Fille bouche bée derriere écran avec logos TikTok

TikTok, l'appli conçue pour nous rendre apathiques et satisfaits

© Jefferson Palomique

Avec sa sélection « For You » de vidéos courtes qui défilent sur notre écran, TikTok entend nous montrer que ce que l'on aime. Une fonctionnalité qui pourrait annihiler le désir ?  

Notre temps de cerveau disponible est l'un des marchés les plus disputés du moment. En 2010, l'auteur américain Nicholas Carr était le premier à poser la question : Internet nous rend-il bête ? Il constatait que les fameux liens hypertextes, en nous amenant à cliquer d'un sujet à un autre, empiétaient sur notre capacité de concentration. C'était avant le déferlement des algorithmes de la captologie, conçus pour capter notre attention et la détourner au profit d'entreprises. Douze ans plus tard, Rob Horning poursuit la réflexion. Selon lui, les algorithmes de TikTok et consorts, programmés pour nous proposer un flot de contenus adaptés à nos goûts du moment, contribueraient à nous rendre apathiques. Spécialiste des questions technologiques, Rob Horning a écrit pour The New Inquiry, magazine de critique culturelle et littéraire. Il est désormais rédacteur en chef de l’excellent Real Life, média en ligne qui porte sur le numérique un regard aiguisé. Interview.

Quel type de posture produit TikTok chez ses utilisateurs ?  

Rob Horning : Bien plus que les autres, ce réseau social induit une posture d’absorption passive. La promesse de l’application, c’est d’être immédiatement happé : on se rend sur TikTok pour passer le temps d’une manière indéfinie, sans but précis, en se reposant sur les choix de l’algorithme. En outre, il n’y a aucune zone tampon entre l’ouverture de l’application et le bombardement de stimuli. L’algorithme de TikTok sélectionne les contenus susceptibles d’intéresser un internaute de manière personnalisée sur la base de plusieurs centaines de critères via la page « For You » (pour toi). À ce titre, il apparaît comme une sorte de divinité qui nous révélerait qui nous sommes et notre position dans le monde. Et ce, sans avoir l’occasion d’exercer notre influence : rencontrer des gens, construire une personnalité, une réalité sociale. Le comble étant que l’application tend à nous faire croire que nous sommes non pas soumis mais astucieux, non pas passifs mais souverains. 

L’expérience est faite pour nous être agréable, il est difficile de résister.

R. H. : L’objectif de TikTok est de gommer les frictions et de court-circuiter les évènements malcommodes, tout en nous donnant l’impression illusoire d’explorer des territoires inconnus, et cela sans avoir à travailler pour dénicher des contenus qui pourraient nous décevoir. Quand on ne cherche rien de précis, on ne peut pas être déçu par les résultats… Lorsqu’on érige la commodité en objectif de vie, il devient de plus en plus pertinent de se plier à l’algorithme. Je pense que cela génère des tournures d’esprit et des comportements, notamment celui d’éviter d’élaborer des plans et des objectifs spécifiques dont on serait responsable, et qui pourraient nous causer de douloureuses déceptions. Le flux de contenus sur TikTok ne nous met pas en danger, d’autant plus qu’il est possible de le moduler pour l’améliorer avec une implication encore une fois minimale : swiper ou scroller. J’y vois une tentative de rendre notre monde complexe et stressant plus lisible et apprivoisable. 

Comment est-ce que TikTok tue notre désir ?  

R. H. : Par dessein, TikTok n’encourage pas la création d’un désir propre. Or, c’est beaucoup de travail de trouver les choses qui nous importent et dans lesquelles nous avons envie de nous engager ! Cela demande un effort, une prise de risque personnelle, une certaine vulnérabilité, toutes ces choses qu’impliquent des désirs authentiques. 

TikTok n’est pas la seule plateforme à user de ce genre de mécanismes ?  

R. H. : Cette tendance a été exacerbée durant le Covid. La commodité est devenue une façon légitime de prendre soin de soi. Par exemple, il est à présent légitime et raisonnable de déléguer à un tiers de livrer à domicile en dix minutes tout ce qu’on veut au lieu de nous déplacer nous-mêmes. Cela divise la société entre ceux qui profitent de ces services et ceux qui les exécutent. Mais cette mécanique d’effort minimal existe aussi dans les expositions immersives, ce qu’on appelle « l’économie de l’expérience », qui nous bombardent de stimuli sensoriels. C’est le cas de ces expositions durant lesquelles il devient possible d’évoluer à l’intérieur d’un tableau de Van Gogh sans que l’on ait à faire l’effort de se projeter mentalement dans le tableau. Même chose avec le métavers, un lieu dans lequel les interactions sont extrêmement limitées et superficielles. 

Cette interview est parue dans le numéro 31 de la revue de L'ADN, dans notre dossier « Les années molles ». Pour vous procurer votre exemplaire, rien de plus simple, cliquez ici.

commentaires

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  1. Aurelien Terrassier dit :

    Tik-Tok c'est l'occidentalisation des esprits à vitesse grand v. Avec le fait d'être addict au smartphone et le narcissisme sans parler de certaines dérives chez certains adolescent.es tout y passe. Il faudrait encore mieux réguler Tik Tok et au mieux créer des réseaux sociaux décentralisés et sécurisés avec plus de textes, moins d'images voir aucune vidéos pour mieux rapprocher les gens.

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