, TikTok semble être devenu le bouc émissaire pour s'effrayer de tous les maux qui frapperaient l'Occident. La plateforme vidéo est actuellement sous le feu des critiques et se voit décrite comme une sorte d'arme secrète du soft power chinois. Leur principal objectif ? Rendre notre jeunesse plus idiote.

Est-ce que quelqu'un pense aux enfants ?

Cette impression est parfaitement résumée par la tribune du docteur en neurosciences Michel Desmurget (auteur de La fabrique du crétin digital) publié le 16 janvier dernier dans les colonnes du Figaro. Ce dernier s'appuie sur les classements (controversés) du programme PISA qui cartographie tous les trois ans les compétences des enfants des pays de l'OCDE. D'après ce classement, les pays occidentaux seraient largement en retard par rapport à la Chine et d'autres pays asiatiques. Michel Desmurget estime que cet écart se creuse notamment parce que les enfants chinois n'ont pas le même accès aux réseaux sociaux et aux jeux vidéo que les enfants occidentaux. En Chine, Douyin, la version locale de TikTok est limitée à 40 minutes par jour pour les mineurs tandis qu'en France, la plateforme est perçue comme un piège à attention dont l'usage n'est pas régulé.

Amy Plant, une youtubeuse spécialisée dans l'informatique et le hacking pousse aussi cette idée. Dans une vidéo publiée sur TikTok, elle ajoute que les contenus de Douyin seraient bien plus anglés sur l'éducation, la création ou la mise en valeur d'entrepreneurs dans le domaine social tandis que sur le TikTok occidental, les premières vidéos que l'on voit quand on commence à scroller sont des challenges et des danses sans grand intérêt.

Cette dernière se repose surtout sur une interview choc donnée par le spécialiste de l'éthique dans le design des applications informatiques Tristan Harris, dans l'émission américaine d'information 60 minutes. Ce dernier y expliquait que le manque de restrictions du contenu à destination des enfants faisait que ces derniers avaient des inspirations différentes. Dans les pays occidentaux, nos chères têtes blondes rêvent de devenir influenceurs tandis que les enfants chinois aspirent à être astronautes. L'idée n'est d'ailleurs pas nouvelle et flotte dans l'air depuis que Donald Trump avait voulu interdire TikTok aux États-Unis pour des raisons de guerre économique.

Et si on arrêtait la panique morale ?

TikTok est-il vraiment cet opium 2.0 que la Chine injecterait directement dans le cerveau de nos jeunes ? Dans les faits, son algorithme et le format court et répétitif de ses vidéos semblent être d'une efficacité redoutable quand il s'agit de faire passer des idées. Or, on sait que la plateforme véhicule du complotisme et de la désinformation ainsi que du contenu basé sur la sexualisation des corps adolescents et le fétichisme. Mais ce problème de captation de l'attention et de contenus problématiques est inhérent à l'ensemble des plateformes vidéo et sociales. YouTube et Facebook ont été, elles aussi, très largement pointées du doigt pour enfermer leurs utilisateurs dans des bulles de filtres. Les platistes n'ont pas attendu TikTok pour croire que la Terre est plate, et les enfants occidentaux rêvent de devenir youtubeurs depuis au moins 2019.

Sur cette histoire de contenus soi-disant très différents entre la Chine et l'Occident, là aussi les choses sont complexes. Quand on regarde des extraits de Douyin sur YouTube, on tombe très fréquemment sur des vidéos de danse réalisée par des enfants. Le contenu est certes moins sexualisé, mais l'idée selon laquelle, les enfants chinois ne seraient nourris que de contenus éducatifs ou créatifs semble surtout un fantasme poussé par des médias ultra-conservateurs. C'est notamment le cas du Tucker Carlson Tonigh, une émission trumpiste et complotiste diffusée sur Fox News qui a fait un montage grossier mettant côte à côte des vidéos de twerk sur TikTok et des vidéos de dessins et d'éducation sur Douyin – un bel exemple de Cherry Picking (une forme d'argument utilisant des exemples sélectionnés pour aller dans son sens).

En France, on trouve le même type d'arguments. Dans un texte publié sur le site de l'école EGE, l'auteur (un étudiant) estime que TikTok est un cheval de Troie car il pousserait une idéologie « woke ». Il inciterait les jeunes à « se détourner des matières à forte valeur ajoutée » comme les mathématiques, la physique ou l'informatique pour privilégier des matières à faible valeur ajoutée (comprenez ici l'histoire ou la sociologie) qui « ne créent aucune valeur ajoutée et divisent les sociétés occidentales ».

Dans un cadre de guerre économique contre la Chine, mais aussi de guerre culturelle et politique au sein même des sociétés occidentales, TikTok semble moins être une arme secrète qu'un totem agité par les idéologues conservateurs pour alimenter leurs discours sur la décadence de l'Occident. La vérité reste toujours plus nuancée.

Oui, TikTok comporte son lot de vidéos stupides et problématiques. Mais il serait malhonnête d'omettre que TikTok est aussi un creuset créatif, et l'un des plus actifs d'Internet. On y trouve des vidéos artistiques et drôles, des tutoriels à n'en plus finir et des débats politiques ou philosophiques passionnants. À l'inverse, Douyin qui possède lui aussi son lot de vidéos créatives ou amusantes, n'est pas exempt de défauts. Comme toutes les plateformes vidéo chinoises, elle est inféodée au régime en place et sert de rouage à une propagande très agressive tout en empêchant des opinions politiques opposées de s'y exprimer.

TikTok donne peut-être davantage envie à nos enfants d'être influenceurs, mais la plateforme a au moins le mérite de refléter une pluralité d'opinions et de réflexions impossible à trouver en Chine.

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