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© Solarseven via Getty Images

Podcast #1 - Sexisme dans la pub : on fait le bilan avec Christelle Delarue (Les Lionnes)

Le 10 janv. 2020

#Podcast 1 – En 2019, l’association les Lionnes multipliait les actions coup de poing pour lutter contre le sexisme subi au quotidien par les femmes publicitaires. Moins d’un an plus tard, la parole se libère. Nous faisons le bilan avec Christelle Delarue, la fondatrice du mouvement.

« Si tu dis quelque chose, tu ne retravailleras plus jamais dans ce milieu-là », « T’es qu’une merde, tu sais même pas écrire », « Si tu ne viens pas au shooting, on devra prendre des putes »... Ces mots sont extraits des 21 témoignages qui nous sont parvenus le 5 novembre 2019 après que les Lionnes, association de protection des femmes dans le milieu de la pub, ont rendu publiques des accusations de harcèlement moral et sexiste à l’encontre d’un directeur de création de McCann Paris. Sidérant, le document de 17 pages faisait état du climat de terreur que le dirigeant faisait régner au sein de l'agence.

Au pays de la pub, l’année 2019 a été riche en scandales. Elle avait commencé par des accusations de harcèlement sexuel visant le directeur de création de l’agence parisienne Herezie, lequel a depuis été remercié.

En 2020, c’est certain, le vernis « cool » et décomplexé du milieu a perdu de son éclat. Le secteur, entaché par des logiques de « boy’s club » et de sexisme banalisé se confronte à un vrai cas de conscience. Instigatrice du mouvement des Lionnes, la publicitaire féministe Christelle Delarue a déjà gagné quelques batailles, mais n’a pourtant pas fini de combattre les inégalités hommes-femmes dans le milieu.


Ces propos ont été recueillis le 17 décembre 2019 lors de l’enregistrement du podcast de L’ADN, à retrouver en intégralité ici et .


Comment vous sentez-vous en cette fin d’année ?

Christelle Delarue : Fatiguée. Je suis très fière des 360 femmes qui composent l’association. Je ne suis pas seule du tout, même si j’ai été la plus visible au démarrage. Il y a eu des actions presque tous les deux mois, or monter des actions avec des femmes qui ne sont pas forcément activistes, c’est une organisation. C’est beaucoup de pression, beaucoup de rigueur aussi, parce qu’il faut les accompagner dans leur parcours de réparation. Mais il faut aussi faire pression sur les entreprises pour qu’elles décident d’opérer un changement, qu’elles réalisent que la peur doit inévitablement changer de camp. J’ai été particulièrement menacée, particulièrement attaquée, cela n’empêche que je suis très fière des Lionnes. Je ne m’arrêterai pas dans ce combat.

Comment explique-t-on que les comportements sexistes soient encore tolérés dans l’industrie, alors même que la parole des femmes se libère ?

 C. D. : Pourquoi ces dérives existent encore ? Parce qu’on ne connaît plus la différence entre un cliché, un préjugé, une agression sexiste, une blague sexiste… alors que ça s‘appelle du civisme, de l’éducation et même de la déontologie dans les entreprises. Notre monde va vite, la compétition est féroce. La publicité est une industrie qui a longtemps reposé sur l’influence du féminin comme valeur marchande, nos corps ont été utilisés pour cela.

En 2019, des accusations de harcèlement visaient deux jeunes directeurs de création. Comment cadre-t-on ces personnalités qui deviennent de véritables machines à gagner des Lions et gèrent mal la pression ?

 C. D. : Ce type de comportement est totalement organisé dans l’industrie. Ils sont pour la plupart très jeunes, pas nécessairement misogynes, mais ils s’amusent de ce qui est invisible : les femmes, les personnes de couleur, le handicap... L’influence qu’on leur donne sous couvert de créativité médiatise cette puissance. Sous couvert de créativité, de cette pugnacité qui les fait travailler jour et nuit, parfois en consommant des drogues, ils se sentent plus forts que le reste du monde. C’est souvent ce qui explique certains comportements déviants.

Or, si l’entreprise n’a pas de code de conduite sur l’égalité femmes-hommes, si l’entreprise n’a pas mis des femmes à la table des négociations, des femmes de conviction qui sont entendues pour leurs choix, et je ne dis pas des femmes de courage qui ressemblent à des hommes, on arrive à ces dérives-là. Neuf mois après le lancement des Lionnes, nous recevons encore des appels d’agences. On a la sensation que le réveil est là, du côté des femmes, mais que dans les directions, on a peur. Pourtant, je rappelle quand même que nous avons présenté le 29 avril dernier un plan d’action à l’AACC qui a été validé. On l’a mis en place chez McCann, chez Publicis, chez Herezie. Mais on se rend compte que de l’autre côté, personne ne veut échanger.

Comment fait-on pour changer les choses de l’intérieur quand on se heurte, par exemple, à l’inertie d’une agence comme McCann qui avait refusé de coopérer avec vous ?

 C. D. : On tente tout, mais on n’est pas à la tête de cette agence. L’affaire McCann Paris n’est pas le fait d’un seul homme. Ils sont plusieurs. Nous en sommes à 55 témoignages (contre 21 en novembre dernier lorsque les plaintes nous étaient parvenues via les Lionnes, ndlr). On intervient toujours à partir de 5 témoignages, mais cela dépend évidemment des violences subies. Puis vient la deuxième phase qui fait intervenir des témoins, c’est une phase qui offre plus de perspectives. Leur parole est parfois aussi importante que celle des victimes. Ensuite, on appelle les DRH. S’il n’y en a pas, on contacte la direction. On présente la procédure, on demande la mise en place d’une enquête conjointe. Si ces agences ne sont pas enclines à travailler avec nous, on se donne un délai de 30 jours. Si au bout de l’échéance, nous n’avons pas de preuve d’agissements au sein de l’agence, alors on contacte les médias et on sort les témoignages.

Que s’est-il passé chez McCann Paris suite à votre intervention ?

C. D. : McCann New York a pris des dispositions pour que les personnes accusées sortent de l’agence pendant qu’un vrai travail en interne a été mis en place avec des avocats, des agences de com’ de crise aussi, parce qu’on sait que ça fait peur, mais aussi des agents et des agentes de transformation pour s’assurer que les salariés ne souffrent plus. L’enquête est actuellement en cours et nous attendons des retours.

Contactée une nouvelle fois le 9 janvier 2020, Christelle Delarue fait état de la suite de l’enquête réalisée chez McCann Paris :

C. D. : Les seules informations données par MCCann, le 21 décembre dernier, concernent le licenciement de deux directeurs de création ainsi que la mise en place d’un plan de transformation au sujet de risques psychosociaux et du sexisme au sein de l’agence. Il n’y a eu aucune suite concernant la responsabilité de la direction dans l’affaire (certains témoignages que nous avons reçus en novembre 2019 faisaient état du laxisme des dirigeants et des ressources humaines concernant le climat toxique régnant au sein de l’agence, ndlr), rien au sujet de réparations pour les 55 victimes et témoins ayant contacté les Lionnes et rien pour le « label égalité » ou la promotion des femmes dans toute l’agence. Aucune position n’a été prise concernant la promotion de femmes à la direction de création.

On parle beaucoup des « tribunaux médiatiques » qui entourent la libération de la parole des femmes sur les réseaux sociaux. Faut-il nécessairement dénoncer pour faire avancer les choses ?

C. D. : J’en suis convaincue. Parce que je suis féministe, activiste, militante dans mon industrie, je vois se réveiller un progrès possible. Je suis passionnée par la pub quand elle est bien faite, mais je me suis juste désengagée des publicitaires. Ce que je vois avec les critiques sur le tribunal médiatique, c’est que ce sont ceux qui ne veulent pas se réveiller qui se plaignent. L’affaire #MeToo a été historique. Jamais les réseaux sociaux n’ont permis une telle libération. Se sont ensuivis #BalanceTonPorc, puis la Ligue du lol. Les Lionnes. Il y en aura d’autres. Des femmes prendront la parole encore, parce qu’il est temps que ça cesse. (...)

On le voit avec différentes affaires. Des plaintes ont été déposées et n’ont pas donné suite. 30 ans après, des femmes se réveillent car cela prend des années pour se reconnaître victime. La justice ne peut pas malheureusement pas récupérer cette parole. Il y a un problème avec le dépôt de plainte, avec l’utilisation des preuves. Le jour où la parole des femmes victimes sera entendue par la justice, et bien on n’aura plus besoin de tribunaux médiatiques. Aujourd’hui, certaines affaires sont étouffées et les médias peuvent être une voie de guérison pour ces femmes. Mais la vérité n’implique pas nécessairement de nommer quelqu’un, il s’agit surtout de nommer un système.

Margaux Dussert - Le 10 janv. 2020
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