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Une boîte de médicaments renversés sur des billets de banque
© Darwin Brandis via Getty Images

Tom Rippin : « L’économie actuelle est comparable à un cancer »

Le 6 sept. 2019

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut la soigner. La mauvaise, c’est que ce n’est pas facile…

« L’économie est comparable à un cancer. » Lorsqu’il prononce cette phrase sur la scène des UEED 2019, Tom Rippin jette un froid. Pour ce double expert – en économie et en biologie moléculaire –, il n’est pourtant pas question de baisser les bras. Une économie saine est possible, et il nous donne même la marche à suivre pour la guérir.

Notre économie est malade

Pour expliquer l’état de notre économie, Tom Rippin propose un exercice simple : la comparer à notre corps. Les organisations qui produisent des biens et des services sont autant de cellules dont le corps-économie a besoin pour être en bonne santé.

Quand elles sont saines, les cellules contribuent au bien-être général. Chaque cellule contient des gènes, et leur activité – leur croissance, en particulier – est contrôlée par les échanges qu’elles entretiennent avec leur environnement. Ce phénomène s’appelle la « rétroaction ».

Si un gène mute au sein des cellules, les boucles de rétroaction sont perturbées. Résultat : les cellules sont en roue libre. Leur objectif n’est plus alors de contribuer au bien-être du corps dans son ensemble, mais de croître le plus possible.

Et c’est là que ça dérape...

Les GAFA, ces tumeurs malignes

Évidemment, les cellules cancéreuses de notre économie sont faciles à identifier. Tom Rippin n’hésite pas à nommer Facebook ou Amazon. « Il s’agit de sociétés qui croissent pour croître. On ne peut plus contrôler leur croissance, elles deviennent des tumeurs. Et le problème avec les tumeurs malignes, c’est qu’elles affectent aussi les cellules saines qui les entourent ». Elles se mettent à pomper des ressources de façon disproportionnée, plutôt que de les partager avec les autres cellules du corps. Les conséquences sont multiples : inégalités, destruction de la planète, perte de pouvoir et d’autonomie des autres cellules-organisations… Plutôt que de faire ruisseler les ressources à toutes les cellules comme le ferait notre corps, l’économie n’approvisionne que les 20% supérieurs. Pour donner un exemple parlant, Tom Rippin rappelle qu’en France, il faut en moyenne 2 jours pour qu'un PDG gagne le salaire annuel moyen d’un employé.

La mutation des valeurs

Si nous en sommes là, c’est que nos « gènes » ont muté. Pour Tom Rippin, ces gènes correspondent aux valeurs communes que nous partagions encore il y a quelques années, au sein d’un patrimoine collectif. « Aujourd’hui, on accorde surtout de la valeur aux données. Or celles-ci sont concentrées entre les mains d’un petit nombre de géants. Forcément, ça entraîne des comportements cancéreux. »

Qu’est-ce qu’un système sain ?

Pour filer la comparaison, Tom Rippin analyse ce qui définit un système sain selon des critères universels. « Un système sain doit répartir les ressources à toutes les parties qui le compose. Votre corps, par exemple, alimente chaque cellule en sang. Mais ce n’est pas tout, poursuit-il. Un système sain réutilise ses ressources de nombreuses fois. L’économie circulaire a déjà compris ce principe. Enfin, un système sain doit équilibrer la performance et la résilience. » Concrètement, des systèmes qui incluent un grand nombre d’acteurs, plus petits et plus divers sont plus résistants que ceux qui n’incluent que peu d’acteurs, tous très importants et semblables.

Comment guérir notre économie ?

Pas question de se résigner. Tom Rippin explore plusieurs pistes pour guérir notre économie.

Restaurer la raison d’être

Pour commencer, arrêtons de poursuivre des objectifs de réussite ou de bonheur. Selon Tom Rippin, ils ne seront que les conséquences de notre dévouement à une cause plus importante – comme la santé du système dont nous faisons partie. Ainsi, chaque organisation doit faire passer l’intérêt du système avant son intérêt propre. Dans cette nouvelle logique, les entreprises ne peuvent plus penser à ce qui est durable pour elles seules : chaque organisation va jouer son rôle en tant qu’élément d’un écosystème. Ça veut dire que la fast fashion à des prix dérisoires ou les médicaments à des prix exorbitants, c’est terminé. Idem pour les applications qui collectent des données à tout-va.

Les contre-exemples vertueux sont nombreux. Tom Rippin cite des usines qui pourraient imiter les forêts et nettoyer l’environnement, comme le fait la société Interface, ou des encyclopédies en ligne gratuites comme Wikipedia, ou encore des services qui ne collectent que les données nécessaires à leur fonctionnement, comme WeTransfer.

Mettre en place des boucles de rétroaction saines

Quand un cancer se développe, les boucles de rétroaction sont affectées. Tom Rippin compare ces boucles de rétroaction malsaines aux milliers de messages publicitaires que nous recevons chaque jour, dans le seul dessein de nous faire consommer. « Notre économie de marché actuelle décrit un cercle vicieux où tout le monde doit rendre compte de sa valeur financière. Plus on consomme, plus les marques sont en compétition pour notre attention, plus elles investissent dans la publicité. C’est pareil au niveau national. Plus le PIB augmente, plus les investissements affluent, et la croissance s’affole jusqu’à ce que la bulle éclate. »

Parmi les solutions possibles, Tom Rippin cite les villes de Grenoble ou de Sao Paulo qui ont interdit les panneaux publicitaires. Il rappelle aussi que Paul Polman, ancien CEO d’Unilever, avait aboli les reportings trimestriels. Pour ce qui est du PIB… « De multiples alternatives saines existent », assure-t-il.

Renouveler notre génotype

Puisque nos gènes économiques ont subi des mutations cancéreuses, Tom Rippin préconise un traitement radical : la thérapie génique. Cette technique consiste à injecter de nouveaux gènes dans les cellules afin de réintroduire des comportements sains. « Dans nos économies et entreprises actuelles, on ne manque pas de nouveaux gènes qui pourraient constituer des récits positifs », se réjouit Tom Rippin. Toute la question est de savoir comment on peut intégrer les valeurs des entreprises sociales aux organisations plus mainstream qui ne réalisent pas encore qu’il existe d’autres manières de fonctionner. Cela doit passer par des vecteurs – des personnes motivées pour transporter ces valeurs au sein de systèmes malades – capables de pénétrer les organisations pour les transformer de l'intérieur.

« L’idée de contribuer à un nouveau paradigme économique peut paraître titanesque », admet Tom Rippin. Pourtant, il en est persuadé : il ne tient qu’à nous de disséminer un nouveau récit, pour qu’il devienne la norme.

Motivés ?

Parcours de Tom Rippin

Tom Rippin est le CEO et fondateur d'On Purpose, une entreprise qui soutient les décideurs et décideuses qui cherchent à créer une meilleure économie, qui puisse fonctionner pour tout le monde. 

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