Interview Benjamin Landman

« Les jeunes ont une conscience aiguë de la fragilité de l'époque »

© Kendra Kamp

La transition doit changer le présent pour sauver le futur. C’est un engagement envers nous et les générations futures qui sont déjà dans une situation psychique délicate…, comme nous le racontait Benjamin Landman, chef de clinique dans le service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital Robert-Debré.

Quel est le tableau clinique de la situation psychique de la jeunesse ? 

BENJAMIN LANDMAN : L’augmentation de la souffrance des jeunes est flagrante depuis le début de la crise sanitaire. Il y a une augmentation du nombre de visites aux urgences pédopsychiatriques, du nombre de tentatives de suicide, de scarifications et de gestes autoagressifs. Mais notre service attire par définition des enfants et des adolescents de 5 à 16 ans en souffrance. Nous sommes en plus dans une des zones les plus en difficulté sur le plan social et financier. Mes observations de terrain ne sont donc pas représentatives de toute la jeunesse. Nous n’avons pas encore le recul suffisant pour identifier toutes les conséquences de la crise du Covid 19. 

Mais il y a cependant un impact direct ?

B. L. : Évidemment. L’environnement des enfants a été massivement chamboulé, même si le choix de maintenir les écoles ouvertes a été psychologiquement salutaire. Ça ne suffit cependant pas à avoir une vie psychique stable et plus ou moins heureuse. La réduction des activités extrascolaires, des occasions de voir ses amis en dehors de l'école, pèse. Les enfants ne voient plus leurs grands-parents après avoir pensé qu'ils étaient plus à risque de les rendre malades. Un dernier facteur important est la perception qu’ont les enfants des inquiétudes des parents sur l'horizon financier, économique et même politique.

Les autres marqueurs de l’époque (masques, distanciation sociale, couvre-feu) jouent-ils sur le psychique des enfants ?  

B. L. : Même si les masques sont une plainte régulière des parents et de certains petits enfants, on ne voit pas d’impact important. Les enfants ont des capacités d'adaptation assez phénoménales. La majorité d'entre eux ont intégré le masque dans leur réalité quotidienne. La distanciation sociale a un impact, car les lieux d'échanges et de contacts (club de foot, ateliers artistiques) sont des lieux de sociabilisation qui servent de régulateurs de l'anxiété et des affects. Cette forme de privation sensorielle n'est pas complètement remplacée par la vie numérique. Bien que cette génération soit massivement déjà en ligne, il n'y a pas une égalité entre la vie sociale en ligne et la vie sociale physique. 

Quelles pathologies observez-vous ?  

B. L. : L’impression clinique, qui reste à objectiver, est une augmentation des idées suicidaires et des tentatives de suicide. Les troubles du comportement alimentaire se sont aggravés, sans que les raisons en soient tout à fait claires, car les personnes concernées ont des niveaux d'anxiété en pratique plus élevés. On voit une anxiété importante, des difficultés à se projeter dans l'avenir et à trouver un sens au quotidien. Il y a surtout une forme d'affect dépressive, de lourdeur psychologique, marquée par une sensation de torpeur et de monotonie délétère. 

Est-on en mesure de savoir si certaines pathologies vont devenir durables ? Y aura-t-il une génération sacrifiée ou scarifiée ?

B. L. : On ne peut pas faire de prospective définitive. Une partie importante des gens sont dans un cadre familial, affectif, structuré, adaptatif, et auront une meilleure capacité à rebondir. La population confrontée à cette souffrance dans un cadre environnemental difficile, avec des facteurs de risque plus importants, aura une plus forte probabilité de se chroniciser. Avoir dans l'enfance un épisode psychiatrique ou psychologique intense, un trouble anxieux ou des tentatives de suicide, constitue un facteur de risque important d'avoir des troubles à l'âge adulte. Mais ce n'est pas une fatalité. Il ne faut jamais sous-estimer les phénoménales capacités d'adaptation, notamment des plus jeunes.

La numérisation du rapport au monde ne date pas de la pandémie, mais la socialisation s'est faite beaucoup par écrans. Faut-il s’inquiéter de l’influence du numérique et des réseaux sociaux sur l’état mental des adolescents ?

B. L. : Le numérique est un outil révolutionnaire sur la question de la parentalité et de la santé mentale. Pour beaucoup de parents, c'est un lieu d'information et de soutien entre pairs. Pour les grands ados et les jeunes adultes, c’est un lieu de reconnaissance et de déstigmatisation du vécu. L'usage des réseaux sociaux peut parfois être une porte de sortie, quand on est en pleine crise d'angoisse ou en difficulté pour prendre de la distance vis-à-vis de sa vie psychique. Beaucoup de jeunes les utilisent comme un espace de partage d'expériences et de conseils sur la gestion de difficultés cognitives ou de comportement, comme l’anxiété sociale. La principale limite est la différence entre horizontalité et expertise, car l'expertise et l'expérience ne sont pas la même chose. Si les écrans ne sont pas un facteur de risque pour des troubles mentaux, il faut un équilibre, car être dans un mécanisme d'hyperconsommation risque d'augmenter l'anxiété

Avant le Covid, y avait-il un mal-être lié aux enjeux climatiques, sociaux et politiques marqueur d’une « génération déprimée » ?

B. L. : Il y avait déjà une tendance à l'expression des troubles anxieux. L’effet de l'écoanxiété est encore en débat, mais les modifications de l'environnement sociologique, politique et économique d'un enfant peuvent aggraver les choses. Les jeunes ont une conscience aiguë de la fragilité de l'époque, cela peut causer une souffrance, l’impression que leur niveau de bien-être ou de qualité de vie est condamné à diminuer. Mais cette tendance peut aussi être le résultat d’une meilleure écoute de la souffrance psychique des enfants. Dans les deux cas, redonner des perspectives, s’inscrire dans la durée, est un bon moyen de retomber sur ses pieds et de se remettre dans des projets qui ont du sens pour soi et pour les autres. 

Que peut-on faire pour les aider ou les accompagner ?

B. L. : La manière dont on engage la conversation est primordiale. Il ne faut pas mettre l’interlocuteur dans une position où il aurait quelque chose à expliquer ou à reconnaître. Le plus difficile, quand on est en souffrance, est de voir s’ajouter à ses propres ruminations un sentiment de culpabilité ou d'attente vis-à-vis de son entourage. Une position d'ouverture et d’accueil est donc vraiment importante. On peut demander si la personne a des idées suicidaires, car cela ne les provoque pas. On peut proposer son écoute, mais il est aussi important de se rendre compte quand on est dépassé par la situation et de pouvoir orienter vers un professionnel. 

Retrouvez des ressources pour détecter les signes d’anxiété et des conseils pour accompagner les enfants concernés sur le site dédié de l'hôpital Robert-Debré : www.clepsy.fr

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