Xavier Niel

Et si on demandait à Xavier Niel quelle est sa morning routine ?

© Collectif SISTA

En 2022, on pourrait imaginer que les médias ont compris et rectifié leurs biais lorsqu'ils interrogent des femmes entrepreneures ou dirigeantes. Pourtant les clichés demeurent.

Le collectif SISTA, qui rassemble des femmes entrepreneures et investisseures engagées pour plus de diversité dans l’économie numérique, a publié en février 2022 avec Mirova Forward, le résultat d’une étude sur le traitement médiatique des femmes dirigeantes. Et son verdict est sans appel : en constituant et analysant un corpus total de 118 articles (interviews et portraits de dirigeants et dirigeantes), provenant de 19 titres de presse généraliste, économique et financière, et féminine, les stéréotypes sont toujours là. 

Pour promouvoir cette étude réalisée par l'agence Mots-Clés, le collectif a tourné avec la société de production Malmö Productions, des interviews décalées de huit hommes dirigeants, centrées sur les problématiques soi-disant rencontrées par les femmes en entreprise : le syndrome de l’imposteur, l’équilibre vie professionnelle vie personnelle, les difficultés à reprendre le travail après le congé paternité, la manière de s’habiller, leur poids idéal ou encore leur « morning routine ». Des questions régulièrement posées aux femmes et qui ont fortement déstabilisé Xavier Niel (Iliad-Free), Thierry Déau (Meridiam), Nicolas Hieronimus (L’Oréal) Frédéric Mazzella (BlaBlaCar), Cédric O (Secrétaire d’État), François Pinault (Kering), Jean-Marie Tritant (Unibail-Rodamco-Westfield) et Philippe Zaouati (Mirova).  « C’était un résultat intéressant, car beaucoup plus concret que l’étude. Les PDG interviewés n’étaient pas au courant des questions qu’on allait leur poser, mais ils savaient que la vidéo venait en complément d’une étude », nous explique Anne-Claire Roux, directrice générale de Mirova Forward. 

Les femmes ont 30 % de chances de moins que les hommes d’obtenir un financement de leur startup

Le collectif SISTA part d’un constat affligeant : malgré les dix années passées depuis la loi Copé-Zimmermann, la féminisation des conseils d'administration des entreprises est au ralenti. Aujourd’hui, le CAC 40 compte deux femmes directrices générales, et seulement deux des quinze dernières licornes ont été fondées par des équipes mixtes. À ce jour, les femmes ont 30 % de chances de moins que les hommes d’obtenir un financement de leur startup (selon le baromètre SISTA / Boston Consulting Group (BCG) sur les conditions d’accès au financement des femmes dirigeantes de startup, 2019). La persistance des stéréotypes de genre dans le milieu professionnel est souvent entretenue par le traitement inégalitaire récurrent effectué par les médias, notamment lors des interviews. « On se rend compte que les femmes répondent à ces questions, et qu’en les posant, les journalistes participent à la construction d’une image biaisée de ces dirigeantes qui leur porte préjudice lorsqu'elles sont en position de pouvoir financier, économique ou encore politique », rajoute Anne-Claire Roux.

Premier biais : le « Waouh » permanent

Selon l’étude menée par le collectif SISTA, cinq biais persistent, montrant la différence médiatique entre femmes et hommes à la tête d’entreprises. En premier lieu, la prise de poste d’une femme est régulièrement qualifiée d' « exceptionnelle ». 30 % des articles analysés parlent du caractère « atypique » voire « anormal » des promotions, soulevant parfois des questionnements sur leur légitimité. « On peut pointer les femmes qui réussissent en insistant sur l’exceptionnalité de cette prise de poste, mais c’est problématique lorsque ça devient la seule couverture médiatique », admet Anne-Claire Roux. « Il n’est plus alors question des capacités ou du chemin parcouru par la PDG pour occuper le poste. » Dans la campagne de communication autour de cette étude, la journaliste du collectif SISTA interroge Frédéric Mazzella (président de BlaBlaCar) sur sa prise de fonction : « C’est très rare pour un homme de votre âge d’occuper de telles fonctions ! On n’est pas habitués. Vous avez le droit à quel genre de commentaire ?  » Et sa réponse, étonnée : « Non en fait, je ne me pose pas cette question-là ». 

« Ambitieuse mais pas carriériste »

Deuxième biais : on associe aux hommes des verbes « d’action » et aux femmes des verbes de « médiation ». Le collectif en a relevé trois pour chaque genre. « Expliquer, raconter, rappeler » sont associés aux portraits de femmes, et « prendre, lancer, décider » aux portraits d’hommes. « Ces traitements médiatiques contribuent à ériger une vision d’un management différencié selon les sexes, dans laquelle un homme est un dirigeant offensif et conquérant, et une femme sera perçue comme déployant un management plus défensif et résilient », conclut l’étude. On peut y lire deux exemples où, même lorsque la femme interviewée est associée à des qualités combatives, on nuance toujours : « armée de gentillesse » (La Tribune), ou bien « ambitieuse », mais « pas carriériste » (Challenges).

Troisième biais : les hommes sont des experts, les femmes sont… des femmes. Dans les articles de presse analysés, seuls 22 % des entretiens portant sur des sujets d'expertise interrogent une dirigeante ou une entrepreneuse. « Le fait d’être un homme est neutre, ce qui permettra aux hommes d’incarner un secteur, un contexte, une entreprise. La femme sera avant tout considérée comme… une femme. »

« Je doute ? Pourquoi ? Non je ne doute pas. »

Philippe Zaouati, directeur général de Mirova

Quatrième biais : les femmes ont-elles droit à une éternelle jeunesse ? Plutôt à une apologie des sentiments d'illégitimité. L’étude menée par le collectif SISTA est arrivée à la conclusion qu’on utilisait cinq fois plus souvent l’expression « jeune femme » que « jeune homme » , permettant souvent au journaliste de mettre ensuite en avant le rôle de « mentor » tenu par les hommes pendant leur carrière : « Elle fait la connaissance de Jacques Ravinet », La Tribune ; elle a « réussi à attirer l’attention de Frédéric Oudéa », Chef d’Entreprise. Dans la vidéo associée à la campagne, la journaliste interroge notamment Philippe Zaouati, directeur général de Mirova, sur le syndrome de l’imposteur. « Avec votre poste, vous devez douter tous les jours, comment vous gérez ça ?  » Sa réponse est sans équivoque et provoque une certaine gêne : « Je doute ? Pourquoi ? Non je ne doute pas. »  

Cinquième biais : dans un article sur trois, les journalistes interrogent les femmes sur leur féminisme. Selon l’étude, « les dirigeantes sont très souvent interrogées sur leur engagement féministe, réel ou supposé, alors que les femmes ne choisissent de l’aborder que dans une tribune sur cinq ». 

Le collectif SISTA espère, en publiant cette étude et ces interviews décalées, faire prendre conscience aux médias qu’il existe toujours des stéréotypes de genre encore bien ancrés et qui transparaissent dans leur manière d’interroger les dirigeantes et entrepreneuses. Repérer ces biais et les combattre, nommer des gender editors au sein des rédactions – comme Jessica Bennett, première journaliste à occuper ce poste au New York Times en 2017 – pourrait aussi être un levier d’action pour faire progresser la parité et améliorer le traitement médiatique autour de ces femmes qui réussissent. À Anne-Claire de rajouter : « Aujourd’hui, les entreprises les plus avancées sur les questions d’égalité sont celles où il y a eu une vraie prise de conscience dans les plus hautes strates du management. Il faut donc jouer sur tous les leviers possibles : faire prendre conscience aux femmes qu’elles peuvent occuper des postes à haute responsabilité et faire évoluer les mentalités pour promouvoir la parité femmes hommes dans les entreprises. »

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