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Personnes détectées par un logiciel de reconnaissance

Le Covid-19 n’a pas banalisé la surveillance de masse, il l’a rendue visible

Le 25 juin 2020

La surveillance technologique existait avant la pandémie. Mais le fiasco de StopCovid et le déploiement hasardeux de technologies de contrôle ont mis le sujet au cœur du débat public en France.

Fin mars, des drones équipés de caméras survolent une quinzaine de villes françaises dont Nice, Paris et Ajaccio. Ils s’assurent que les consignes du confinement sont bien respectées. Quelques mois plus tôt, on se moquait du même dispositif mis en place en Chine. Le 6 mai, la RATP installe un système de détection du port du masque dans la station Châtelet-les-Halles. Le 2 juin, StopCovid, l’application de traçage numérique des malades, est lancée.

Tout est bon pour lutter contre le virus... y compris des technologies peu soucieuses des libertés individuelles ? Du côté des entreprises des secteurs de la sécurité et de la tech, on s’en donne en tout cas à cœur joie. L’entreprise messine Two-I en profite par exemple pour mettre en avant sa solution d’hypervision Vigilance, lancée le 13 mai. Cette plateforme est capable de compiler les données des caméras et autres capteurs d’une ville et de lancer des alertes en cas de non respect des règles de distanciation physique, de non-port du masque ou de température supérieure à 38 degrés par exemple. Sa démo, digne d’un mauvais épisode de Black Mirror, est disponible ici.

Tout le monde cause surveillance numérique

Une petite musique commence alors à se faire entendre : la crise sanitaire serait un formidable tremplin pour la surveillance technologique de masse. Les défenseurs des libertés s’en inquiètent. Des associations, dont Amnesty International et Human Rights Watch, signent une lettre ouverte le 3 avril. « Les initiatives des États visant à contenir le virus ne doivent pas servir de prétexte à entrer dans une nouvelle ère de systèmes généralisés de surveillance numérique invasive », écrivent-elles.

Dans un texte de Benoît Piédallu, La Quadrature du Net dénonce la banalisation des technos de surveillance et craint l’effet cliquet. « C’est la stratégie du choc qui est à l’œuvre. Profitant du traumatisme des bilans quotidiens de morts par milliers et du confinement imposé à une société animée par le lien social, les profiteurs de crise avancent leurs pions pour ouvrir une place durable à leurs marchés sécuritaires. »

La presse généraliste s’empare aussi du sujet. « Avec le virus, l’occasion de passer à la traque », titre Libération le 3 avril. « Coronavirus : le risque est d’entrer dans une nouvelle ère de surveillance numérique invasive », pour Le Monde le 5 avril.

En France, c’est surtout le lancement de StopCovid et de ses déboires qui suscitent le plus de débats. À la radio et sur les chaînes d’infos, on ne compte plus les discussions autour de l’application : peut-elle oui ou non pister nos contacts ? Est-elle vraiment utile ? Le protocole choisi par la France est-il le bon ? Est-ce une atteinte aux libertés individuelles ? Quelles conséquences à long terme ? D’autant qu’une enquête de Mediapart publiée le 15 juin soulève de nouvelles inquiétudes : elle dévoile que l’application collecte bien plus de données que ce que le gouvernement prétend.

Rarement le sujet de la surveillance technologique n’a autant fait les gros titres dans l’Hexagone. « D’un point de vue prise de conscience, la crise sanitaire a plutôt eu un effet positif. Cela a été une très bonne opération de sensibilisation à la surveillance, observe Fabrice Epelboin, enseignant au Medialab de Sciences Po. La surveillance technologique est un sujet difficilement compréhensible pour le commun des mortels. Pendant la crise sanitaire, il y a eu des cas d’application concrets : l’utilisation des données pour le traçage des contacts avec StopCovid par exemple. Cela a rendu palpable quelque chose qui existait déjà mais qui pouvait être aisément mis à l’écart du débat en taxant de complotistes ceux qui s’y intéressaient. Aujourd’hui leurs craintes apparaissent légitimes. »

Les projets de safe city n’ont pas attendu le coronavirus

Effectivement, les technologies de surveillance n’ont pas attendu la crise du Covid-19 pour être déployées. Technopolice, la campagne d’investigation de la Quadrature du Net dédiée aux technologies policières, s’y intéresse depuis deux ans. Elle a déjà recensé une dizaine de villes en France qui utilisent des technologies de surveillance. Le projet « Observatoire Big Data de la tranquillité publique » à Marseille par exemple. Ce projet de smart city sécuritaire s’appuie sur un vaste réseau de vidéosurveillance et d’outils d’analyse capable d’anticiper d’éventuels incidents à partir de données collectées par les caméras, mais aussi les données des hôpitaux, ou celles publiées sur les réseaux sociaux.

« La vidéosurveillance automatisée, l’une des technologies phare de la technopolice, est beaucoup plus répandue qu’on ne le pense. Il s’agit d’une couche d’analyse automatique de l’image utilisée pour repérer attroupements, destruction de mobiliers urbains, comportements suspects… On sait notamment que BriefCam, l’une des entreprises qui commercialisent ce type de solution, a déjà vendu son dispositif à une centaine de villes en France. Leur technologie serait capable de détecter les voitures, mais aussi les silhouettes, en différenciant les tailles, le genre… Pourtant il n’y a pas eu de débats, on en parle peu et quand on veut récupérer des informations sur la vidéosurveillance automatisée, c’est très compliqué. Tout cela est très opaque. Quand il est précisé "détection de comportement suspect" pour le projet de Huawei à Valenciennes par exemple, il n’est pas expliqué précisément ce qu’est un comportement suspect. Donc on ne sait pas ce que détecte le logiciel. »

« Le fantasme de surveillance de masse existe déjà »

Quant à la reconnaissance faciale, rendue visible ces derniers mois avec le projet Alicem ou les expérimentations en temps réel lors du Carnaval de Nice, elle est en fait déjà utilisée depuis plusieurs années notamment lors d’enquêtes judiciaires. Elle peut permettre de croiser les images d’un suspect avec les données du fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ).

« Entre les caméras fixes, caméras piétons, celles présentes dans les transports, les drones... Il y a déjà une vision complète de l’espace public. À cela, il faut ajouter l’aide de machines qui détectent les comportements suspects. Le fantasme de surveillance de masse est déjà là », résume Martin Drago.

Le fiasco de StopCovid : une aubaine pour les libertés numériques ?

La différence reste que pendant la crise, l’argument sanitaire a remplacé l’argument sécuritaire pour justifier le déploiement des technologies de surveillance. Ces dispositifs qui ne semblaient concerner qu’une partie de la population se sont appliqués à tous.

Et contrairement aux projets de « safe city » dont la communication était plutôt discrète, le lancement de StopCovid, des drones et autres caméras thermiques pour lutter contre le virus ont été annoncés en fanfare et largement relayés par la presse. Pour Fabrice Epelboin, la mauvaise communication de Cédric O autour de ces dispositifs, en particulier de StopCovid, a indirectement servi la cause des défenseurs des libertés numériques. « Non seulement l’application StopCovid ne fonctionne pas, mais sa communication a été basée sur des mensonges, qui ont été très rapidement démasqués. Les gens n’ont pas eu confiance et ils ont eu raison. »

Des débats et après ?

Ces débats autour de la surveillance technologique ont-ils été suivi d’effets ? Certains des dispositifs sécuritaires évoqués plus haut n’ont en tout cas pas fait long feu. Le 18 mai, les drones utilisés pour surveiller les villes ont été interdits par le Conseil d’État après avoir été saisi par la Quadrature du net. Le 12 juin, la RATP interrompait l’utilisation de caméras intelligentes pour vérifier le port du masque dans la station de Châtelet-Les-Halles suite à une mise en garde de la Cnil. Les caméras ont été jugées trop intrusives, car les voyageurs ne pouvaient pas refuser ce contrôle. Mais l’expérimentation pourrait reprendre une fois qu’un dispositif de droit d’opposition sera trouvé.

Marine Protais - Le 25 juin 2020
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