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Une personne portant un masque à gaz tenant des oignons
© Maravic via Getty Images

Michel & Augustin, Yoplait... Comment les ONG font plier les marques qui abusent

Le 21 févr. 2019

Total projette de détruire un récif corallien au large du Brésil, Carrefour vend des pâtes aux hydrocarbures, Petit Navire ravage les océans… Les entreprises détérioreraient-elles sciemment la planète et la santé des consommateurs ? Les ONG réagissent, et placent le sujet au cœur du débat public. 

Quand David lance l'alerte, Goliath tremble

« Nous faisons office de contre-pouvoir. Nous sommes des lanceurs d’alerte, et c’est important que les entreprises nous considèrent comme tels. Les acteurs du marché font preuve d’opacité, et ce en toute impunité. Rendre leurs pratiques visibles de tous, c’est les rendre responsables de leurs actes. » Karine Jacquemart, présidente de l’association de défense des droits des consommateurs foodwatch France, donne le ton.

L’ organisme mène de front plusieurs combats, tous destinés à lutter pour une alimentation plus saine. Yoplait met de la gélatine de bœuf dans ses yaourts ? Les équipes demandent pourquoi et publient les échanges avec la marque. Coraya propose des surimis goût homard qui n’en contiennent aucune trace ? L’association lance une pétition. Lactalis vend du lait contaminé à la salmonelle ? Elle porte plainte.

Et ça marche. Leclerc, Nestlé, Danone ou Lustucru – entre autres - ont plié face aux révélations de l’association. Des victoires d’autant plus impressionnantes que foodwatch France a peu de moyens : cinq salariés à temps plein et un budget annuel de 700 000 euros. En comparaison, Nestlé France a dépensé plus de 164 millions d’euros en investissements médias en 2017 selon les chiffres de Kantar. « On peut avoir l’impression d’un combat entre David et Goliath. Mais il faut se souvenir qu’à la fin, c’est David qui gagne. »

Remporter une bataille ne serait donc pas une question de taille. En revanche, la lutte se mène sur le terrain médiatique. Quitte à lancer des actions coups-de-poing.
Chez L214, qui milite pour les droits des animaux, on n’hésite pas à montrer les dessous sanguinolents de l’industrie agro-alimentaire pour faire bouger l’opinion. Les images tournées au sein des abattoirs par des membres de l’association montrent tout : le sang, les cris, la violence, les abus. Sans filtre. Une transparence qui fait mouche : le grand public est sensibilisé, la cause animale fait désormais débat. Pourtant, ici aussi, on est « petits » : Brigitte Gothière, présidente de L214, rapporte qu’ils ne sont que 60 salariés pour s’attaquer aux géants du secteur. Et pourtant, Brioche Pasquier, Casino, Franprix, Leader Price ou Michel et Augustin ont modifié leurs pratiques à la suite des interpellations de l’association.

Mais les victoires obtenues portent plus loin. Savoir que des ONG peuvent attaquer leur mode de production, de rémunération, de partenariats voire de distribution contraint les sociétés à rectifier leurs pratiques en amont. Karine Jacquemart rapporte des propos entendus au sein de certaines entreprises : « Des collaborateurs se font stopper en interne par leurs collègues sur des idées marketing par exemple, de peur que foodwatch “ne leur tombe dessus”. Nos actions ont aussi un effet dissuasif. »

Un dialogue difficile à entretenir

La contrepartie de ce pouvoir, c’est, dans certains cas, une diabolisation des associations qui ont tendance à être vues comme « l’ennemi ». Brigitte Gothière rappelle que lors du vote de la loi agriculture et alimentation, les éleveurs se mettaient d’office dans une posture de rejet vis-à-vis des propositions émises par les ONG. Pourtant, elles auraient pu être bénéfiques pour eux.

Au sujet de l’interdiction des œufs de poules élevées en batterie, Brigitte Gothière partage des chiffres édifiants : « Dans un élevage de poules pondeuses en batterie, on a 50 000 poules dans un même bâtiment, et une seule personne pour s’en occuper. Un élevage plus extensif demandera plus de main-d’œuvre, de personnel, et entraînera de meilleures conditions pour les travailleurs. » Elle rappelle que certains connaissent des conditions de vie misérables : selon la Mutualité sociale agricole, l'organisme de protection sociale des agriculteurs, un tiers des agriculteurs français gagne moins de 350 euros par mois, et selon le Sénat, un agriculteur s’est suicidé tous les deux jours en 2016. C’est 20 % de plus que le reste de la population. « Il y a un réel enjeu social, qui aurait pu être politique si les concernés avaient accepté cette mesure en proposant une échéance réaliste. Ils auraient obtenu des aides de l’État. Là, ils vont devoir se débrouiller tout seuls. »

De l'intérêt de la loi...

Le dialogue s’embourbe ou s’envenime et les pouvoirs publics n’y sont pas pour rien. Karine Jacquemart mentionne ainsi que pendant les discussions sur le projet de loi agriculture et alimentation – qui ont duré de mai à octobre 2018, le ministre de l’époque Stéphane Travert a refusé bon nombre d’amendements. Parmi ceux-ci, on retrouve l’interdiction du glyphosate ou de la publicité et du marketing ciblant les enfants de moins de 16 ans pour des produits trop gras, trop sucrés ou trop salés. Foodwatch avait aussi proposé que les contrôles officiels des produits alimentaires soient rendus publics pour assurer plus de transparence… En vain.

Les arguments du ministre ? Mieux valait responsabiliser les acteurs du secteur plutôt que de légiférer. Selon lui, pas besoin d’une loi contraignante ! Il suffit de faire confiance. Ben voyons… Pour Karine Jacquemart, c’est certain : « Tant qu’il n’y aura pas de réglementations fermes, la santé des consommateurs ne sera pas protégée. »

La preuve : Nutri-Score, un système de notation pensé par le professeur en épidémiologie nutritionnelle Serge Hercberg et soutenu par l’association. Composé de cinq lettres de couleurs différentes, du A vert au E rouge foncé, il est apposé sur la face des emballages et informe les consommateurs de la qualité nutritionnelle du produit. Malheureusement, son adoption se fait sur la base du volontariat.

Et certains en abusent. À l'instar des « Big 5 » (Unilever, Mondelez, PepsiCo, Coca-Cola et Nestlé) qui ont tout bonnement développé leur propre logo. Commode, celui-ci fonctionne sur la base de portions variables et définies par les entreprises elles-mêmes. Il devient dès lors facile d’obtenir une bonne note, même sur un soda hyper-sucré ou des céréales archi-caloriques. Un système clairement trompeur… mais totalement légal.

Motivés, motivés... mais pragmatiques

Alors oui, pour éradiquer les pratiques déviantes, les associations dénoncent publiquement. Un déballage particulièrement douloureux pour les entreprises concernées. Mais pas toujours nécessaire, comme l’explique Brigitte Gothière : « Nous avons une image assez radicale. On ne cache pas notre objectif : on veut la fin de l’exploitation animale. Mais nous sommes surtout très pragmatiques. » Consciente que les choses doivent avancer par étapes – « on a de belles idées en tant que citoyens, mais en tant que consommateurs on est parfois lents à agir », elle et ses équipes approchent les entreprises en privé avant d’agir sur la scène publique. Courriers, rencontres… « Nous leur posons des questions et voyons si elles sont à l’écoute de nos demandes. À partir de là, il est facile de mettre en place avec elles des objectifs réalisables. On ne leur demandera jamais de basculer sur une offre 100 % végane du jour au lendemain, notre société n’est pas prête pour ça – or, on ne fait que relayer les attentes sociétales. En revanche, 90 % des gens sont favorables à l’interdiction des œufs de poules élevées en cage. »

Mais si les boîtes refusent de répondre aux questions ou choisissent de « balader » les associations, « à ce moment-là, on lance des campagnes publiques. »
Brigitte Gothière rappelle le cas de Michel et Augustin. Les trublions du goût n’ont pas toujours été réglo. « Au bout de six mois de courriers, d’échanges et de rendez-vous, nous avons dévoilé en 2016 les dessous de leur fameuse mousse au chocolat et lancé une pétition. La réaction a été immédiate », même si elle s’est accompagnée d’une certaine forme de victimisation. Le communiqué publié sur le site de la marque se désole de la « virulence » employée.
Pour Karine Jacquemart, ce type de réaction est symptomatique d’un système où les entreprises font passer leurs objectifs marketing avant l’information au consommateur, et peuvent échapper à leurs responsabilités.

Convaincre pour avancer ensemble

Réjouissons-nous, tout n’est pas perdu. Les Big 5 ont déclaré suspendre leur système de notation fantaisiste, et de plus en plus de grands groupes s’adaptent. Ils créent des postes de chargés de relations avec les ONG pour, disent-ils, initier le dialogue et écouter leurs conseils pour s’améliorer. « Une fois que les entreprises nous ont identifiées, nous sommes capables de mettre en place une démarche commune, d’accompagnement, conclut Brigitte Gothière. À leur demande, nous venons présenter les enjeux autour de la question animale. Nous essayons de les convaincre de l’urgence de bouger, tout en identifiant avec eux les sujets sur lesquels ils peuvent avancer facilement. »

Évidemment, les ONG ne sont pas dupes. Le greenwashing ne passera pas par elles ! Et leurs actions sont là pour le rappeler – encore et encore. Entreprendre un changement conscient est nettement moins douloureux à court terme, et infiniment plus rentable à long terme que de se faire afficher pour mauvaises pratiques. Et les Goliath pourraient considérer ça comme une très bonne nouvelle…

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Cet article est paru dans le numéro 17 de la revue de L'ADN. Vous en voulez encore ? Cliquez ici et commandez votre exemplaire.


 

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