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Quand il n'y a plus personne dans les rues, les caméras crèvent les yeux
© Denniro via Getty Images

Surveillance : « Envisager le pire est décrit comme une forme de conspirationnisme. Or, il est parfois tout à fait sain de douter »

Le 16 févr. 2021

Pour le journaliste Olivier Tesquet qui publie État d'urgence technologique, la pandémie banalise la surveillance et permet aux entreprises du secteur de blanchir leur réputation en pivotant des marchés sécuritaires vers des marchés sanitaires.

En janvier 2020, Olivier Tesquet, journaliste chez Télérama, publiait À la Trace, un ouvrage décrivant la manière dont la surveillance s'immisce dans tous les recoins de notre vie quotidienne. Il ne s'attendait pas à remettre le couvert si tôt mais la pandémie est passée par là et a rendu le phénomène bien plus visible. Son nouveau livre État d'urgence technologique (Premier Parralèle, février 2021) raconte comment l'économie de la surveillance a tiré profit de la crise sanitaire en se diversifiant dans la traque des corps malades, le suivi des contacts et l'organisation de la campagne vaccinale.

Votre précédent livre À la trace faisait déjà le constat d’une surveillance généralisée. Qu’est-ce qui a réellement changé avec la pandémie ?

Olivier Tesquet : Ce qui m'a frappé dès l'irruption de l'épidémie, c'est de voir à quel point des dynamiques que j'observais déjà ont été amplifiées. Il y a un double effet d'accélération et de banalisation. Ce qui l'explique, c'est l'agilité de l'économie de la surveillance, positionnée hier sur des marchés sécuritaires et qui, à la faveur du coronavirus, s'est réorientée vers un marché sanitaire. Le plus perturbant est de constater que finalement, la surveillance que je décrivais dans mon premier livre n'a pas beaucoup évolué, c'est la menace qui a changé de visage.

Comment s'est installée cette banalisation de la surveillance ? Vous évoquez dans votre livre la façon dont certaines entreprises de la surveillance sont devenues « respectables ».

O.T. : L'industrie de la surveillance était auparavant positionnée sur des marchés sécuritaires, qui sont discrétionnaires, voire opaques. C'est le cas de l'entreprise américaine Palantir qui, après avoir fourbi ses armes dans la communauté du renseignement post-11 septembre, a convaincu le Royaume-Uni ou les États-Unis de lui déléguer des pans entiers de leur politique sanitaire. C'est aussi le cas de l'Israélien NSO, qui vend à l'année des logiciels espions à des régimes peu recommandables, et démarche désormais des pays du monde entier pour leur proposer un tableau de bord de l'épidémie, dans lequel chaque individu est affecté d'un indice de contagiosité en fonction de son mode de vie. Il existait une critique – vive, légitime et embryonnaire – de cet écosystème d’entreprises sécuritaires, de la délégation de pouvoirs régaliens, de police notamment, à des acteurs privés. Or, avec le Covid, la santé devenant subitement « la première des libertés », les marchés sanitaires sont vus comme d'utilité publique. Dans ce contexte, Palantir, NSO et d'autres officines du même acabit mettent en avant le fait qu'elles participent à un effort de guerre. Leurs outils technologiques sont présentés comme des moyens d'orienter la réponse sanitaire, de contrôler la circulation des individus, de déterminer le nombre de doses vaccinales... Elles se positionnent comme des acteurs absolument légitimes, et elles sont adoubées par les gouvernements qui font de plus en plus appel à leurs services. Le fait qu'une entreprise comme Palantir soit introduite en Bourse pendant la pandémie, le fait que l'économie de la surveillance soit l'un des secteurs qui résiste le mieux à la crise, ne font que renforcer ce pacte faustien entre la puissance publique et cette industrie de la prédation.

Et cela alors que l’efficacité des technologies de ces entreprises est rarement questionnée...

O.T. : C'est paradoxal. D'un côté, les entreprises mettent l'accent sur l'amélioration, la progression de leurs technologies car c'est un argument marketing auquel sont sensibles les collectivités et l'État. Et de l'autre, il y a un désintérêt total pour l'efficacité réelle de ces technologies. Cela pourrait se résumer ainsi : si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis. Mais surtout, on ne peut cultiver ce rapport toxique aux technologies de surveillance, qui revient à se condamner à l'inéluctabilité. Cela obère complètement le fait que ces technologies ont des conséquences sur la façon dont on fait corps dans la société. C'est une dépolitisation absolument mortifère d'une question qui devrait tous nous intéresser.

Vous prenez l'exemple de l'application de contact tracing StopCovid (devenue TousAntiCovid) à ce sujet...

O.T.: Les applications de suivi de contact, en France comme à l’étranger, n'ont pour l'instant pas prouvé leur légitimité. Quand on annonce qu'une application a été téléchargée des millions de fois, d'accord, mais ce chiffre la rend-elle proportionnée, utile ? Le débat était complètement biaisé. Ces gadgets sont d'abord des objets de communication politique, avant d'être des outils de santé publique. À cet égard, on pourrait se dire qu'ils sont inoffensifs, d'autant plus que l'Inria a mené une vraie réflexion sur la protection de la vie privée. Mais sait-on réellement l'engrenage dans lequel on met le doigt, animés des meilleures intentions ?

Les démocraties libérales s'acheminent-elles vers des modèles de surveillance similaire à la Chine ?

O.T. : L'état d'urgence technologique n'est pas borné ni dans le temps ni dans l'espace. On remarque que des réponses technologiques liberticides ou possiblement attentatoires aux libertés sont apparues dans toutes sortes de régimes politiques aux quatre coins du monde : en Corée du Sud, à Singapour, en Israël… La Chine est souvent érigée comme un repoussoir car il s'agit d'une dictature technologique chimiquement pure, mais en France comme dans d'autres démocraties libérales, on cultive un rapport de plus en plus autoritaire à la technologie, qui se matérialise par exemple dans notre addiction toujours plus grande à la biométrie. Ces technologies, déployées dans l'espace public, sont-elles compatibles avec nos valeurs ? On s’interroge sur le cadre éthique des drones ou de la reconnaissance faciale, mais la légitimité même de ces dispositifs n'est jamais questionnée. Pire, ces dispositifs sont souvent fabriqués en Chine, ce sont des armes logicielles et idéologiques, qui montrent bien notre relative porosité à ce modèle honni. Dans un registre voisin, les systèmes de hiérarchisation des individus – je pense ici au fameux crédit social – devraient être regardés avec des lunettes plutôt qu'avec des jumelles. Si demain, en Europe, on adopte le passeport vaccinal, cela va de fait discriminer les individus, ceux ayant eu accès à une dose jouissant de droits dont sont privés les autres.

Dans votre livre, vous forcez parfois un peu le trait, en faisant des hypothèses proches de la dystopie. Pourquoi cela ?

O.T. : C'est une question que je me pose souvent : où placer le curseur ? Le monde dystopique est déjà là, devant nous. La réalité a déjà dépassé la fiction, et nous avons tous l'impression de vivre dans une mauvaise saison de Black Mirror, ou dans un épisode supplémentaire de Years and Years. Je pense qu’il est nécessaire, même si ça peut sembler anxiogène, d'être maximaliste, car l'imagination est la seule arme qui nous reste pour questionner les dispositifs de surveillance. J'aime beaucoup l'expression de « semeur du panique », que le philosophe Günther Anders revendiquait dans sa posture anti-nucléaire. Si nous ne devenons pas des semeurs de panique, on prend le risque de ne plus pouvoir débattre de la technologie. Je n'ai pas envie que le débat se limite à la couleur des boulons qu'on va mettre sur une caméra de surveillance ou l'altitude à laquelle doit voler un drone. Dans une démocratie fonctionnelle, la question devrait être de savoir si ces technologies sont légitimes. Pour le déterminer, il faut je crois agir en deux temps. D'abord, en réalisant un travail fastidieux de recension et de cartographie des acteurs qui composent cette industrie, cette économie. Une fois ce travail entamé, il faut envisager quels pourraient être les scénarios possibles liés au déploiement de ces technologies, afin de s'en prémunir. À ma façon, je réalise des études d'impact, comme celles qui accompagnent un projet de loi lorsqu'il est soumis au Parlement.

Est-ce plus compliqué aujourd'hui d'avoir cette posture techno-critique, alors que les théories complotistes sont de plus en plus présentes dans le débat public ?

O.T.: La période est frustrante. Puisque le virus frappe de manière indiscriminée, c'est l'occasion d'avoir des débats littéralement tous ensemble autour de la place de la technologie dans la société. Mais je garde toujours dans un coin de ma tête l'idée que mon discours est susceptible de nourrir certaines visions conspirationnistes. Prenons l'exemple de la 5G : on peut à la fois se satisfaire d'un débat nécessaire et légitime, et déplorer la prolifération de théories délirantes - Bill Gates et les puces sous-cutanées par exemple. Ce n'est pas simple d'être raisonnablement paranoïaque, c'est une ligne de crête ! Mon seul credo, dans ces conditions, c'est la rigueur. Mais il faut aussi rappeler que l'imagination n'est pas un complotisme. Le fait d'échafauder des scénarios, d'envisager le pire est souvent décrit comme une forme tempérée de conspirationnisme. Or, il est parfois tout à fait sain de douter ou d'être prudent.

Vous paraissez assez pessimiste sur le fait qu'on ne pourra pas revenir en arrière concernant les technologies de surveillance. Mais quelques initiatives contre ces dispositifs - le collectif Reclaim your Face par exemple - semblent émerger depuis le début de la pandémie...

O.T. : La contestation avait commencé un peu avant la crise sanitaire, autour de la reconnaissance faciale par exemple, qui trouve ses racines dans des pseudosciences racistes du XIXe siècle, telles que la phrénologie ou la physiognomonie. Le débat monte parce que la violation de ce sanctuaire qu'est le visage est beaucoup plus facile à percevoir qu'un siphonnage routinier de données personnelles floues. J'y vois un atout stratégique : ces technologies spatialisent la surveillance, elles lui donnent corps, particulièrement en temps de Covid. Quand il n'y a plus personne dans les rues, les caméras crèvent les yeux. Dans ce contexte, les villes, qui sont des laboratoires assumés du contrôle social contemporain, deviennent aussi des champs de bataille où le rapport de forces entre le pouvoir et la population peut déboucher sur de petites victoires. À San Francisco, Portland ou Oakland, les municipalités ont par exemple interdit la reconnaissance faciale à des fins policières ; en France, le Conseil d'Etat et la CNIL ont rappelé au préfet Lallement qu'il ne pouvait pas utiliser ses drones pour contrôler confinement et manifestations. Avec la pandémie, qui gèle le temps en même temps qu'elle l'accélère, l'invisible devient visible. Reste à défaire l'irréversible.

Marine Protais - Le 16 févr. 2021
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