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une affiche de trump avec le mot haine en dessous
© Boogich via Getty Images

Vous avez aimé les fakes news ? Vous allez adorer les hate news

Le 28 janv. 2019

On a beaucoup parlé des fake news. De la manière de les reconnaître et de les contrer. Désormais il va falloir apprendre à décrypter leur prolongement, moins visible et éminemment plus corrosif : les « hate news ».

Septembre 2018. Dans le métro de Saint-Pétersbourg. Anna Dovgalyuk, mannequin et activiste féministe, est filmée en train d’asperger d’eau de javel l’entrejambe de quelques messieurs. Reprise par le média russe de vidéos virales In the NOW, la vidéo est partagée plus de 7,7 millions de fois sur Facebook et provoque des milliers de commentaires haineux. Qui visent-ils ? Les féministes d’une part, les hommes qui pratiquent le manspreading (cette habitude, plutôt masculine, qui consiste à s’asseoir en écartant les jambes, particulièrement gênante dans les transports publics) d’autre part.

Jusque-là, rien de nouveau sur le Web qui en matière d’insultes en a vu passer bien d’autres, et de plus vertes. Pourtant, un mois plus tard, l’affaire rebondit. L’authenticité de la vidéo est remise en cause. Le site euvsdisinfo.eu, financé par l’European External Action Service East Stratcom Task Force - une organisation chargée de lutter contre la désinformation venant de Russie – annonce qu’un des hommes filmés est acteur et qu’il a été payé pour l’occasion. Plus troublant encore, les journalistes du journal de Saint-Pétersbourg, Bumaga, découvrent qu’Anna Dovgalyuk est liée à Yury Degtyarev, fondateur d'une entreprise spécialisée dans la production de vidéos virales, My Duck's Vision.

Souffler sur les braises

Il est très compliqué de prouver formellement que cette vidéo est un pur fake. Mais son mode opératoire - du choix de son sujet jusqu’à sa diffusion - répond à celui de l’Internet Resarch Agency, un organisme basé à Saint-Pétersbourg. Créé en 2013 par un business man proche de Vladimir Poutine, Yevgeny Prigozhin, il s’agit d’une véritable usine à trolls dont l’objectif est d’inonder le Web de fake news. Pointée du doigt par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur l’ingérence russe dans l’élection américaine, l’Internet Resarch Agency serait responsable, entre autres rumeurs, de celles affirmant qu’Hillary Clinton célébrait des messes satanistes ou gérait des réseaux pédophiles.

Pour alimenter les sujets qui fâchent, l’Internet Resarch Agency s’immisce dans des milliers de groupes Facebook aux opinions radicalement opposées. Ainsi en mai 2016, en pleine campagne présidentielle américaine, l’agence a réussi à monter, devant une mosquée de la ville de Houston, une manifestation de suprémacistes blancs et, au même moment, une contre-manifestation de musulmans. Les deux groupes se sont opposés sur le terrain sans que, ni les uns ni les autres, ne comprennent que les organisateurs étaient installés derrière des écrans en Russie. L’Internet Resarch Agency sévit également sur Twitter. Elle contrôle des centaines de bots postant plusieurs millions de tweets hargneux. Son objectif n’est pas directement idéologique : il ne s’agit pas de valoriser telle ou telle opinion – les féministes ou les masculinistes, les suprémacistes blancs ou les musulmans. Non, l’objectif de l’agence est de faire monter les tensions entre ces communautés afin de nourrir un climat de haine entre elles.

Empoisonner le puits 

Si les outils du numérique utilisés offrent une puissance de feu nouvelle, cette méthode de désinformation est bien rodée. Durant la guerre froide, le KGB la pratiquait déjà sous le nom de « subversion idéologique » et de « poisoning the well » (l’empoisonnement du puits). Cette manipulation de masse représentait même 85 % de son travail. C’est à elle que l’on doit certaines théories du complot des années 70 et 80. La CIA responsable de l’assassinat du président Kennedy ? C’est eux. La maladie du Sida inventée par un laboratoire secret américain pour tuer les Noirs et les homosexuels ? Encore eux. « À l’époque de la guerre froide, cette tactique avait deux objectifs, précise Guy-Philippe Goldstein, expert en cyber-sécurité et spécialiste du trolling russe. Elle permettait d’humilier l’Occident en l’inondant de rumeurs et de fausses nouvelles, mais aussi de vendre aux sympathisants d’extrême gauche un mystérieux paradis soviétique qui se trouvait de l’autre côté du rideau de fer. » Les trolls russes n’ont fait que passer le modèle à très grande échelle.

Hystériser les conflits pour empêcher le débat

La pratique a été remise au goût du jour dès le début des années 2000 en Russie par Vladislav Sourkov. Surnommé le nouveau Raspoutine, cet amateur de jazz et d’art surréaliste va soutenir les différentes élections de Vladimir Poutine. L’idée reste la même : alimenter plusieurs groupes antagonistes pour attiser les conflits entre eux. La première étape consiste à inonder l’opinion publique de fake news pour rendre indémêlable le vrai du faux, et obtenir que les débats se concentrent sur cet inextricable imbroglio plutôt que de se concentrer sur de vrais problèmes. « La plus grande crainte des régimes autocratiques, c’est que la société civile se coordonne en tant que contre-pouvoir, poursuit Guy-Philippe Goldstein. Pour garder le contrôle, ils veulent donc diviser la société, en diffusant la haine notamment. »

La seconde étape vise à manipuler les émotions et faire monter les tensions. C’est le but des trolls russes, qui par l’intermédiaire de leurs faux comptes et de leurs bots hystérisent les débats. « Ils agissent en tenant compte des profils psychologiques des individus, indique l’expert en cyber-sécurité. Ils s’attaquent notamment à l’ouverture d’esprit et à la stabilité émotionnelle. On sait que les gens qui votent aux extrêmes sont nettement plus réactifs. Si vous voulez faire basculer une personne de droite vers l’extrême droite, vous devez lui présenter des contenus qui vont à l’encontre de ses valeurs et qui sont suffisamment choquants pour pouvoir susciter une forte déstabilisation émotionnelle. »

Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

Il faudrait sans doute que les réseaux tels que Facebook et Twitter s’engagent formellement et activement à lutter contre la diffusion de ces messages. L’un comme l’autre ont bien procédé à des milliers de suppressions de comptes. Entre avril et septembre 2018, Facebook aurait éliminé le nombre impressionnant de 1,5 milliard de faux comptes. En vrac, on retrouve beaucoup de spamers commerciaux, des comptes proposant de la pornographie, des scènes de violence ou faisant l’apologie du terrorisme. Si la démarche est sans aucun doute utile à bien des égards, elle n’adresse pas les critères propres aux hate news. Du côté de Twitter, 10 000 bots auraient été supprimés entre septembre et fin octobre mais la majeure partie semblait être dirigée depuis les États-Unis. Bref. Tout ne pourra être résolu depuis la Silicon Valley.

Lutter contre les hate news engage nos sociétés. « Ces méthodes fonctionnent particulièrement bien parce que nous vivons dans une période où les solidarités classiques sont balayées par une certaine forme d’individualisme, conclut Guy-Philippe Goldstein. Nous sommes aussi arrivés à un point où les risques et les opportunités ne sont plus du tout partagés par l’ensemble des classes. Une minorité de gens profite de toutes les opportunités et la majorité doit assumer les risques. En tant que civilisation, il faut réapprendre la résilience émotionnelle si l’on veut pouvoir résister à ce type d’attaques. Cela passe notamment par un nouvel équilibre et une société plus égalitaire qui redistribue les richesses. » Un programme ambitieux donc…


Cet article est paru dans la revue 17 de L'ADN. Vous en voulez encore ? Vous pouvez commander votre exemplaire ici.


 

À VOIR
Documentaire du New York Times, Operation Infektion : How Russia perfect the art of war, novembre 2018

À LIRE
Peter Pomerantsev, Nothing Is True and Everything Is Possible: The Surreal Heart of the New Russia, 2017

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