Des hommes devant des écrans de surveillance

La surveillance au travail existe depuis plus longtemps qu’on ne le croit

© gremlin via Getty Images

Non, la surveillance au travail n’est pas née avec Slack et le télétravail. Petite remise en perspective avec Laëtitia Vitaud, experte du monde du travail et des ressources humaines.

On parle de plus en plus de surveillance au travail. La pandémie a-t-elle accéléré les choses ?

Laëtitia Vitaud : Ce n’est pas un sujet totalement nouveau. Dans le monde des freelances par exemple, ou des professions peu valorisées externalisées dans les pays pauvres, il y a toujours eu des logiciels prenant des captures d’écran ou enregistrant les appels. Ce que la pandémie a accéléré, c’est l’usage d’outils de communication numérique et de travail collaboratif – Slack, messagerie, e-mail…–, or l’entreprise a un droit de regard sur tout ce qui est partagé dans le cadre professionnel. Télétravail ou pas, c’est toujours vrai. Et c’est une tendance qui se dessine depuis le début des open spaces : de nombreux échanges qui avaient lieu à l’oral de manière informelle se sont numérisés. Le confinement a transposé la culture du présentéisme en présentéisme numérique : les travailleurs et travailleuses doivent être disponibles toute la journée, visibles par leurs managers. Au-delà des outils de surveillance conçus comme tels, les réunions Zoom à l’excès, les appels en visio et cette exigence de disponibilité font que les gens ne sont plus maîtres de leur temps, ni, par extension, de leur corps.

Le phénomène est-il si nouveau que ça ?

L. V. : Non, c’est d’ailleurs l’une des grandes caractéristiques du système industriel, qui a cantonné les corps ouvriers dans un espace très précis : l’usine. On vendait la force de ses bras. Le contremaître exerçait une forme de pression très rigide sur le système corporel et temporel des individus : il était là pour vérifier que tout se déroulait au millimètre, que les corps étaient bien alignés sur la chaîne de production, qu’ils étaient rentabilisés au maximum. C’était presque une logique de chair à canon. On peut retourner encore plus loin dans le passé. Avant l’industrie, le système esclavagiste et les colonies initiaient déjà cette surveillance du corps et du temps. Au Congo belge, les pieds de caoutchouc avaient plus de valeur que les vies humaines. La surveillance prenait alors d’autres proportions : les familles des travailleurs étaient prises en otage, affamées, enchaînées et si les quotas de caoutchouc n’étaient pas remplis, on leur coupait les mains. La surveillance va au-delà du corps du travailleur, elle se transpose à ceux de sa famille, à sa vie, à son âme. C’est l’héritage d’une culture de la domination de certaines catégories de la population sur d’autres. Il en était de même pour les travailleurs – et surtout les travailleuses – domestiques, qui ne pouvaient échapper à la surveillance très intrusive de leurs employeurs, même dans leur intimité. Quand on entrait en service, on faisait vœu de chasteté. Il y avait un vrai contrôle de la moralité.

Quels sont les risques et les tendances à venir de la surveillance au travail ?

L. V. : Partir du principe que les gens ne sont pas fiables ni autonomes ne leur donnera pas l’envie de l’être. Les surveiller, c’est prendre le risque qu’ils trouvent des astuces pour contourner le système. Il y a vraiment besoin de garde-fous en termes de protection des données. Il faudrait séparer la vie professionnelle et la vie personnelle en ayant plusieurs appareils, par exemple. Un luxe que ne peuvent pas se permettre les personnes les plus démunies. C’est un sujet qui concerne le droit du travail, le RGPD, le CNIL, mais aussi les inégalités. Ne le réduire qu’à une question de protection des données, ce serait passer à côté des enjeux.

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