Une jeune femme assise parmi des vinyles, regarde attentivement une pochette

« Touche pas à mon Spotify » : ces utilisateurs qui bichonnent leurs algorithmes de recommandation

© Sofia Alejandra et Matthias Groeneveld

Leurs algorithmes de recommandation sont devenus si affûtés, que certains les considèrent comme une partie de leur intimité. Ils et elles nous racontent leurs usages de ces programmes informatiques qui régissent Deezer, Spotify, TikTok et YouTube.  

Ils nous assaillent de publicités, nous enferment dans des petites cases, nous radicalisent, nous rendent accros, tristes et idiots. Voilà ce qu’on dit souvent des algorithmes de recommandation qui régissent une bonne partie de notre vie en ligne. Pourtant, nous avons appris à vivre avec. Certains ont même fait le pari de s’en servir intelligemment, de ne pas se laisser complètement happer par leur biais, mais d’essayer de les dompter, d’en faire des alliés de vie. 

On peut dire que Clara*, 25 ans, en fait partie. Son compte Deezer, c’est sacré. Et pour le protéger, cette mélomane aux goûts éclectiques et pointus n’a pas hésité à provoquer un mini-drame à la soirée de Noël de son entreprise. Lorsqu’un collègue s’aventure à interrompre sa playlist pour jouer un morceau de Pony Pony Run Run, elle voit rouge. La jeune femme referme brutalement l’ordinateur sur lequel est connecté son compte, et regarde le coupable avec insistance. Celui-ci comprend vite qu’elle ne plaisante pas : « Personne ne peut mettre de la musique sur mon compte, ce n’est pas négociable », explique-t-elle. 

Intrusion dans l’intimité

On pourrait trouver la réaction légèrement exagérée. En particulier si votre compte Deezer ou Spotify est aussi mal rangé que votre bureau. Et que grâce à vos enfants en bas âge, votre algorithme n’hésite pas à vous recommander de temps en temps le spectacle musical de l’âne Trotro. Mais pour Clara, la chose est loin d’être anodine. Déjà parce qu’elle risque de voir ses recommandations polluées par des morceaux électro-pop rock un peu ennuyeux des années 2000. Mais surtout, ce geste est comparable à ses yeux à une « intrusion » dans son intimité. « C’est comme si une personne venait chez moi, sortait tous les livres de ma bibliothèque et les replaçait dans le mauvais ordre. On oublie, avec Internet et l’exposition permanente sur les réseaux sociaux, ce que l’intrusion dans l’intimité représente », observe-t-elle.

Le compte Deezer de Clara est rangé méticuleusement, comme sa collection de vinyles et de livres d’ailleurs. Les playlists sont étiquetées de manière très spécifique. « Il y en a une pour conduire, une pour les soirs où il fait froid, une autre pour danser quand je suis déprimée… », énumère-t-elle. 

C’est avec le même type d’expression que Lëti, agent artistique, définit son rapport à Spotify. Elle aussi estime qu’utiliser son compte sans y avoir été invité, c’est un peu comme « déranger sa chambre »

« Si fin, si précis, si sensible » 

Si leur rapport à Spotify et Deezer est particulier, c’est que Clara comme Lëti peaufinent leur compte depuis plusieurs années. Elles ont appris à s’approprier l’algorithme de recommandation et à le façonner un peu plus à leur image. « C’est un peu comme dompter un Mustang sauvage », s’amuse Lëti. La Montpelliéraine, qui aime le mysticisme et les hasards de la vie, voit cette activité comme un jeu. Pour affiner ses recommandations, Lëti a une petite routine quasi quotidienne. Elle écoute énormément de musique, et fait un premier tri en « likant » toutes les chansons qui lui plaisent. Cela crée une sorte de « bordel de titres likés » qu’ensuite elle range dans des playlists plus précises.

Pour découvrir de nouvelles choses, cette trentenaire volubile se fie à la sélection que Spotify liste selon le profil de chaque utilisateur avec la playlist « Découvertes de la semaine » – influencée elle aussi selon les écoutes de chacun. Souvent la qualité des recommandations bluffe Lëti. Elle découvre des « titres incroyables ». « C’est si fin, si précis, si sensible. J’ai l’impression qu’il lit dans mes pensées », s’enthousiasme-t-elle. 

La méthode de Clara n’est pas tout à fait la même. Elle s’astreint à une hygiène stricte. La jeune femme s’empresse de préciser à Deezer de « ne plus lui recommander ce titre » quand une chanson de Max Boublil s’invite inopinément entre un titre de country et une interprétation de Chopin, par exemple. Et s’autorise parfois quelques écoutes « hors connexion » (qui n’ont pas d’incidence sur l’algorithme) pour des artistes éloignés de ses goûts habituels. Histoire de ne pas désorienter davantage l’algo qui ne sait plus « où donner de la tête tant ses goûts diffèrent d’une période à une autre. Clara veut éviter à tout prix cette sensation de « glaçon dans le dos » que lui procure un mauvais choix de Deezer. 

« Des allers-retours entre lui et moi »

Lucas* estime lui aussi qu’il a appris à « composer » avec l’algorithme, de YouTube cette fois-ci. Ce journaliste, amateur de musique afro-américaine et de « curiosités » en tous genres, aime le sentiment grisant que lui procurent les découvertes musicales. Pour que YouTube l’amène vers des morceaux intéressants, il passe un certain temps à maîtriser l’algorithme. « Le problème de YouTube c’est que la plateforme a tendance à pousser les vidéos virales. Donc si je regarde un sketch du Saturday Night Live par exemple, l’algo m’en proposera des centaines. Pour le freiner, je précise à la main les chaînes et vidéos qui ne m’intéressent pas. Parfois, je dois le faire plusieurs fois pour le même type de contenus afin qu’il capte bien. Ce sont des sortes d’allers-retours entre lui et moi. »

Lorsqu’il écoute un album sur YouTube, Lucas ne sélectionne pas le mode « lecture automatique », qui enchaîne les vidéos les unes après les autres. En revanche, il regarde une fois l’album terminé, les suggestions de YouTube et fait son choix parmi celles-ci, souvent au feeling selon la pochette qui l’intrigue le plus. De fil en aiguille, il déniche quelques pépites qu’il regroupe sur les playlists de sa chaîne, très appréciées de ses amis. 

Objectif : guider l’algo pour trouver le weirdTok 

Le mélomane est conscient que Spotify et Deezer sont certainement plus pratiques que YouTube. Mais il apprécie la manière encore un peu manuelle dont il peut faire ses découvertes en coédition avec l’algorithme en quelque sorte. « J’ai l’impression de maîtriser », dit-il. Et puis utiliser YouTube (avec une extension Adblock) est selon lui l’assurance d’avoir accès à un maximum de titres. « Il y a aussi un côté pirate qui me plaît, puisque d’une certaine manière je n’utilise pas la plateforme d’une façon conventionnelle », observe-t-il.

Martin, trentenaire aficionado de culture Web, estime lui aussi que les algorithmes de recommandation sont de bons outils de découverte si on les apprivoise. En particulier celui de TikTok qu’il expérimente depuis deux ans. Il apprécie la différence par rapport à YouTube, qui, à ses yeux, n’est pas fin dans ses suggestions même après des années d’utilisation. « J’étais continuellement déçu par YouTube », dit-il. Pour guider TikTok, il lui aura fallu une semaine seulement de visionnage intensif de vidéos, en aimant et commentant chaque publication qu’il appréciait.

« Je m’étais mis en tête de trouver le weirdTok, un espace de la plateforme lié aux communautés alternatives, LGBTQ+ où l’on trouve des vidéos bizarres, raconte-t-il. En une semaine je suis effectivement passé dans une autre dimension. Beaucoup de néoutilisateurs de TikTok n’en sont pas satisfaits parce qu’ils n’y passent pas suffisamment de temps, et ne likent pas de vidéos. Donc l’algorithme ne les connaît pas bien. » Une fois façonné à sa manière, son algo lui a présenté des tours de magie, des vlogs politiques, des visites d’ateliers d’artistes… Et toute sorte d’autres contenus qui le passionnent mais qu’il n’aurait pourtant jamais recherchés volontairement. 

Sortir de sa bulle 

Mais nos zélés des algos restent très conscients des limites et problèmes liés à ces outils. Et c’est certainement cette conscience qui rend leur pratique plus aguerrie et minutieuse que la moyenne. Lëti sait que les applis collectent un maximum de données sur elle, et elle constate régulièrement l’effet des « bulles de filtres ». Elle, qui est passée par une dizaine de métiers différents, l’a remarqué avec les algorithmes de LinkedIn et Indeed notamment. « Sur LinkedIn, je fais exprès de faire certaines recherches pour que le site me suggère ensuite des profils qui m’intéressent. Ça me permet de changer d’univers professionnel, sinon LinkedIn a tendance à nous catégoriser très vite dans une certaine case, et nous empêche d’en changer. » 

Mathilde, illustratrice, fait de belles découvertes grâce à Spotify, mais elle reconnaît que la plateforme de streaming a tendance à l’enfermer dans une case. « Et encore j’ai des goûts variés. L'algorithme Spotify de mon ami qui écoute majoritairement du rap français lui propose toujours la même chose. Il ne s’essaie pas à lui proposer du disco funk arabe, par exemple. »   

Contrairement à Clara, Mathilde aime bien que l’on visite son compte Spotify en soirée. Pour essayer d’aller un peu au-delà de sa case justement. « Je trouve qu’il y a toujours un intérêt dans ce qu’écoutent mes amis. Je le prends comme un plus. D’ailleurs, cela dérègle rarement l’algorithme, y compris si on écoute Zouk Machine et Larusso toute la nuit. Spotify ne s’aventure pas dans des suggestions complètement à côté. Pourtant, parfois ça ne me déplairait pas d’écouter un son très loin de mes styles habituels. »

« Les exactes mêmes recommandations » que mes amis

Cette auditrice de musique « du monde entier », reproche aussi à Spotify son manque de subtilité. « Il reste assez simpliste dans sa manière de raisonner, et c’est normal : c’est un algorithme. Si j’écoute du raï, il va me proposer plein d’autres artistes de raï mais très commerciaux, qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que j’écoute. »

Parfois elle fait une expérience sociale un peu douloureuse, mais assez commune. « J’aime bien me dire que mes goûts musicaux sont assez spécifiques, que je suis un peu spéciale. Et puis lorsque je vais chez certains amis avec qui j’ai des goûts communs, je me rends compte que la playlist qui tourne comprend les exactes mêmes recommandations… » D’où l’importance pour la trentenaire, de parfois sortir des suggestions algorithmiques pour aller sur Radiooo par exemple, un site où l’on peut écouter des morceaux des quatre coins du monde de 1900 à nos jours. 

*Les prénoms ont été changés

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.