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cheminées d'usine polluantes

100 entreprises causent 71 % des émissions de gaz à effet de serre. Et si on changeait ça ?

Le 7 nov. 2018

Inutile de tortiller. Nos entreprises vont devoir faire face à de sérieux problèmes liés aux catastrophes écologiques qu'elles ont elles-mêmes créées. On va devoir revoir leurs modèles... fissa. Mais ça tombe bien, il en existe d'autres. Et, surprise, c'est la nature qui pourrait nous les enseigner. Par Navi Radjou.

Le biologiste Edward Owen Wilson partageait avec Sylvia Earle, biologiste marine renommée et militante passionnée par la protection des océans, son inquiétude : les humains sont en train de « laisser la nature nous filer entre les doigts ». Elle lui répond alors que sa plus grande préoccupation était que la « nature laisse la race humaine lui filer entre les doigts ».

Sylvia Earle craint qu’à la vitesse à laquelle nous épuisons nos ressources naturelles et polluons notre atmosphère et nos océans, la Terre ne soit plus accueillante pour l’espèce humaine dès la fin de ce siècle.

100 entreprises seules causent 71 % des émissions de gaz à effet de serre

Comment empêcher la sixième extinction de masse ? L'accord de Paris, qui vise à réduire le réchauffement climatique, est un bon début. Mais la volonté politique ne peut rien à elle toute seule. Le secteur privé, qui représente 60 % du PIB mondial et est la cause principale du réchauffement climatique (100 entreprises seules causent 71 % des émissions de gaz à effet de serre), doit prendre les devants en matière de changement climatique et faciliter le développement durable. 

Mais pour être efficace dans cette position, les entreprises ont besoin d’un changement radical de conscience — de « Entreprise contre Nature » à « Entreprise comme Nature » afin d’apprendre à collaborer avec la nature de manière symbiotique.

Depuis la révolution industrielle jusqu’à l’aube de ce siècle, les entreprises ont maintenu une relation d’exploitation avec la Nature, qu’elles percevaient comme un élément sauvage à dominer et des ressources à exploiter afin de nourrir une croissance économique débridée. 

Aujourd’hui, les entreprises se heurtent au tarissement des ressources naturelles (sols, eau) au point de menacer leur rentabilité. Elles affrontent aussi la pression des gouvernements et des consommateurs éco-conscients qui veulent freiner leurs émissions de gaz à effet de serre et réduire leurs déchets qui provoquent autant la pollution de l’air que la destruction de la biodiversité de nos océans.

Aujourd’hui, prenant conscience de leur interdépendance avec la Nature, les entreprises adoptent un esprit d’ « Entreprise avec Nature », s’efforçant de la protéger et la préserver, car c’est dans leur propre intérêt de le faire. De plus en plus de firmes passent aux énergies renouvelables, utilisent plus efficacement les ressources rares et recyclent des déchets à travers leurs chaînes de valeur. Cette posture de « Ne fais de mal (à l’environnement) », quoique noble, demeure ancrée dans la croyance dualiste que les entreprises et la Nature sont des entités distinctes.

Nous n’avons malheureusement plus de temps. Cette année, le « jour du dépassement » a eu lieu le 1er août; c’est la date à partir de laquelle notre consommation a outrepassé les ressources que la planète est capable de régénérer. Cela a été la première fois qu’il est arrivé aussi tôt. En mai dernier, les niveaux de CO2 dans l’atmosphère ont dépassé les 410 ppm, le taux le plus élevé de l’Histoire de l’humanité, ce qui pourrait avoir des effets catastrophiques sur la santé des individus.

Alors, comment les entreprises peuvent-elles se reconnecter à la Nature à un niveau existentiel ?

En apprenant à penser, ressentir et agir comme la Nature le fait. La Terre a 4,5 milliards d’années. Les entreprises n’existent que depuis 400 ans. Donc, la Nature est 10 millions de fois plus mature et sage que les entreprises et peut leur enseigner des « bonnes pratiques » sur comment fonctionner de façon durable. Plutôt que d’engager de coûteux consultants en stratégie, les PDGs ont besoin d’approcher humblement la Nature comme un « gourou » (maître) dans la gestion de leurs entreprises et apprendre à le faire comme le ferait la Nature elle-même.

Une fois que les entreprises incarnent cette conscience écologique, elles gagneront une perspective intégrale (en réalisant que l’Entreprise et la Nature sont intrinsèquement liées et forment une Unité indivisible) et opéreront comme un BAN (Business As Nature, i.e., Entreprise Comme Nature). Un BAN est une entreprise qui fonctionne avec un esprit business, un coeur social et une âme écologique.

Quel est le modus operandi d’un BAN ? Dans son brillant TED talk « Comment les arbres se parlent entre eux », Suzanne Simard, une chercheuse en écologie forestière de l’Université de Columbia, montre que la Nature est généreuse et coopérative. Deux qualités dissociées du monde égocentrique et impitoyable des affaires. En forêt, les arbres et les plantes partagent généreusement les nutriments et les informations avec les autres arbres et plantes via un réseau souterrain de champignons. Et si nous reconcevions les entreprises afin qu’elles opèrent de manière bienveillante comme une forêt ?

Heureusement, cela arrive déjà. Interface, le premier fabricant mondial de dalles de moquette modulaires, a construit une « Usine comme une Forêt » en Australie. Cette usine remplace l'écosystème local mais continue à offrir à ses voisins les mêmes services d’écosystème comme de l’air propre, de l’eau potable, de la capture de CO2 et un cycle nutritif. Dans le parc éco-industriel de Kalundborg, au Danemark, des usines co-localisées s’échangent des déchets, de l’énergie et de l’eau dans le cadre d’un système intégré. Ce modèle collaboratif s’appelle symbiose industrielle.

Cette approche symbiotique est actuellement adoptée dans le secteur des services, qui représente près de 70% du PIB mondial. Par exemple, dans le quartier d’affaires Les Deux Rives, situé au cœur de Paris, 30 entreprises co-implantées partagent des bureaux, des équipements et des services et réutilisent/recyclent des déchets en un réseau intégré synergique. Les Deux Rives aspire à devenir le quartier des affaires le plus vert au monde.

La Terre a 4,5 milliards d’années. Les entreprises n’existent que depuis 400 ans. Donc, la Nature est 10 millions de fois plus mature et sage que les entreprises

Si tous les industriels suivaient les exemples de Interface et Kalundborg, s’ils reconstruisaient leurs usines — la plus grandes source d’aliénation sociale, d’épuisement des ressources et de pollution industrielle des 200 dernières années — de façon à ce qu’elles opèrent généreusement et coopérativement, ils érigeraient un nouveau modèle vertueux en matière de durabilité à suivre pour toutes les entreprises. Et les villes peuvent s’inspirer des Deux Rives à Paris et créer des « quartiers d’affaires circulaires » où les entreprises co-implantées partagent leurs actifs et réutilisent et recyclent les ressources de manière synergique.

Et si l’économie d’un pays entier fonctionnait comme un BAN ?

C’est la promesse de la bioéconomie, un nouveau paradigme visant à transformer l’économie entière sur le modèle de la Nature. La bioéconomie veut mettre fin à l’utilisation des ressources fossiles tarissables comme nos sources primaires d’énergie et de matières premières, et entend optimiser l’utilisation des ressources biologiques renouvelables et des écosystèmes. 

Utilisant la nature comme source d’innovation, la bioéconomie entend réinventer tous les systèmes agriculturels et industriels (énergie, nourriture, construction, pharmacie, textile) afin de produire des aliments, des médicaments et d’autres bioproduits pour plus de monde en utilisant moins de ressources et produisant moins de gaz à effet de serre. L’Allemagne, la France, la Chine, la Finlande et les régions côtières américaines ont pris les devants à échelle mondiale en bioéconomie avec des politiques cohérentes, des investissements massifs dans l’innovation verte et en facilitant les partenariats entre le secteur public et le secteur privé.

L’impact de l’Humanité sur la Terre est tellement significatif que les scientifiques croient que nous entrons dans une nouvelle ère géologique — l'Anthropocène. De façon alarmante, cette ère pourrait être d’une durée courte car nous détruisons notre environnement plus vite qu’il ne se régénère. 

Si nous voulons survivre et prospérer, nous avons besoin de bien plus qu’une prise de conscience : nous avons besoin d’un grand changement de conscience. Nous devons réaliser que “Nous sommes la Nature”. Nous devons devenir des humbles étudiants de la Nature, apprendre dans ses 4,5 milliards d’années de sagesse et réinventer notre économie, notre société et nos personnes.

Les entreprises peuvent donner l’exemple.

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