Une femme les yeux bandé ne veut pas regarder une explosion

« Les Ukrainiens sont des cafards »  : les médias russes donnent dans l'ultra violence de la propagande d'État

© Tima Miroshinenko/Pixabay

En fermant les médias indépendants, en censurant les journalistes et en propulsant ses pires propagandistes à la tête de talk-shows populaires, Poutine a mis la Russie sous une telle chape de plomb médiatique que ses habitants ne croient pas à l'existence de la guerre en Ukraine.

« Dénazification » de l’Ukraine, « opération spéciale » pour aider le peuple, présence de laboratoires biologiques servant à fabriquer la Covid-19 pour les Américains… Depuis le début de cette guerre hybride, la Russie semble avoir plongé ses citoyens dans une invraisemblable réalité alternative où la guerre n’existe pas et où les troupes russes ne sont pas responsables d’une invasion armée, mais d’une mission de secours. Dans cette bulle informationnelle forgée par la propagande du régime de Poutine, il est devenu quasiment impossible d’avoir accès à des informations fiables concernant la situation extérieure. Désormais, des proches se déchirent, provoquant les mêmes divisions que le mouvement QAnon aux États-Unis. 

« Ma propre mère ne croit pas aux bombardements »

« J’ai appelé ma maman et je lui ai dit que la Russie attaquait l’Ukraine, elle m’a dit “noooon, ce n’est pas vrai, c’est votre armée qui est en train de faire ça, pas la nôtre.” C’est ma mère, je lui dis ce qui est en train de se passer, le fait qu’il y a des bombes, que nous nous réfugions dans des bunkers, mais elle ne me croit pas. »   

@nowthis

A refugee who fled Ukraine says her mother, who lives in Russia, doesn't believe Russia invaded Ukraine

♬ original sound - nowthis

Le visage blafard, les yeux pleins de larmes, une jeune réfugiée ukrainienne racontait dans une vidéo du média NowThis comment une partie de sa famille n’arrive pas à envisager un autre discours que celui du régime. Ce n’est pas le seul témoignage de ce genre. Dans le podcast War on Truth produit par la BBC, des civils ukrainiens racontent comment ils se heurtent de plus en plus à la vision radicalement différente de leurs cousins habitant en Russie. Malgré les images ou les vidéos en direct montrant les destructions d'immeubles, ces derniers restent persuadés qu’il s’agit de bombardements opérés par l’armée ukrainienne contre sa propre population. 

Comment arriver à un tel niveau de désinformation ? Simple. Il faut un environnement médiatique entièrement contrôlé par le pouvoir. Depuis le début du conflit, la liberté de la presse ainsi que la liberté d’expression n’ont cessé de se réduire en Russie. Les médias un tant soit peu indépendants comme la radio L’écho de Moscou ou la chaîne de télévision Dozhd TV ont été fermés le 1er mars dernier. Seul le journal Novaïa Gazeta dont le rédacteur en chef Dmitri Mouratov a reçu le prix Nobel de la paix en 2021 reste debout au prix d’un jeu de cache-cache épuisant avec le régime. Pour éviter les fourches de la censure, le journal laisse des blancs à la place des mots interdits comme « guerre » ou « invasion ». 

Même chose du côté des réseaux sociaux qui étaient jusque-là accessibles aux Russes connectés. Le 4 mars, le Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l'information et des médias de masse Roskomnadzor a ordonné la fermeture d’accès à Facebook et Twitter. L’interdiction a touché Instagram quelques jours plus tard alors que TikTok interdisait aux Russes de lire ou de diffuser des vidéos. Cependant, cette fermeture soudaine de l’espace médiatique ne suffit pas à elle seule à expliquer la mise en place de cette bulle de réalité alternative. Ce processus est justement en cours depuis une dizaine d’années. 

La propagande par les talk-shows

Pour l'écrivaine, historienne et journaliste spécialiste du monde russe et ex-soviétique Galia Ackerman, le contrôle médiatique de Poutine a débuté dès son arrivée au pouvoir et sa prise de contrôle des grandes chaînes de télévision. « Il a éliminé tous ceux qui ne voulaient pas marcher au pas et notamment les oligarques qui détenaient les grands groupes médiatiques qui n'étaient pas de son côté. » S’est instaurée ensuite une propagande d’État menée notamment via des plateaux de talk-shows qui s’est concentrée sur l’Ukraine depuis l’invasion de la Crimée en 2014. « L’une des émissions les plus connues est Sunday Evening with Vladimir Soloviov, menée par l’un des plus grands propagandistes du régime, explique Galia Ackerman. Sur son plateau, on y traite les Ukrainiens de cafards, on rappelle régulièrement que le pays doit être annihilé et que l’armée russe mène une opération de libération du pays des nazis. On ne parle jamais des bombardements sauf pour dire que c’est la faute de l’armée ukrainienne. C’est un mensonge constant et continuel. » 

Au-delà de la guerre en Ukraine, la propagande vise aussi très fortement ce que le pouvoir considère comme les ennemis intérieurs au régime. Lors de son discours diffusé le 16 mars dernier, Vladimir Poutine a d’ailleurs évoqué ses opposants sous la dénomination de la « cinquième colonne », et indiqué clairement que la Russie devait mener une action de « purification interne ». 

Ces propos aux accents staliniens évoquent pour Galia Ackerman la mise en place d’un nouveau rideau de fer, qui comme à l’époque de l’URSS empêcherait les intellectuels ou les opposants de Poutine de sortir du pays. « Nous ne sommes pas encore revenus à l’ère soviétique, mais cela y ressemble de plus en plus, indique l’écrivaine. Je ne croyais pas que je verrais un tel retour en arrière de mon vivant. Plus la guerre en Ukraine va durer, plus la Russie va descendre dans la nuit noire et il ne sera possible de voir que là où le pouvoir allume. »

Percer la bulle russe

En attendant que la Russie soit plongée dans l’obscurité, plusieurs journalistes ou citoyens tentent de maintenir un semblant de vérité. Lundi 14 mars, la journaliste de télévision Marina Ovsiannikova faisait irruption durant le journal télévisé de la chaîne la plus puissante du pays Pervi Kanal avec une pancarte sur laquelle il était inscrit : « Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici. »

Arrêtée à la suite de ce coup d’éclat, elle n’a écopé pour le moment que d’une amende de quelques centaines d’euros, mais risque des poursuites judiciaires et jusqu’à 15 ans de prison après le passage de nouvelles lois sur l’information. À l’étranger, le journal russophone Meduza qui compte 13 millions de visiteurs par mois a aussi été rendu de nouveau accessible après le blocage du serveur sur lequel il était hébergé, grâce à l’action de l’ONG Reporters sans frontières.

Pour faire parvenir les informations en Russie, la rédaction compte sur l’utilisation de VPN, permettant de passer outre les blocages numériques, ou bien diffuse directement ses articles sur Telegram, pourtant connue pour héberger de nombreux contenus d’extrême droite et plutôt pro-Poutine. La plateforme cryptée est devenue en Russie, l’une des seules fenêtres encore ouvertes vers l’extérieur et d’après le Wall Street Journal, certains canaux en langue russe consacrés à la guerre ont vu leur nombre d’utilisateurs doubler ou tripler ces dernières semaines. Est-ce pour autant suffisant dans un contexte de plus en plus hostile à la vérité ? Galia Ackerman est sceptique : « Une majorité de gens qui habitent les grandes villes comme Moscou ou Saint-Pétersbourg s’oppose sans doute à la guerre, conclut-elle. Mais ce n’est pas le cas de la majorité de la population habitant dans les zones rurales. Pour beaucoup de gens, la vie reste beaucoup plus simple quand on refuse de connaître la vérité. » 

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.