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Michael Weir

Oubliez les écoles de commerce : ce n'est pas là qu'on apprend à penser comme un entrepreneur

Le 25 mai 2018

Moins de théorie managériale, plus d'état d'esprit entrepreneurial : c'est la recette du succès de Mona Mensmann à la tête d'un programme d'enseignement pour les futurs leaders économiques du Togo - et bientôt d'ailleurs. Explications.

Alors que les écoles de commerce enseignent les mêmes théories financières et principes de management depuis leur création pour former les entrepreneurs de demain, Mona Mensmann cherche à éprouver une autre méthode : celle qui consiste à créer un état d’esprit entrepreneurial. Pour en démontrer l’efficacité, elle est allée avec ses équipes à la rencontre d’entrepreneurs togolais auxquels elle a transmis différents enseignements – avec l’idée de prouver qu’un programme fondé sur la psychologie et l’initiative personnelle est plus efficace qu’un programme classique.

Vous avez mené au Togo une vaste étude sur l’efficacité des modes d’enseignements proposés à une population d’entrepreneurs. Quelles sont les principales conclusions que vous avez pu en tirer ?

MONA MENSMANN : Notre objectif était de découvrir les vecteurs de succès dans les pays en voie de développement. Il existe de nombreux programmes qui se concentrent sur l’enseignement traditionnel du management. Et ce n’est pas inutile – loin de là. Mais nous voulions évaluer si un enseignement construit principalement sur une approche psychologique pouvait apporter d’autres résultats. Concrètement, nous voulions enseigner un état d’esprit : être visionnaire, tourné vers l’avenir, persévérant, proactif… afin de prouver que cette méthode peut bénéficier aux entrepreneurs. Nous avons mené l’expérience au Togo, sur trois groupes : 500 entrepreneurs ont bénéficié d’un enseignement business « classique », 500 de notre approche reposant sur l’initiative personnelle et la psychologie, tandis que les 500 restants n’ont pas été formés.

Après la phase d’enseignement, nous sommes passés à la phase de mentorat, elle-même adaptée à l’enseignement reçu. Par la suite, nous avons suivi ces groupes pendant deux ans. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : ceux qui ont bénéficié de notre méthode ont vu leurs profits augmenter de 30 % et leurs ventes de 70 %. Ces résultats sont dus à des changements radicaux en termes de comportements : les individus concernés étaient plus enclins à investir, par exemple. La conclusion principale de ce travail, c’est qu’acquérir un état d’esprit entrepreneurial est plus efficace que d’acquérir des savoirs sur des compétences théoriques managériales. Bien sûr, chaque individu a des appétences plus ou moins fortes sur ces questions, mais il est possible de provoquer ce changement. C’est très important, notamment pour les entrepreneuses !

Que pensez-vous des écoles de commerce aujourd’hui et de la manière dont elles transmettent le savoir aux étudiants ?

M. M. : J’ai présenté les résultats de notre étude à différentes écoles de commerce. L’impression que j’ai eue, c’est qu’elles sont de plus en plus conscientes que transmettre ne consiste pas simplement à apprendre des principes, et que c’est aussi une affaire d’état d’esprit. Les professeurs avec lesquels j’échange confient qu’ils essaient de s’engager dans cette voie. Je dirais que ce qui manque le plus aujourd’hui, c’est la possibilité pour les étudiants d’expérimenter sur le terrain.
Ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est la possibilité pour les étudiants d'expérimenter sur le terrain
La salle de classe et les stages d’été ne suffisent pas. Il y a encore un long chemin à parcourir pour y parvenir : la plupart du temps, on apprend des théories sans considérer l’action. C’est très top down, on a besoin de plus de bottom up: il faut que les étudiants se heurtent à la réalité ! Et je pense que cela relève de la responsabilité de l’enseignant. Ce n’est jamais facile de guider quelqu’un, c’est très engageant. Mais il y a aussi parfois de la réticence de la part des élèves, qui sont habitués à ce qu’on leur enseigne les choses d’une certaine façon.

Connaître par cœur toutes les grandes théories ne suffit donc pas à faire un bon leader ?

M.M. : Non, il faut pratiquer. Nous avons un programme dédié, STEP – Student Training for Entrepreneurial Promotion –, qui demande aux jeunes de créer leur entreprise, d’aller sur le terrain. Ils développent une idée, la mettent en pratique, font eux-mêmes leur comptabilité, élaborent une stratégie marketing, trouvent les bons partenaires business… Le programme dure 12 semaines et existe depuis 10 ans, et nous commençons à le proposer aux écoles. En général, les étudiants débutent avec de petites initiatives : ouvrir un salon de thé, lancer une marque de jus de fruits, de savons, de T-shirts… Ce n’est pas le cœur de leur activité qui compte, ni qu’ils développent une multinationale. Ce qui importe plus que tout, c’est de commencer à agir, à faire ! C’est le seul moyen de comprendre comment se différencier du voisin, et d’ajouter de la saveur à ce que l’on fait. À l’issue du programme, les étudiants ont une meilleure confiance en eux – certains sont même tellement convaincus du potentiel de leur activité qu’ils la développent après le programme.

Le succès de votre méthode n’est-il pas spécifiquement lié au contexte socio-économique des pays en voie de développement ?

M. M. : J’aurais tendance à répondre oui… et non. Non, car des qualités comme la proactivité sont toujours efficaces. Ce n’est pas qu’une question de culture ou de structure. Et oui, car hélas il y a aussi une question de contexte, de système éducatif, d’aide financière, d’exemples, de liberté. Les pays qui sont encore en train de se développer, comme le Togo, ne bénéficient pas des mêmes moyens que les pays occidentaux. Calquer cette méthode ailleurs aurait des effets différents. Mais je pense qu’elle offrirait des clés pour envisager des chemins alternatifs, de nouveaux modes d’organisation, d’autres comportements. Franchir des barrières est toujours positif. Nous avons le projet de tester la méthode au Mexique, à la Jamaïque, en Éthiopie, au Mozambique. Il y a encore beaucoup de pistes à explorer ! Nous pourrions par exemple la tester auprès de populations occidentales qui n’ont pas les moyens de payer une école de commerce ou qui sont sorties du système.

Vous dites qu’il est particulièrement important que les femmes prennent conscience du pouvoir d’un état d’esprit entrepreneurial. Pourquoi ?

M. M. : Je pense que les femmes – quels que soient leur origine ou leur lieu de vie – ont tendance à internaliser les rôles sociaux et à se voir différemment des hommes. Par exemple, certaines caractéristiques sont jugées comme très masculines – « avoir le goût du risque », « oser », « négocier »… De leur côté, elles ont un rôle à jouer auprès de la communauté – « prendre soin de sa famille », « aider », « écouter », « conseiller ». Cela reste vrai même quand une femme a « un job de mec ». Elle garde cela en elle.
Pour développer un état d'esprit entrepreneurial, il faut surtout oser agir, faire !
Le résultat, c’est que les entrepreneuses sont plus conscientes des risques et se posent deux fois la question avant de savoir si elles doivent en prendre, mais aussi qu’elles ne s’identifient pas aux entrepreneurs. Elles n’imaginent pas le fait d’entreprendre comme étant un rôle pour elles. Il faudrait un enseignement dédié pour qu’elles puissent comprendre qu’elles peuvent aussi le faire ! Il faut déclencher une passion, les faire agir, les laisser expérimenter…, et surtout leur permettre de prendre conscience de leurs succès. À chaque étape. C’est la solution pour qu’elles puissent se rendre compte de l’impact qu’elles ont sur l’entreprise. Les femmes n’ont pas suffisamment confiance en leurs capacités, alors même qu’elles ne manquent pas d’idées. N’en déplaise aux hommes…

Est-ce que les patrons de grandes entreprises peuvent aussi acquérir un état d’esprit entrepreneurial ? Quel que soit le stade de leur carrière ?

M. M. : Bien sûr ! Tout le monde en a besoin – au travail, au sein des organisations, mais aussi en dehors dans notre vie privée. Innover dans les grandes entreprises est très important, y compris pour transmettre un état d’esprit particulier aux employés qui doivent aussi faire preuve de proactivité. Demander une augmentation, une promotion, ou penser la stratégie à long terme de l’entreprise en envisageant ses défis : c’est ça, être proactif. Ça permet une meilleure vision d’ensemble, mais aussi un meilleur dialogue entre les équipes. Enfin, je pense qu’il est important d’encourager l’intrapreneuriat : il y a de nombreux talents gâchés, étouffés dans les grandes organisations. Il faut donner aux employés les conseils et les opportunités pour se dévoiler, contribuer, être autonome et avoir le pouvoir de changer les choses.
PARCOURS DE MONA MENSMANN
Doctorante à la Leuphana Universität de Lüneburg, elle compare les effets d’une formation psychologique fondée sur l’auto-initiative à ceux des formations traditionnelles auprès des entrepreneurs des pays en voie de développement. Elle est également consultante à l’IPA (Innovations for Poverty Action) au Togo.

À CONSULTER
Détails du programme STEP : step-training.com
Comment enseigner un programme bâti sur les initiatives personnelles aide les petites entreprises en Afrique de l’Ouest :
pure.leuphana.de/ws/files/10032890/Manuscript_Revised_Sept2017_withFigures_1.pdf
Un enseignement psychologique pour permettre aux entrepreneurs d’agir – contribuer à la réduction de la pauvreté dans les pays en voie de développement :
journals.sagepub.com/doi/10.1177/0963721416636957

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