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Comment la licorne Sorare bâtit sa success story avec ses fans

Pour l’amour du jeu, les joueurs de Sorare développent des outils pour la communauté. Ils y mettent beaucoup de leur temps, certains rêvent de pouvoir en vivre... Rencontre avec ces fans extrêmement entreprenants.

Avant de commencer à jouer à Sorare, mieux vaut y réfléchir à deux fois. Car, pour espérer gagner, il faut être prêt à miser des sommes à quatre chiffres et à consacrer au jeu pas mal de temps et d’énergie. Ce jeu en ligne (développé sur la blockchain) réunit plus d'un million de joueurs qui achètent, collectionnent et jouent des cartes virtuelles sous forme de NFT à l’effigie de joueurs de foot. Ils peuvent ainsi parier, investir et spéculer sur la valeur de ces cartes. Mais aussi gagner des récompenses (en NFT ou en cryptomonnaie) en fonction de leur performance dans le jeu. Car Sorare est aussi un jeu dit de fantasy football où l'on aligne des équipes virtuelles dont le score est indexé sur les statistiques des vrais joueurs sur le terrain. Les fondateurs de Sorare prétendent que ce n’est pas un jeu d’argent. Mais ce type de cryptojeu appartient quand même à la catégorie dite « play to earn » , à traduire par… « jouer pour gagner de l’argent » . Les joueurs les plus assidus y consacrent une bonne partie de leur temps libre pour faire les meilleurs achats de cartes, et former les meilleures équipes.

Mais certains passionnés vont carrément plus loin. David, Thork, Maxime et Mathieu, tous fans de la première heure, ont décidé de lancer des services destinés à la communauté des joueurs. Sorare ne les soutient pas financièrement – ni salaire ni contrat. Ça ne crispe en rien leur motivation. Car, à terme, ils espèrent vraiment tirer des revenus de leur passion.

Un jeu qui fait mouiller le maillot

« Avec mes associés, on a très vite accroché » , explique David. Ce fringant trentenaire, dirigeant d’une startup, a cocréé MediaSorare, l'un des nombreux médias consacrés à Sorare. Il le reconnaît volontiers, c’est un projet de passionnés destiné aux passionnés. Et il suffit de lire les titres cryptiques des articles pour s’en convaincre : « Le scoring Sorare : Double double, triple double, triple triple »  ; « Nouveau concept : Scouting season » ... Mis en ligne fin septembre 2021, MediaSorare a conquis une communauté de 10 000 visiteurs hebdomadaires en février – ils étaient 5 000 en janvier. Côté rédaction, ils sont quatre et ne comptent pas leur temps. « Nous n’avons pas de quoi dégager des salaires, se croit obligé de préciser David, mais nous pensons qu’il y a du potentiel. » Il mise sur la complexité sans cesse renouvelée du jeu qui pousse les joueurs à la recherche d’infos. « C'est un jeu passionnant, mais il y a une période d'adaptation. Il faut maîtriser quelques règles de base comme les critères qui définissent la valeur des cartes, mais aussi se tenir à jour des évolutions. » 

La pédagogie de MediaSorare se décline aussi en podcasts. À l’animation, on découvre MagicMehdi. Ancien dirigeant dans le secteur des maisons de retraite, ce père de famille de 44 ans a décidé de tout plaquer pour se consacrer à ses projets dans les cryptomonnaies et à Sorare en particulier. Il figure dans le top 100 des managers les plus connus du jeu. Ce classement ne correspond à aucun job, il signifie juste que Mehdi accepte de prodiguer ses conseils aux joueurs qui le sollicitent. Le plus souvent, il le fait gratuitement, mais s’ils sont personnalisés, il se fait rétribuer. Incollable sur le jeu, il reçoit dans son podcast d’autres managers de renom. Pendant une bonne heure, ils partagent leur expérience, leurs meilleurs conseils, leurs stratégies gagnantes. Et ça marche. « On en est déjà à plusieurs milliers d'écoutes par épisode » , se réjouit David.

La commu’ de l’ambassadeur

Autre acteur important de la communauté, Thork, créateur du site SorareClub. Cet informaticien de 27 ans s’est distingué en créant au printemps 2020 le compte Discord francophone qui réunit aujourd'hui plus de 6 000 membres. Fan de foot, Thork a connu le jeu en cherchant à investir dans les cryptomonnaies. Sur SorareClub, il compile scrupuleusement les informations dont les joueurs ont besoin. « Dans notre section "La Brigade", on liste en temps réel les blessures des joueurs ainsi que les suspensions. C'est hyperchronophage de suivre toutes ces informations, et indispensable quand on a une grosse galerie de cartes. » Depuis presque deux ans, Thork est aussi ambassadeur Sorare, « j'ai rempli un formulaire et j'ai été pris » , et ce statut lui permet de « faire progresser le jeu en remontant les avis des utilisateurs » .

Passionné, Thork envisage de se vouer à 100 % à SorareClub. Son ambition est claire : il veut avoir « la plus grande communauté Sorare en France. » Une communauté particulièrement bienveillante, souligne-t-il, évoquant le respect mutuel que se portent les joueurs. Et active, aussi. Sur Twitter, Twitch ou Discord, partout sur les réseaux, la communauté échange. Certains se connaissent dans la vraie vie et depuis les prémices du projet, quand tous n’étaient encore que des bêta-testeurs. « En novembre 2021, nous sommes une centaine à être partis à Séville. Sorare avait organisé une compétition et les premiers avaient reçu deux tickets pour aller voir un match de la Liga. C’est là que j’ai rencontré Maxime de SorareData. »

Une success story dans la success story

Maxime Hagenbourger de SorareData, ce n’est pas n’importe qui. C'est LA star de l'écosystème Sorare, celui qui peut convaincre tous les autres qu’il est possible de vivre de cette passion. Cet ingénieur qui n’a pas encore trente ans a créé la « companion app » , indispensable aux joueurs. Huit joueurs actifs sur dix l’utiliseraient – selon Maxime lui-même. « SorareData » a vu le jour quand Sorare comptait à peine 5 000 joueurs. Pourquoi un tel succès ? Parce que l’appli fait tout ce que Sorare ne fait pas : suivre la valeur des cartes, le cours des enchères passées et en ligne, le détail de l’activité sur le jeu... Passionné de foot, du FC Nantes surtout, et de crypto, il est aussi un ancien de chez Blockchain Partner by KPMG, un cabinet de conseil particulièrement pointu sur l’étude des modèles émergents autour de la blockchain. Aujourd’hui, SorareData emploie sept salariés. « Et je n'ai jamais eu besoin de faire de marketing » , se réjouit Maxime. En revanche, il a réalisé une levée de fonds de près de 600 000 euros. Parmi les investisseurs : le fonds de Xavier Niel et la licorne Sorare elle-même.

Un joli succès, donc, mais qui recèle un mystère : comment une entreprise comme SorareData peut fournir de précieuses datas piochées sur l’activité de l’entreprise Sorare alors même qu’elle s’est développée au départ sans le soutien de cette dernière ? L’énigme est d’autant plus troublante dans ce milieu de gaming et des paris sportifs, deux marchés traditionnellement « hypercontrôlants » et très protecteurs par rapport à leurs données, où des statistiques aussi triviales que l'utilisation des jeux sont très difficiles à obtenir de certains éditeurs.

Tenir ses datas ouvertes est une pratique qui vient des plateformes sociales. Facebook, Twitter, Google Maps... ont longtemps mis à disposition des interfaces qui permettaient à des entreprises tierces de piocher directement dans leurs datas. De triste mémoire. Car ces API (Application Programming Interface) sont comme des robinets : si elles peuvent s’ouvrir, elles peuvent aussi se refermer, et brutalement, comme le souligne Anthony Masure, professeur associé et responsable de la recherche à la Haute École d'art et de design de Genève (HES-SO). « Il y a plein d'exemples dans la tech où les API ont été coupées ou sont passées en mode payant. »

Malgré ces exemples funestes, Maxime Hagenbourger reste confiant. Et il a sans doute raison. Car, à la différence de Facebook ou de Google Maps, l’infrastructure de Sorare repose sur la blockchain. Ce qui permet désormais aux joueurs de posséder une partie du jeu et de pouvoir l'utiliser à son propre compte. Anthony Masure confirme : « Le principe de la blockchain est un réel atout pour les partenaires de Sorare, et une assurance. »

Un pied dans le Web3, l’autre encore dans le Web2

Résultat de cette présence sur la blockchain ? On voit fleurir ces jeux qui s’inspirent de Sorare, font référence à Sorare, prolongent l’expérience Sorare... mais ne sont pas développés par Sorare. Parmi eux, SorareMega. À l’origine, deux amis de longue date, informaticiens eux aussi, qui voulaient monter leur boîte. Tous les deux plongent dans le jeu et voient le potentiel. « On a été attirés à cause de l’utilisation très astucieuse des NFT dans le jeu. Fin 2019, on a bossé notre idée sur notre temps libre, en parallèle de nos postes en CDI, et, depuis 2020, on se penche dessus sérieusement pour rendre SorareMega viable et se rémunérer. » Le jeu compte déjà 20 000 inscrits et 8 000 utilisateurs hebdomadaires. « Notre offre utilise les cartes Sorare mais propose d'autres formats de jeu et d'autres systèmes de récompenses, explique Mathieu, l’un des cofondateurs. On a aussi notre propre monnaie virtuelle, les MegaCoins, qui permettent d’acheter des équipements dans notre magasin en ligne. »

Comment la maison-mère Sorare envisage-t-elle ces « side projects »  ? Nonchalamment. Et de manière pragmatique. Évidemment, ces projets extérieurs ont un gros avantage : ils donnent une nouvelle utilité aux cartes Sorare, et donc de nouvelles raisons d’investir dans le jeu. Côté communication, c’est tout bénéfice puisque les équipes Sorare n’investissent rien et n'ont pas grand-chose à faire pour que la communauté s’empare de ces nouveautés pour alimenter la conversation. « Chaque jour, je découvre cinq à dix projets en rapport avec l’écosystème Sorare » , explique Brian O’Hagan, responsable de la croissance chez Sorare. Comme il reste nécessaire d'avoir un compte Sorare pour jouer à ces jeux tiers, la maison-mère supporte les requêtes sur sa plateforme. Pour le reste, chaque projet se doit de trouver son modèle. Sorare garde le sien. Et que les meilleurs gagnent. 

Donc au centre du système reste encore et toujours Sorare. 

Et Anthony Masure de conclure : « Ce qui est certain, c’est qu’aujourd'hui il n'y a aucun jeu sur le marché qui soit véritablement décentralisé. Ça existera plus tard, mais aujourd'hui on est toujours dans quelque chose d'un peu hybride. On avance dans le Web3, mais on a encore un pied dans le Web2. »

Cet article est paru dans la revue 31 de L'ADN, SORARE, LE WEB VERSION COLLECTOR, à se procurer ici.

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